PL. VL
Dans un article fort intéressant que M. Edouard Fournier a consacré aux chiffres de Henri II et de Catherine de Médicis [Moniteur du 10 janv. 1836, p. 39), j'ai remarqué le passage suivant, que je demande la permission de transcrire :
« Henri lY , aussi hardiment amoureux de Gabrielle d'Estrées que Henri H Tavait été de Diane, et non moins ardent à arborer partout les insignes de sa passion , avait semé de tous côtés, à Fontainebleau, à Saint-Germain, au Louvre, les denses, les chiffres, les emblèmes qui la rappelaient. D'abord, ils avaient été assez hiéroglyphiques ; ils consistaient en un S traversé d'un trait, et il fallait de bons yeux d'héraldiste pour trouver dans ce rébus galant le nom de la favorite, le mot Entrées (S, trait) ; mais bientôt l'amour du roi s* enhardissant, ils devinrent plus distincts ; il venait d'ailleurs de divorcer avec Marguerite de Valois et divorce valait veuvage. Au lieu du calembour figuré dont nous venons de parler, il fit mettre partout l'initiale de son nom entrelacée avec l'initiale du nom de sa maitresse. »
Je dois commencer par avouer que le jeu de mots monumental attribué à Henri lY, est tout à fait dans le goût du temps;
îl m'en coûte même d'avoir à en contester Tauthenlicité ; car j'apprécie les calembours des grands hommes, et j'ai toujours su bon gré à Macrobe de nous avoir conservé ceux d'Auguste et de Cicéron. Mais il faut quelquefois faire taire ses sentiments intimes, et s'incliner devant Téloquence des faits matériels.
L'explication de VS barré donnée par M. Foumier n'a d*autre autorité qu'une note de M. Yatout, qu'il indique sans la reproduire, et qui est ainsi conçue :
« C'est ce chiffre mystique d'une S traversée par un trait, comme allusion au nom de à'Estrées. La mode du temps peut justifier cette interprétation. Ce qu'il y a de certain, c'est que dans toutes les lettres de Henri lY, qu'elles soient écrites à Gabrielle d'Estrées, à Henriette d'Ëntragues, à Marie de Médicis, ce signe symbolique se retrouve, tantôt au commencement des lignes, tantôt à la fin, et que la signature est entourée de quatre S barrées, comme celles qui sont sur les lambris de Fontainebleau (1). »
M. Yatout ne s'était pas rappelé qu'on ne prononçait pas plus Es-trées qu'on ne prononçait Es-pée, Es-ioUe ou Es-iranger, en sorte qu'il n'y avait guère de motif pour que l'idée vint de représenter le nom de Gabrielle d'Êtrées par un S et un trait. ,
« Henri lY, dit M. Yatout, prit en affection la grand'chambre ovale où* la reine avait donné le jour au Dauphin : îl la fit orner de paysages par Paul Bril, et de quinze grands tableaux par Ambroise Dubois, représentant les amours de Théagène et de Chariclée. On y remarque aussi divers emblèmes où le souvenir de Gabrielle d'Estrées se trouve mêlé au chiffre de Marie de Mé dicis. »
Puis vient la note que nous avons rapportée plus haut; or M. Éd. Foumier a, dans son article du Moniteur^ transcrit le passage de Sauvai, qui nous apprend que Marie de Médicis faisait effacer les chiffres de Gabrielle sculptés avant son mariage. Quelle apparence y a-t-il que le roi eut fait à sa nouvelle épouse
(1) Souvenirs hist des résidences royales^ t. IV, château de Fontainebleau, p. 203.
rinjure de répandre le symbole de ses anciennes amours sur les parois de la chambre où elle avait donné le jour au Dauphin? Après avoir posé ces questions préjudicielles, j'arrive aux preuves solides, irrécusables :
II existe dans la collection de jetons de la Bibliothèque impériale de Paris, six pièces dont voici la description.
l^' lANNE. P. LA. G. DE DIEV ROYNE D. NAVAR. Buste de Jeanne d'Albret.
Revers f GRATIA DEI SVM ID QVOD SVM. 156S. Dans le champ deux S barrés et placés en sens opposé ; le champ diapré de rinceaux. Argent (planche VI, n» 1).
2'' lEHANNE PAR LA G. D. DIEV R* D. NAVAR *:* Buste de Jeanne d'Albret.
Revers. HASTA LA MVERTE. Dans le champ, un grand S barré. Cuivre (planche VI, n" 2).
