‹ �uvres compl�tes de H. de BalzacChapitre 44 sur 48 · L4 GRENADIÈRE · texte numérisé non relu

L4 GRENADIÈRE

de jour en jour» en prenant des teintes jaunes, dont le front se creusait aux tempes, dont les rides devenaient plus profondes de nuit en nuit.

Au mois d’août, cinq mois après l’arrivée de la petite famille à la Grenadière , tout y avait changé. Observant les symptômes encore légers de la lente dégradation qui minait le corps de sa maîtresse soutenue seulement par une âme passionnée et un excessif amour pour ses enfants , la vieille femme de charge était devenue sombre et triste : elle paraissait posséder le secret de cette mort anticipée. Souvent, lorsque sa maîtresse , belle encore, plus coquette qu’elle ne l’avait jamais été , parant son corps éteint et mettant du rouge , se promenait sur la haute terrasse, accompagnée de ses deux enfants, la vieille Annette passait la tête entre les deux sabines de la pompe, oubliait son ouvrage commencé, gardait son linge à la main, et retenait à peine ses larmes en voyant une madame Willemsens si peu semblable à la ravissante femme qu’elle avait connue.

Cette jolie maison, d’abord si gaie, si animée, semblait être devenue triste ; elle était silencieuse , les habitants en sortaient rarement , madame Willemsens ne pouvait plus aller se promener au pont de Tours sans de grands efforts. Louis, dont l’imagination s’était tout à coup développée, et qui s’était identifié pour ainsi dire à sa mère, en ayant deviné la fatigue et les douleurs sous le rouge, inventait toujours des prétextes pour ne pas faire une promenade devenue trop longue pour sa mère. Les couples joyeux qui allaient alors à Saint-Cyr , la petite Gourtille de Tours , et les groupes de promeneurs voyaient au-dessus de la levée, le soir, cette femme pâle et maigre, tout en deuil, à demi consumée, mais encore brillante, passant comme un fantôme le long des terrasses. Les grandes souffrances se devinent. Aussi le ménage du closier était-il devenu silencieux. Quelquefois le paysan , sa femme et ses deux enfants , se trouvaient groupés à la porte de leur chaumière : Annette lavait au puits; madame et ses enfants étaient sous le pavillon ; mais on n’entendait pas le moindre bruit dans ces gais jardins; et, sans que madame AVillemsens s’en aperçût , tous les yeux attendris la contemplaient. Elle était si bonne , si prévoyante , si imposante pour ceux qui l’approchaient ! Quant à elle, depuis le commencement de l’automne, si beau, si brillant en Touraine, et dont les bienfaisantes influences , les raisins , les bons fruits devaient prolonger la vie de cette mère au delà du terme fixé par les ravages d’un mal inconnu , COM. HUM. T. II. 23

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elle ne voyait plus que ses enfants , et en jouissait à chaque heure comme si c’eût été la dernière.

Depuis le mois de juin jusqu’à la fin de septembre, Louis travailla pendant la nuit à l’insu de sa mère, et fit d’énormes progrès; il était arrivé aux équations du second degré en algèbre , avait appris la géométrie descriptive, dessinait à merveille ; enfin, il aurait pu soutenir avec succès l’examen imposé aux jeunes gens qui veulent entrer à l’école Polytechnique. Quelquefois , le soir , il allait se promener sur le pont de Tours, où il avait rencontré un lieutenant de vaisseau mis en demi-solde : la figure mâle , la décoration , l’allure de ce marin de l’empire avaient agi sur son imagination. De son côté , le marin s’était pris d’amitié pour un jeune homme dont les yeux pétillaient d’énergie. Louis , avide de récits militaires et curieux de renseignements , venait flâner dans les eaux du marin pour causer avec lui. Le lieutenant en demi-solde avait pour ami et pour compagnon un colonel d’infanterie , proscrit comme lui des cadres de l’armée, le jeune Gaston pouvait donc tour à tour apprendre la vie des camps et la vie des vaisseaux. Aussi accablait-il de questions les deux militaires. Puis, après avoir, par avance, épousé leurs malheurs et leur rude existence, il demandait à sa mère la permission de voyager dans le canton pour se distraire. Or comme les maîtres étonnés disaient à madame 'Willemsens que son fils travaillait trop , elle accueillait cette demande avec un plaisir infini. L’enfant faisait donc des courses énormes. Voulant s’endurcir à la fatigue , il grimpait aux arbres les plus élevés avec une incroyable agilité; il apprenait à nager ; il veillait. Il n’était plus le même enfant , c’était un jeune homme sur le visage duquel le soleil avait jeté son hâle brun, et où je ne sais quelle pensée profonde apparaissait déjà.

