‹ �uvres compl�tes de H. de BalzacChapitre 43 sur 48 · LA GRENADIÈRE · texte numérisé non relu

LA GRENADIÈRE

récréation était employé par madame Willemsens à sa toilette; car elle avait de la coquetterie pour ses chers petits, elle voulait leur plaire, leur agréer en toute chose, être pour eux gracieuse à voir; être pour eux attrayante comme un doux parfum auquel on revient toujours. Elle se tenait toujours prête pour les répétitions qui avaient lieu entre dix et trois heures , mais qui étaient interrompues à midi par un second déjeuner fait en commun sous le pavillon du jardin. Après ce repas, une heure était accordée aux jeux , pendant laquelle l’heureuse mère, la pauvre femme restait couchée sur un long divan placé dans ce pavillon d’où Ton découvrait cette douce Touraine incessamment changeante , sans cesse rajeunie par les mille accidents du jour, du ciel , de la saison. Ses deux enfants trottaient à travers le clos , grimpaient sur les terrasses , couraient après les lézards , groupés eux-mêmes et agiles comme le lézard ; ils admiraient des graines , des fleurs , étudiaient des insectes , et venaient demander raison de tout à leur mère. C’était alors des allées et venues perpétuelles au pavillon. A la campagne , les enfants n’ont pas besoin de jouets , tout leur est occupation. Madame Willemsens assistait aux leçons en faisant de la tapisserie. Elle restait silencieuse, ne regardait ni les maîtres ni les enfants, elle écoutait avec attention comme pour tâcher de saisir le sens des paroles et savoir vaguement si Louis acquérait de la force : embarrassail-il son maître par une question, et accusait-il ainsi un progrès, les yeux de la mère s’animaient alors, elle souriait , elle lui lançait un regard empreint d’espérance. Elle exigeait peu de chose de Marie. Ses vœux étaient pour l’aîné auquel elle témoignait une sorte de respect , emj)loyant tout son tact de femme et de mère à lui élever l’âme , à lui donner une haute idée de lui-même. Cette conduite cachait une pensée secrète que l’enfant devait comprendre un jour et qu’il comprit. Après chaque leçon , elle reconduisait les maîtres jusqu’à la première porte, et là, leur demandait consciencieusement compte des études de Louis. Elle était si affectueuse et si engageante que les répétiteurs lui disaient la vérité, pour l’aider à faire travailler Louis sur les points où il leur paraissait faible. Le dîner venait; puis, le jeu, la promenade ; enfin, le soir, les leçons s’apprenaient.

Telle était leur vie, vie uniforme, mais pleine, où le travail et les distractions heureusement mêlés ne laissaient aucune place à l’ennui. Les découragements et les querelles étaient impossibles.

350 I. livre, scèiv'es de la vie rrivél.

L’amour sans bornes de la mère rendait tout facile. Elle avait donné de la discrétion à ses deux fils en ne leur refusant jamais rien, du courage en les louant à propos, de la résignation en leur faisant apercevoir la Nécessité sous toutes ses formes ; elle en avait développé, fortifié l’angélique nature avec un soin de fée. Parfois , quelques larmes humectaient ses yeux ardents, quand, en les voyant jouer, elle pensait qu’ils ne lui avaient pas causé le moindre chagrin. Un bonheur étendu , complet, ne nous fait ainsi pleurer que parce qu’il est une image du ciel duquel nous avons tous de confuses perceptions. Elle passait des heures délicieuses couchée sur son canapé champêtre, voyant un beau jour, une grande étendue d’eau, un pays pittoresque , entendant la voix de ses enfants , leurs rires renaissant dans le rire même, et leurs petites querelles où éclataient leur union , le sentiment paternel de Louis pour Marie , et l’amour de tous deux pour elle. Tous deux ayant eu , pendant leur première enfance , une bonne anglaise , parlaient également bien le français et l’anglais ; aussi leur mère se servait-elle alternativement des deux langues dans la conversation. Elle dirigeait admirablement bien leurs jeunes âmes, ne laissant entrer dans leur entendement aucune idée fausse , dans le cœur aucun principe mauvais. Elle les gouvernait par la douceur, ne leur cachant rien, leur expliquant tout. Lorsque Louis désirait lire , elle avait soin de lui donner des livres intéressants *, mais exacts. C’était la vie des marins célèbres , les biographies des grands hommes , des capitaines illustres , trouvant dans les moindres détails de ces sortes de livres mille occasions de lui expliquer prématurément le monde et la vie ; insistant sur les moyens dont s’étaient servis les gens obscurs , mais réellement grands , partis , sans protecteurs , des derniers rangs de la société , pour parvenir à de nobles destinées. Ces leçons , qui n’étaient pas les moins utiles , se donnaient le soir quand le petit Marie s’endormait sur les genoux de sa mère , dans le silence d’une belle nuit , quand la Loire réfléchissait les deux ; mais elles redoublaient toujours la mélancolie de cette adorable femme , qui finissait toujours par se taire et par rester immobile , songeuse , les yeux pleins de larmes.

— Ma mère, pourquoi pleurez-vous? lui demanda Louis par une riche soirée du mois de juin, au moment où les demi-teintes d’une nuit doucement éclairée succédaient à un jour chaud.