3» DIEV EST LA FIN DE MON COMPTES. Chiffre composé d'un H, au milieu duquel est posé un grand S fermé; le tout entre deux branches de laurier; au-dessus une couronne royale.
Revers. CE G. SVIS P. LA GRACE DE DIEV SVIS. 1565.
Écu aux armes parties de Navarre-Bourbon et de Béam- Albrct, timbré d'une couronne royale fermée. Argent (planche VI, n»3).
Henri de Bourbon, né le 13 décembre 1553, avait perdu son père, Antoine de Bourbon, eh 1562. Jeanne d'Albret,'sa mère, était depuis lors reine de Navarre, et il ne lui succéda qu'en 1572. Bien que le jeton qui vient d'être décrit ne porte pas le nom en toutes lettres du jeune prince, on ne saurait hésiter à le lui attribuer, car l'H couronné ne peut, à la date de 1565, se rapporter qu'à lui seul.
4*» CATHARINA REG. SOR. VNIC. NAVAR PRINC. Dans le champ, groupe composé de quatre C qui s'entrecoupent, accompagnés de quatre S barrés.
Revers, CATENIS TANDEM LILIA GAVDENT. Écu en forme de lozange, parti de France et de Navarre, accompagné de deux branches de laurier, et timbré d'une couronne ouverte. Argent (planche VI, n» 4).
Catherine, fille d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Âlbret, était née le 7 février 1588. Lorsque ce jeton a été frappé, elle était encore fille, ce que montre bien la forme de son écu, et portait le tilre de princesse de Navarre. Il est probable toutefois que son frère était déjà roi de France puisque la brisure de Bourbon a disparu de ses armes. La Navarre, d'ailleurs, ne fut réunie à la couronne de France que par un édit de Louis XIII donné au mois d'octobre 1620. On peut donc chercher Tépoquc de fabrication de cette pièce entre 1589 et 1599. La légende du revers fait allusion aux chaînes qui figurent dans les armes de la Navarre.
50 CATHERINE SOEVR VNICQVE DV ROY. Deux écus, Tun aux armes de Lorraine, Taulrc écartelé de France et de Navarre, surmontés d'une couronne ouverte ; au-dessous un chiffre composé d'un H et de deux C.
Revers. IMPERSVASIBILIS. Grands barré, formé par un serpent, surmonté d'une couronne ouverte, et accompagné de deux palmes; au-dessous, un cartel sur lequel est inscrit 1600. Argent (planche VI, n** 5).
Le 29 janvier 1599, Catherine de Bourbon avait épousé Henri de Lorraine, marquis de Pont-à-Mousson, duc de Bar, qui devint duc de Lorraine, en 1608, quatre ans après la mort de sa femme. La princesse était donc assez nouvellement mariée quand ce jeton fut frappé; comme elle était protestante fort zélée, il est probable que la légende impersuasibilis et la figure du serpent, symbole de prudence, font allusion à la résistance qu'elle opposait aux entreprises de ceux* qui auraient voulu la faire changer de religion.
« Charles III avait espéré convertir sa belle-fille ; toutes ses tentatives furent vaines. Soutenue dans sa foi religieuse par Duplessis Momay, elle se contentait de répondre à toutes les instances dont elle était accablée : firai à la messe quand Momay la dira. On finit par se lasser de persécuter sa conscience (1). » Il est à remarquer que c'est le 4 mai 1600, année
(1) F. de Saulcy, Rech. sur tes monn. des ducs héréd. de Lot-raine, 1841, iQ4«>, p. 137.
pendant laquelle notre jeton fut frappé, qu'eut lieu à Fontainebleau, en présence de la cour, la célèbre controverse théologique entre Duplessis Momay et du Perron, évèque d'Évreux. Les deux palmes du jeton faisaient sans doute encore, dans Tcsprit de la duchesse de Bar, allusion à la lutte qu'elle avait à soutenir.
Le chiffre, composé de l'H d'Henri de Lorraine et des deux C croisés de Catherine, est une imitation exacte du chiffre bien connu de Henri H et de Catherine de Médicis, au sujet duquel nous rappelons l'intéressante et si utile dissertation de M. Lenormant (1). Les jetons que nous décrivons ici nous font voir qu'il ne faut pas toujours attribuer au temps de Henri II les monuments ou les ustensiles sur lesquels ce chiffre se rencontre. Il s'agit avant tout de savoir si par leur style ils appartiennent au milieu du xvi* siècle ou aux quatre premières années du xvn*.
6** Mêmes types. Ce côté est frappé avec le coin qui a servi pour le jeton décrit sous le n'^S.
