OBSERVATION SUR UNE LETTRE DE M. DE CRAZANNES
Tes liens en vertus les fîdolles asseurent :
Mais ainsi que ta forme est d'un arc mis en deux, Le dezir inconstant froisse et brise tes neudz, Ce pendant que les mains ta fcrmessr figurent.
Ici, rs barré est formé de deux fragments d'arc traversés par une flèche, et entourés de flammes comme le chifl're de Catherine de Bourbon, représenté sur un jeton qui a été publié, Tannée dernière, dans cette Revue (pi. VIII, n« 6). L'arc et la flèche représentent la fermesse cTamour, comme le serpent de Catherine indiqnsiila fermesse de prudence. L*expression chiffre d'honneur fait allusion à l'origine illustre de cet emblème qui avait été mis en vogue par Jeanne d'Albret et Henri IV. Les mots commune en l'écriture se rattachent à Tusage de tracer des S barrés en tête des lettres et autour de la signature. Cet usage avait, à l'exemple du Roi, été adopté par des personnes privées et par des étrangers. Nous pouvons citer encore la reliure toute parsemée de chiffres et d'S barrés qui recouvre un manuscrit de la bibliothèque particulière du roi de Sardaîgne.
Sur la garde d'un livre d'heures manuscrit du xv© siècle que je possède, on lit, en belle écriture du temps d'Henri IV, trois quatrains qui sont suivis chacun d'un M majuscule entouré d'S barrés. Je citerai le premier.
' Le Signeur qui nous abrie
Pour nous garder du soleil, Regarde de son bon oeil Et soustient Renée de Brie.
La lettre M ainsi trois fois répétée parait être Tinitiale du nom de la Vierge Marie, et il serait bien extraordinaire qu*une femme comme Renée de Brie dont les quatrains respirent une piété profonde, eût mêlé le chifire de la Sainte-Vierge à des rébus galants. Donc, l'S barré n'a pas de relation avec Gabrielle d'Estrées.
Le mot fermesse (pour constance), dont Tauthentidité es! encore établie par le texte de Loys Papon, écrivain élégant et poète très docte, est bien certainement un espagnolisme intro-
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duit chez nous au xyi° siècle, et peut-être par la cour béarnaise. Ce serait une forme légèrement altérée du mot firmeza (pron. iirméça). Cela n'a rien de plus étonnant que le Signeur qui se rencontre deux fois dans les quatrains de Renée de Brie.
En béarnais, le rébus ne serait pas compréhensible, parce que le nom de la lettre S est èsso^ que la troisième personne (sing.) du présent de l'indicatif du verbe être est ey, et que le participe du verbe femiar^ si ce verbe existait, ne serait pas fermo^ mais fermât au masculin, et fermado au féminin. En sorte qu'on aurait d'une part FERMO-EY, et de l'autre FER- MADO-ESSO. Mais encore faudrait-il admettre Texistence du verbe fermât^ gallicisme inconnu aux Béarnais comme aux Espagnols. ESSO-BARRADO serait la véritable forme; et que deviendrait alors le jeu de mots que M. le baron de Crazannes admet tout comme nous?
A propos de ce jeu de mots, on nous permettra de citer ici une pièce d'un célèbre poète catalan du xvi* siècle, Père Serafi. Elle est intitulée Canso de fei^mcza^ et chacune des strophes qui la composent se termine par un vers où Fauteur ramène les mots fer mes (faire plus) :
Faréume grandissim tort No lenint per cosa certa Que per vos sô casi mort, Y la vida m' es incerta :
No se perque tal negàu Puix no vull allres mercés, Sinô sols que conegau Que os am' sens poder fer mes.
C'est, comme on voit, toujours le même goût pour les rapprochements des sons plus ou moins exacts.
Etienne Tabouret, et LoysPapon (mort en 1S99) étaient des contemporains de Henri IV; nous pouvons, je crois, nous en tenir à leur interprétation.
(Extrait du tome II (nouvelle série) de la Revue numismatique, 1851,