Le mois d’octobre vint, madame Willemsens ne pouvait plus se lever qu’à midi , quand les rayons du soleil , réfléchis par les eaux de la Loire et concentrés dans les terrasses , produisaient à la Grenadière cette température égale à celle des chaudes et lièdes journées de la baie de Naples, qui font recommander son habitation par les médecins du pays. Elle venait alors s’asseoir sous un des arbres verts, et ses deux fils ne s’écartaient plus d’elle. Les études cessèrent, les maîtres furent congédiés. Les enfants et la mère voulurent vivre au cœur les uns des autres , sans soins , sans distractions. Il n’y avait plus ni pleurs ni cris joyeux. L’aîné, couché sur l’hei be près de sa mère, restait sous son regard comme un amant, et lui baisait les

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pieds. Marie, inquiet, allait lui cueillir des fleurs, les lui apportait d’un air triste, et s’élevait sur la pointe des pieds pour prendre sur ses lèvres un baiser de jeune fdle. Cette femme blanche, aux grands yeux noirs, tout abattue, lente dans ses mouvements, ne se plaignant jamais, souriant à ses deux enfants bien vivants, d’une belle santé, formaient un tableau sublime auquel ne manquaient ni les pompes mélancoliques de l’automne avec ses feuilles jaunies et ses arbres à demi dépouillés , ni la lueur adoucie du soleil et les nuages blancs du ciel de Touraine.

Enfin madame Willemsens fut condamnée par un médecin à ne pas sortir de sa chambre. Sa chaml3re fut chaque jour embellie des fleurs qu’elle aimait , et ses enfants y demeurèrent. Dans les premiers jours de novembre, elle toucha du piano pour la dernière fois. 11 y avait un paysage de Suisse au-dessus du piano. Du côté de la fenêtre, ses deux enfants, groupés l’un sur l’autre, lui montrèrent leurs têtes confondues. Ses regards allèrent alors constamment de ses enfants au paysage et du paysage à ses enfants. Son visage se colora, ses doigts coururent avec passion sur les louches

les profondeurs de son âme par le génie des souvenirs. Le médecin vint , et lui ordonna de garder le lit. Cette sentence effrayante fut reçue par la mère et par les deux fils dans un silence presque stupide.

Quand le médecin s’en alla : — Louis, dit-elle, conduis-moi sur la terrasse, que je voie encore mon pays.

A cette parole proférée simplement , l’enfant donna le bras à sa mère et l’amena au milieu de la terrasse. Là ses yeux se portèrent, involontairement peut-être, plus sur le ciel que sur la terre; mais il eût été difficile de décider en ce moment où étaient les plus beaux paysages, car les nuages représentaient vaguement les plus majestueux glaciers des Alpes. Son front se plissa violemment, ses yeux prirent une expression de douleur et de remords, elle saisit les deux mains de ses enfants et les appuya sur sou cœur violemment agité ; — Père et mère inconnus ! s’écria-t-elle en leur jetant un regard profond. Pauvres anges! que deviendrez-vous? Puis, à vingt ans, quel compte sévère ne me demanderez-vous pas de ma vie et de la vôtre ?

Elle repoussa ses enfants , se mit les deux coudes sur la balustrade, se cacha le visage dans les mains, et resta là pendant un moment seule avec elle-même, craignant de se laisser voir. Quand elle

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se réveilla de sa douleur , elle trouva Louis et Marie agenouillés à ses côtés comme deux anges ; ils épiaient ses regards, et tous deux lui sourirent doucement.

— Que ne puis-je emporter ce sourire ! dit-elle en essuyant ses larmes.

Elle rentra pour se mettre au lit, et n’en devait sortir que couchée dans le cerc ueil.

Huit jours se passèrent, huit jours tout semblables les uns aux autres. La vieille Annette et Louis restaient chacun à leur tour pendant la nuit auprès de madame Willemsens, les yeux attachés sur ceux de la malade. C’était à toute heure ce drame profondément tragique , et qui a lieu dans toutes les familles lorsqu’on craint , à chaque respiration trop forte d’une malade adorée , que ce ne soit la dernière. Le cinquième jour de cette fatale semaine, le médecin proscrivit les fleurs. Les illusions de la vie s’en allaient une à une. . Depuis ce jour, Marie et son frère trouvèrent du feu sous leurs lèvres quand ils venaient baiser leur mère au front. Enfin le samedi soir, madame Willemsens ne pouvant supporter aucun bruit, il fallut laisser sa chambre en désordre. Ce défaut de soin fut un commencement d’agonie pour celte femme élégante, amoureuse de grâce. Louis ne voulut plus quitter sa mère. Pendant la nuit du dimanche, à la clarté d’une lampe et au milieu du silence le plus profond, Louis, qui croyait sa mère assoupie, lui vit écarter le rideau d’une main blanche et moite.

— Mon fils, dit-elle.

L’accent de la mourante eut quelque chose de si solennel que son pouvoir venu d’une âme agitée réagit violemment sur l’enlant , il sentit une chaleur exorbitante dans la moelle de ses os.

— Que veux-tu, ma mère ?

— Écoute-moi. Demain , tout sera fini pour moi. Nous ne nous verrons plus. Demain , lu seras un homme , mon enfant. Je suis donc obligée de faire quelques dispositions qui soient un secret entre nous deux. Prends la clef de ma petite table. Bien ! Ouvre le tiroir. Tu trouveras à gauche deux papiers cachetés. Sur l’un, il y a ;

■ — Louis. Sur l’autre : — Marie.

— Les voici, ma mère.

— Mon fils chéri, c’est vos deux actes de naissance; ils vous seront nécessaires. Tu les donneras à garder à ma pauvre vieille Annette, qui vous les rendra quand vous en aurez besoin.

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