Revers. ARDENS EVEXIT AD iETHERA VIRTVS- Champ semé de flammes, au milieu desquelles est placé un chiffre composé d'un H et de deux C. Argent (planche VI, n® 6).
La légende de ce jeton paraît se rapporter à la mort de Catherine qui eut lieu à Nancy, le 13 janvier 1603; elle est empruntée à ce passage de Virgile :
... Pauciy quos œquus amavit Juppiiei*, aut ardens evexii ad wthera virtus. Dis geniti potuere.,.. (2).
Les flammes qui entourent le chiffre de Catherine et de Henri, en même temps qu'elles conviennent à cette moderne censécratioj rappellent l'ancien symbole de la maison de Bourbon (3).
1^ On trouve encore à la Bibliothèque impériale une paire de
(1) Aet?. numism,, 1841, p. 424.
(2) JEnHd,, VI, 129-131.
(3) Ach. Allier, Ane. Bourbonnais^ t. H, p. 264. -^ £. Tadot, Enseignes et inscripL mur, de Moulins, 1855, p. 7. — Mantellier, Notice sur la tnann, 'de Tf^voux, 1844, pi. I; pi. H, n»» 1, 3, 6 ; pi. HI, no l.
bracelets ornés de camées en coquilles, et vulgairement attribués à Diane de Poitiers. Ces bracelets, dont le travail indique la fin du xvi" siècle, ont appartenu à Catherine de Bourbon, sœur de Henri IV, ainsi que le prouvent les deux C entrelacés, placés entre une palme et une branche de laurier, et accompagnés de quatre S barrés, qui sont gravés à l'intérieur de Vtm d'eux (planche VI, n** 7).
C'est une restitution que je propose en passant.
Comment l'attribution de ces bracelets à Diane de Poitiers at-elle pu s'accréditer? C'est ce que Ton n^a jamais dit; il semble que l'on ait ignoré pendant longtemps l'existence du chiffre que je viens de mentionner (1). Cependant la description qui accompagne la figure de l'un de ces bracelets dans le Magasin Pittoresque (2) pourrait nous mettre sur la voie. On y trouve que « sur une plaque d'or, au revers de chacun des fermoirs,
sont gravés en creux deux croissants enlacés Aux quatre
coins de la couronne, on remarque un S de forme gothique dont on ignore la signification. » Il est fort possible que les deux C croisés, pris anciennement déjà pour des croissants, aient fait penser à Diane de Poitiers. C'est ainsi qu'un dragon ailé, pris pour une salamandre, animal avec lequel il n'offre aucune ressemblance, a fait donner le nom d'armure de François I" à un casque accompagné d'un bouclier et d'une épée, envoyés de Hollande à la Bibliothèque de Paris en 1795. On remarquera le rapport qu'offrent les palmes du jeton à la légende IMPERSUASIBILIS avec l'un des rameaux qui entourent, sur la plaque intérieure du bracelet, le chiffre de Catherine.
La duchesse de Bar avait laissé, en sortant de France, des dettes contractées dans Paris ; elle avait envoyé de Lorraine des joyaux pour être engagés et servir à satisfaire ses créanciers. Après la mort de (^latherine, Sully fut chargé par le roi d'en dresser l'inventaire et fut aidé dans son travail par M"° de
(1) Notice sur la Bibl. royale ei paiHic, sur le Cab. des méd,^ par Dainersaot 1836, p. 45. — IHst, du Cab, des méd, antiq» ei pierres ffrav.^ par le môinc, 1838» p. 124, no 591.
(2) 1838, p» 99» col. 2.
Panjas, qui lui remit un mémoire très exact des bagues et joyaux de la princesse. Ces bijoux restèrent en dépôt entre les mains de Sully jusqu'à Tannée suivante, que la reine s'en étant accommodée, le duc en fut déchargé par acte daté do 28 juin 1605 (1). C'est ainsi que les bracelets de la duchesse de Bar ont dû être conservés dans la collection royale.
S*' M. Barthélémy Le Carpentier possède, à Honfleur, une assez grande médaille de plomb représentant les bustes de Henri lY et de Marie de Médicis, et au revers de laquelle on voit, avec la légende 10. POLIGNEVS. R. CONS. D,F. 1608, le chiffre de Marie de Médicis et de Henri ( H. MA.) surmonté d'une couronne fermée et accosté de deux grands S barrés.
9^ Enfin il existait dans la collection de M. Debruges-Dumesnil, décrite d une manière si attachante par M. Jules Labarte, un coffret émaillé on bleu, tout parsemé d'S barrés, et décoré, en outre, du chiffre d*Anne d'Autriche entre quatre S (2).
