‹ Œuvres de A. de Longpérier (volume 2)Chapitre 112 sur 128 · PL. VII · texte numérisé non relu

PL. VII

On sait avec quelle persévérance et quelle habileté Louis XI, en travaillant à Tagrandissement de notre territoire et à Tunité de nos institutions, contribua à la reconstitution de notre nationalité gauloise presque anéantie par la barbarie féodale. Il est peu de souverains qui aient lutté plus utilement pour cette noble cause, et nous ne devons pas oublier les services qu'il a rendus à la patrie et à la civilisation.

Parmi les entreprises qui lui coûtèrent le plus de peine, se place sa conquête du RoussîUon. Sacrifices d'argent, voyages personnels, correspondance, envois de troupes et de vaisseaux, négociations et traités, il ne négligea rien pour obtenir le succès.

D'abord, en 1462, un an après son avènement, il prêta à don Juan II d'Aragon, qui lui donna le château de Perpignan en gage, trois cent mille écus d'or (1) qui ne lui furent jamais rendus ; il s'engagea, de plus, à fournir au prince espagnol un secours de sept cent lances.

(l) Philippe de Commines dit 300,000 eacus. — Çurita (Anales de Aragon), dit 200,000 (lib. XVH, feuillet 119 recto). Plus loin, il parle de 300,000 couronnes que don Juan demandait à ses sujets pour se mettre en état d'acquitter sa dette (lib. XVIII, fi 200 recto). Les 300,000 écus sont encore mentionnés ailleurs (lib. XIX, f. 208 recto).

3o8 ^ xMONNAIES DE LOUIS XI

Cependant les habitants de Perpignan assiégèrent le château, et Louis XI envoya le duc de Nemours avec une armée pour secourir ses gens. Après quelques jours de combats, les Français se rendirent maîtres du Roussillon et de la Cerdagne.

Dix ans plus tard, don Juan, animé par la soumission delà Catalogne, résolut de recouvrer la Cerdagne et le Roussillon. L'occasion lui paraissait d*autant meilleure que les troupes de Louis XI étaient employées contre le duc de Bourgogne et le duc de Bretagne. Sans compter que le roi d'Angleterre menaçait d'envahir la France (1).

Don Juan partit de Barcelone le 29 décembre 1472. Il se rendit en Roussillon. Les habitants de la province se soulevèrent, et les libérateurs de Perpignan eussent massacré tous les Français, c'est un historien aragonais qui l'affirme, si ceux-ci n'eussent préféré se retirer dans la citadelle que les Espagnols assiégèrent en vain pendant toute une année (2). Elne, Argelès, Canet se rendirent à don Juan. CoUioure et Salces restèrent aux Français.

Louis XI^ apprenant que la mile de Perpignan et la cité

d'Elne s'étaient soumises au roi d'Aragon, fit entrer en Roussillon une armée de trente mille hommes qui, après avoir repris quelques châteaux, entoura les villes. L'archevêque de Saragosse vint prendre part à la défense d'Elne, et les Catalans supplièrent le roi de Sicile de marcher au secours de son père, qui no voulait pas s'éloigner de Perpignan.

Le roi de Sicile (on nommait ainsi, depuis 1468, Ferdinand, fils de don Juan) (3) ne mit pas beaucoup de promptitude à se

(1) Çurita, lib. XVIII. « Y el Rey esperava que con sola su presencia cobraria aquellos estados; y era en tiempoque el Rey de Fraucia estava may opresso : y los duques sus enemigos en mucha prosperidad; y esperavan que el R<*y Eduardo de Inglaterra passaria por su persona & la empressa. » T. IV, f. 191 verso.

(2) Çurita, lib. XVUI. « Y huvieran passado à cuchillo todos los soldados que eslavan en Perpinan de guaraicion, sino tuvieran tan cerca el CasUllo, que esta dentro de la Villa, y acongieronse h. èl. » T. IV, f. 191 verso.