— Mon fils , répondit-elle en attirant par le cou l’enfant dont

L,\ GUKMADIEIIE.

rémo'.ioii cachée la toucha vivement, parce que le sort pauvre d’abord de Jameray Duval, parvenu sans secours, est le sort que je t’ai fait à toi et à ton frère. Bientôt , mon cher enfant , vous serez seuls sur la terre, sans appui, sans protections. Je vous y laisserai petits encore , et je voudrais cependant te voir assez fort , assez instruit pour servir de guide à ÎMarie. Et je n’en aurai pas le temps.

. Je vous aime trop pour ne pas être bien malheureuse par ces pensées. Chers enfants , pourvu que vous ne me maudissiez pas un jour.. .

— Et }X)urquoi vous maudirais-je un jour, ma mère?

— Un jour, pauvre petit, dit-elle en le baisant au front, tu reconnaîtras que j’ai eu des torts envers vous. Je vous abandonnerai , ici, sans fortune, sans... Elle hésita. — Sans un père, reprit-elle.

A ce mot elle fondit en larmes , repoussa doucement son fils qui, par une sorte d’intuition, devina que sa mère voulait être seule, et il emmena Marie à moitié endormi. Puis , une heure après , quand son frère fut couché, Louis revint à pas discrets vers le pavillon où était sa mère. 11 entendit alors ces mots prononcés par une voix délicieuse à son cœur : — Viens, Louis ?

L’enfant se jeta dans les bras de sa mère , et ils s’embrassèrent presque convulsivement.

— Ma chérie , dit-il enfin , car il lui donnait souvent ce nom, trouvant même les mots de l’amour trop faibles pour exprimer ses sentiments ; ma chérie , pourquoi crains-tu donc de mourir?

— Je suis malade , pauvre ange aimé , chaque jour mes forces se perdent , et mon mal est sans remède : je le sais.

— Quel est donc votre mal ?

— Je dois l’oublier; et toi, tu ne dois jamais savoir la cause de ma mort.

L’enfant resta silencieux pendant un moment, jetant à la dérobée des regards sur sa mère , qui , les yeux levés au ciel , en contemplait les nuages. Moment de douce mélancolie ! Louis ne croyait pas à la mort prochaine de sa mère , mais il en ressentait les chagrins sans les deviner. Il respecta cette longue rêverie. Moins jeune, il aurait lu sur ce visage sublime quelques pensées de repentir mêlées à des souvenirs heureux, toute une vie de femme : une enfance insouciante, un mariage froid, une passion terrible , des fleurs nées dans un orage, abîmées par la foudre , dans un gouffre d’où rien ne saurait revenir.

352 !• livre, scènes de la vie privée.

— Ma mère aimée , dit enfin Louis , pourquoi me cachez-vous vos souffrances?

— 31on fils, répondit-elle, nous devons ensevelir nos peines aux yeux des étrangers, leur montrer un visage riant, ne jamais leur parler de nous, nous occuper d’eux : ces maximes pratiquées en famille y sont une des causes du bonheur. Tu auras à souffrir beaucoup un jour! Eh! bien, souviens-toi de ta pauvre mère qui se mourait devant toi en te souriant toujours, et te cachait ses douleurs ; tu te trouveras alors du courage pour supporter les maux de la vie.

En ce moment , dévorant ses larmes , elle tâcha de révéler à son fils le mécanisme de l’existence , la valeur, l’assiette , la consistance des fortunes, les rapports sociaux, les moyens honorables d’amasser l’argent nécessaire aux besoins de la vie, et la nécèssité de l’instruction. Puis elle lui apprit une des causes de sa tristesse habituelle et de ses pleurs, en lui disant que, le lendemain de sa mort, lui et Marie seraient dans le plus grand dénûment , ne possédant à eux deux qu’une faible somme, n’ayant plus d’autre protecteur que Dieu.

— Comme il faut que je me dépêche d’apprendre ! s’écria l’enfant en lançant à sa mère un regard plaintif et profond.

— Ah ! que je suis heureuse , dit-elle en couvrant son fils de baisers et de larmes. Il me comprend ! — Louis ajouta-t-elle , tu seras le tuteur de ton frère, n’est-ce pas? tu me le promets? Tu n’es plus un enfant !

— Oui , répondit-il, mais vous ne mourrez pas encore , dites?

— Pauvres petits, répondit-elle, mon amour pour vous me soutient! Puis ce pays est si beau, l’air y est si bienfaisant, peutêtre. . .

— Vous me faites encore mieux aimer la Touraine , dit l’enfant tout ému.

Depuis ce jour où madame Willemsens , prévoyant sa mort prochaine , avait parlé à son fils aîné de son sort à venir, Louis, qui avait achevé sa quatorzième année, devint moins distrait, plus appliqué, moins disposé à jouer qu’auparavant. Soit qu’il sût persuader à Marie de lire au lieu de se livrer à des distractions bruvantes, les deux enfants firent moins de tapage à travers les chemins creux, les jardins, les terrasses étagées de la Grenadière. Ils conformèrent leur vie à la pensée mélancolique de leur mère dont le teint pâlissait

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