On voit donc qu en lo68, neuf ans avant la naissance de Gabrielle, Jeanne d'Albret et son fils Henri, alors Agé de douze ans, plaçaient VS barré sur les jetons qu'ils faisaient frapper comme souverains de la Navarre.
Qu'après comme avant son mariage avec Henri de Lorraine (l'écu en losange indique une femme non mariée ou veuve), Catherine de Bourbon faisait usage du même signe symbolique.
Que neuf ans après la mort de Gabrielle, une médaille firappée, non par le roi, mais par un particulier, en l'honneur à! Henri et de Marie, présente les mêmes S*
Qu'enfin on les retrouve sur un petit meuble à l'usage d'Anne d'Autriche, qui n'avait aucune raison de faire revivre la mémoire de la duchesse de Beaufort.
(1) Mémoires des sages et royales (Economies d'Eslat, etc. Première édiUon, io-fol., t. Il, ch. XXX, p. 191, 206,219.
(2) Descript. des objets d*art qui composent la collect. Debruges-Dumesnily 1847, in-8«, p. 608, n» 774. « VS barré, dit M. Labarte, est la première lettre de la devise de la maison de Navarre. SPES, et aussi de la devise de la maison de Bourbon, SYM QVI SVM. » II y a évidemment là confusion. Sur divers édilices construits par les ducs de Bourbon, on trouve le mot Espérance, et sur les monnaies de Henri d'Âlbret et de ses successeurs : Gratia dei sum id quod sum. Ces devises ne commencent ni l'une ni Tautre par un S.
Au château de Monceaux, Henri IV avait fait sculpter en bien des endroits son chiffre uni à celui de Gabrielle (à Tintérieur s'entend, car à Textérieur on n'avait figuré que le chiffre de la reine Marie). Très souvent, dans mon enfance, j'ai visité les immenses ruines de Monceaux; j'en ai exploré tous les détails, avant que les belles clefs de voûte ne fussent brisées pour être envoyées à Paris sous forme de petits moellons soigneusement toisés. Or je puis affirmer que dans cette importante ruine, on ne voyait pas d'S barrés; et c'eût été là pourtant qu'on aurait dû les rencontrer s'ils se fussent rapportés à Gabrielle.
Etienne Tabouret, sieur des Accords, au chapitre de ses Bigarrures^ intitulé : des Rébus de Picardie^ dit que cet S fermé d'un trait signifiait fermesse fouv fermeté; la légende espagnole du jeton de Jeanne d'Albret, hasta la 7nuerte (jusqu'à la mort) et la devise impersuasibilis qui se lit sur le jeton de Catherine de Bourbon, donnent beaucoup de vraisemblance à Topinion du bizarre écrivain. On sait de quelle fermeté fit toujours preuve la reine de Navarre, et il est tout naturel que ses deux enfants aient conservé sa devise. Comme échantillon du goût de ce temps, on peut citer le frontispice de la première édition des Mémoires de Sully. Cette édition, sans date, et qui porte la fausse indication Amstelredam^ a été en réalité imprimée au château de Sully. Sur le titre, on a placé trois grands V soigneusement peints en vert sur tous les exemplaires, et surmontés d'une couronne d'amarante : au-dessous, on a écrit : Aux trois vertus y ce qui explique assez clairement le sens des trois verts V; et ce qui montre de quelle faveur jouissait l'art des rébus dans l'esprit des plus grands personnages.
Observation insérée à la suite d'une Lettre de M. le baron Chaudruc de Crazannes^ adressée à M. de Longpérier au sujet de sa Dissertation sur rs barré de Henri IV.
(Extrait du tome II (nouvelle série) de la Revue numismatique ,
Je crois devoir joindre à rintéressanie communication de M. le baron de Crazannes, un renseignement qui m'est fourni par un ouvrage sorti il y a quelques jours des presses de M. Perrin, de Lyon, un des typographes les plus distingués de notre pays.
Je veux parler des Œuvres du chanoine Loys Papon, seigneur de Marcillyy poète forésieh du XVP siècle^ imprimées pour la première fois, sur les manuscrits originaux^ par les soins et aux frais de M. N. Yémeniz. (Lyon, 1857, in-8«.)
A la page 81 de ce charmant volume, dont un chapitre est tout rempli de devises gravées et de vers qui les commentent, on trouve le passage que voici :
LA FERMESSE D'AMOVR.
Fermesse dont l'Amour peint un çhi^rt d'honneur Comune en l'escriture, et rare dans le cueur,