(3) Çurita, lib. XVIII. •< Se vino al Rey k Zaropoça..'. y por mas bonrar ft sa hijo, le dio el titulo y dlgoidad de Rey do Sicilia y se concerlo con el que fupssen los dos juntamenle Reyes d»» aquol Reyno, y toda» las ciudades, villas, y castillos se rntregavan al Principo, como â conregnantf^. » T. IV, f. 156 verso.

rendre à cet appel. Cependant il rassembla des troupes et passa les hauteurs de la Mançana le 24 juin 1473, jour de la Saint- Jean. D apprit alors que les Français qui entouraient la ville de Perpignan levaient le siège et il entra dans Elne; puis, le 28 de juin, il alla rejoindre son père, qui lui fit une brillante réception.

Le 14 juillet, les Français et les Espagnols conclurent une trêve qui devait durer jusqu'au 1" octobre. On convint que pendant ce temps chaque parti conserverait les places et châteaux qu'il possédait alors. Ce fut dans la cité d'Elne que don Juan jura d'observer cette trêve. A la tin du mois de juillet, le roi de Sicile retourna en Catalogne, et don Juan demeura dans Perpignan, jusqu'au moment où il eut fait avec Louis XI un accord, suivant lequel les comtés en litige devaient être confiés à la garde d'un gouverneur neutre, choisi par le roi d'Aragon sur quatre candidats présentés par le roi de France. A l'occasion de ce traité, les gens de Barcelone décernèrent un triomphe au vieux don Juan, qui fit dans cette ville une entrée solennelle, monté sur un char magnifique (octobre 1473), « porque, dit le chroniqueur Çurita, entendieron las gentes, que mas fue triunfar de la malicia de su adversario, que de aver echado los enemigos de Rossellon. »

Tout le commencement de l'année 1474 fut signalé par des hostilités réciproques et des discussions diplomatiques qui n'aboutirent à rien; après quoi la guerre fut reprise, et à la mijuin l'armée française s'approcha de Perpignan et d'Elne.

A la fin de septembre, des renforts considérables furent envoyés par Louis XI ; le roi don Juan jugea prudent de rester à Castellon de Ampurias, et Ferdinand de Sicile se retira à Saragosse. Elne, assiégée, fut forcée de se rendre, et le 5 décembre les Français y firent leur entrée; maîtres de celle place importante, ils purent concentrer leurs efforts vers Perpignan, qui, après un long blocus, capitula le 10 mars 1475. Au commencement de 1476, les Français, ayant pris Salces, se trouvèrent en possession de tout le Roussillon.

Cependant Ferdinand avait été, le 2 janvier 1476, reconnu

roi de Castille et de Léon, ci, à partir de cette époque, il n*est plus désigné par le titre (purement honorifique) de roi de Sicile.

Cet exposé historique, un peu long sans doute, malgré la suppression de tant de détails, était nécessaire pour faire bien comprendre Tcsplication d*une série de monnaies frappées au nom do Louis XI que nous entreprenons ici de classer.

Nous devons d'abord rappeler un gros d'argent que nous avons publié en 1844 dans la Revue numismatique (1) et dont voici la description :

+ FERDINANDVS. DEI GR.... I : R : Tête couronnée de Ferdinand, tournée à gauche.

iV COM'ES : R-OSIL-IONiS. Croix au centre de laquelle est un P, cantonnée de deux anneaux et de deux groupes de trois besants. Argent. Cabinet de M. Reichel, à Saint-Pétersbourg. (Voy.pl. VII, nM.)

A cette pièce, dont la légende, du côté de la tête, est malheureusement ttës usée, il faut joindre un autre gros d*argent retrouvée par M. Poey d'Avant, et publiée par lui en 1853 dans son remarquable catalogue.

+ FERDINANDVS. DEI : GRACSI : R : Tête couronnée de Ferdinand tournée à gauche.

ï^. COM : - ES : RO-SILIO-NIS : E. Croix au centre de laquelle est un P, cantonnée de deux anneaux et de deux groupes de trois besants. Argent. (Voy. pi. Vil, n* 2.)

