‹ �uvres compl�tes de H. de BalzacChapitre 45 sur 48 · L4 GRENADIÈRE · texte numérisé non relu

L4 GRENADIÈRE

Maintenant, reprit-elle, n’y a-t-il pas au même endroit un papier sur lequel j’ai écrit quelques lignes ?

— Oui, ma mère.

Et Louis commençant à lire : — Marie Willemsens, née «...

— Assez, dit-elle vivement. Ne continue pas. Quand je serai morte; mon fils, tu remettras encore ce papier à Annette, et tu lui diras de le donner à la mairie de Saint-Cyr, où il doit servir à faire dresser exactement mon acte de décès. Prends ce qu’il faut pour écrire une lettre que je vais te dicter.

Quand elle vit son fils prêt, et qu’il se tourna vers elle comme pour l’écouter, elle dit d’une, voix calme : Monsieur le comte^ votre femme lady Brandon est morte à Saint-Cyr^ près de Tours y département dMndre-et- Loire. Elle vous a pardonné.

— Signe...

Elle s’arrêta, indécise, agitée.

— Souffrez-vous davantage? demanda Louis,

— Signe : Louis-Gaston!

Elle soupira, puis reprit : — Cachette la lettre, et écris l’adresse suivante : A lord Brandon. Brandon-Square, Hyde-Park. Londres. Angleterre.

— Bien, reprit-elle. Le jour de ma mort tu feras affranchir celte lettre à Tours.

— Maintenant, dit-elle après une pause, prends le petit portefeuille que tu connais, et viens près de moi, mon cher enfant.

— Il y a là, dit-elle, quand Louis eut repris sa place, douze mille francs. Ils sont bien à vous, hélas ! .Vous eussiez été plus riches, si votre père...

— Mon père, s’écria l’enfant, où est-il?

— Mort, dit-elle en mettant un âoigt sur ses lèvres, mort pour me sauver l’honneur et la vie.

Elle leva les yeux au ciel. Elle eût pleuré, si elle avait encore eu des larmes pour les douleurs.

— Louis, reprit-elle, jurez-moi là, sur ce chevet, d’oublier ce que vous avez écrit et ce que je vous ai dit.

— Oui, ma mère.

— Embrasse-moi, cher ange.

Elle fit une longue pause, comme pour puiser du courage en Dieu, et mesurer ses paroles aux forces qui lui restaient.

— Écoute. Ces douze mille francs sont toute vôtre fortune; il

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faut que tu les gardes sur toi, parce que quand je serai morte il viendra des gens de justice qui fermeront tout ici. Rien ne vous y appartiendra, pas même votre mère! Et vous n’aurez plus, pauvres orphelins, qu’à vous en aller. Dieu sait où. J’ai assuré le sort d’Anliette. Elle aura cent écus tous les ans, et restera sans doute à Tours. Mais que feras-tu de toi et de ton frère?

Elle se mit sur son séant et regarda l’enfant intrépide, qui, la sueur au front, pâle d’émotions, les yeux à demi voilés par les pleurs, restait debout devant son lit.

— Mère, répondit-il d’un son de voix profond, j’y ai pensé. Je conduirai Marie au collège de Tours. Je donnerai dix mille francs à la vieille Annette en lui disant de les mettre en sûreté et de veiller sur mon frère. Puis, avec les cent louis qui resteront, j’irai à Brest, je m’embarquerai comme novice. Pendant que Marie étudiera, je deviendrai lieutenant de vaisseau. Enfin, meurs tranquille, ma mère, va : je reviendrai riche, je ferai entrer notre petit à l’école Polytechnique , où je le dirigerai suivant ses

goûts.

Un éclair de joie brilla dans les yeux à demi éteints de la mère, deux larmes en sortirent, roulèrent sur ses joues enflammées ; puis, un grand soupir s’échappa de ses lèvres, et elle faillit mourir victime d’un accès de joie, en trouvant l’àme du père dans celle de son fils devenu homme tout à coup.

— Ange du ciel, dit-elle en pleurant, tu as effacé par un mot toutes mes douleurs. Ah ! je puis souffrir. — C’est mon fils, repritelle, j’ai fait, j’ai élevé cet homme!

Et elle leva ses mains en l’air et les joignit comme pour exprimer une joie sans bornes ; puis elle se coucha.

— Ma mère, vous palissez! s’écria l’enfant.

— Il faut aller chercher un prêtre, répondit-elle d’une voix mourante.

Louis réveilla la vieille Annette, qui, tout effrayée, courut au presbytère de Saint-Cyr.

Dans la matinée, madame Willemsens reçut les sacrements au milieu du plus touchant appareil. Ses enfants, Annette et la famille du closier, gens simples déjà devenus de la famille, étaient agenouillés. l a croix d’argent, portée par un humble enfant de chœur, un enfant de chœur de village! s’élevait devant le lit, et un vieux prêtre administrait le viatique à la mère mourante. Le viatique!

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mot sublime, idée plus sublime encore que le mot, et que possède seule la religion apostolique de l’Église romaine.

— Cette femme a bien souffert ! dit le curé dans son simple langage.

3Jarie Willemsens n’entendait plus ; mais ses yeux restaient attachés sur ses deux enfants. Chacun, en proie à la terreur, écoutait dans le plus profond silence les aspirations de la mourante, qui déjà s’étaient ralenties. Puis, par intervalles, un soupir profond annonçait encore la vie en trahissant un débat intérieur. Enfin, la mère ne respira plus. Tout le monde fondit en larmes, excepté Marie. Le pauvre enfant était encore trop jeune pour comprendre la mort. Annette et la closière fermèrent les yeux à cette adorable créature dont alors la beauté reparut dans tout son éclat. Elles renvoyèrent tout le monde, ôtèrent les meubles de la chambre, mirent la morte dans son linceul, la couchèrent, allumèrent des cierges autour du lit, disposèrent le bénitier, la branche de buis et le crucifix, suivant la coutume du pays, poussèrent les volets, étendirent les rideaux ; ])uis le vicaire vint plus tard passer la nuit en prières avec Louis, qui ne voulut point quitter sa mère. Le mardi matin l’enterrement se fit. La vieille femme, les deux enfants, accompagnés de la closière, suivirent seuls le corps d’une femme dont l’esprit, la beauté, les grâces avaient une renommée européenne, et dont à Londres le convoi eût été une nouvelle pompeusement enregistrée dans les journaux, une sorte de solennité aristocratique, si elle n’eût pas commis le plus doux des crimes, un crime toujours puni sur cette terre, afin que ces anges pardonnés entrent dans le ciel. Quand la terre fut jetée sur le cercueil de sa mère, Marie pleura, comprenant alors qu’il ne la verrait plus.

Une simple croix de bois, plantée sur sa tombe, porta cette inscription due au curé de Saint-Gyr.

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