M. Poey d'Avant pensait que cette pièce pouvait être la mémo que celle que nous avions fait connaître ; mais outre que celte dernière est, ainsi que nous l'avions indiqué, en Russie, la nouvelle variété présente des différences bien tranchées dans la légende du revers. Elle est aussi beaucoup mieux conservée, et nous fait voir que Ferdinand porte sur ces gros le litre de roi de Sicile. J'ignore si le dessinateur a oublié des points entre GRAC et SI : R; mais il est évident qu'il faut séparer ces mots et lire dei gracia Sicili^e rex,

Ferdinand avait reçu le titre de roi de Sicile dès 1468, il est

(1) V. p. 167 du présent volume.

vrai; mais alors les Français étaient maîtres de Perpignan et d'Ëlne; le 2 janvier 1475, il était devenu roi de Castille; il eût mentionné cet important changement sur ces monnaies si elles eussent été fabriquées après le 2 septembre 1493, époque à laquelle Charles YIII remit au prince espagnol toutes les places du Roussillon, ce qui n'empêcha pas Ferdinand et Isabelle de trahir le roi de France. « Grand tort avoient, dit Commines, les dist Eoy et reyne d'ainsi s'estre parjurez envers le roy, après ceste grande bonté qull leur avoit faite de leur avoir rendu le dit pays de Roussillon, qui tant avoit cousté à réparer, et garder, à son père : lequel Tavoit engagé pour trois cens mille escus, qu'il leur quitta : et fit tout cecy afin qu'ils ne Tempeschassent point à la conqueste qu'il espéroit faire du dit royaume de Naples. »

Il nous semble que la fabrication des gros de Ferdinand doit se placer aux mois de juin et de juillet 1474, après que le jeune roi de Sicile eut fait son entrée dans Elne et dans Perpignan. La lettre E, placée à la fin de la légende du gros publié par M. Poey d'Avant, serait, suivant ce système, la marque d*Ëlne, ville qui, à la vérité, se nomme Helena en latin; mais il n'y ji rien d'extraordinaire à ce qu'on ait, au xv® siècle, adopté la forme espagnole. Il est possible que le vieux roi don Juan ait fait frapper ces gros pour faire honneur à son fils, au moment où celui-ci venait de lui amener une armée de secours. Elne et Perpignan sont inséparables dans l'histoire.

Nous allons maintenant donner la description d'une série de monnaies d'or, d'argent et de billon, frappées pour Louis XI, et présentant au centre de la croix du revers ce P qui, nous venons de le voir, est l'indice monétaire de la capitale du Roussillon. C'est donc aussi à Perpignan qu'ont été fabriquées les monnaies suivantes :

Couronne au commencement de la légende LVOOVICVS OEI GRA FRANCORVM REX, écu de France timbré d'une couronne; au-dessus, un soleil. Dans le champ, à la droite de l'écu, une oroisette. Point sous la seconde lettre.

i\ XPS VINGT XPS REGNAT XPS IMPERAT. Croix fleur-

delisée au centre de laquelle est un P. Point sous la première lettre. Écu sol d'or. Poids, 3^,40. (PI. VII, n» 3.)

+ LVDOVICVS DEI GRA FRANCORVM REX. Trois fleurs de lis sous une couronne. E dans TR de REX.

i). SIT NOMEN OOMINI BENEDICTVM. Croix fleurdelisée au centre de laquelle est un P. Gros d argent. Poids, 3^,51. (PL VU, n^ 4).

Couronne au commencement, de la légende LVDOVICVS FRANCORVM REX. Trois fleurs de lis dans un entourage formé de trois cintres ; au-dessus, un soleil. Point sous la première lettre.

1^. SU NOMEN DEI BENEDICTVM. Croix dans un entourage formé de quatre cintres. Au centre de la croix, un P. Point sous la seconde lettre. Blanc au soleil. Poids, 3^,56. (PI. VII, n» S.)

Le style un peu rude de cette pièce rappelle tout à fait celui des grands blancs du Béarn.

LVDOVICVS FRANCOR REX. Dauphin surmonté d'une couronne.

Fleur de lis au commencement de la légende LVDOVICVS FRANCOR REX. Dauphin.

ï^. Fleur de lis au commencement de la légende SIT NO- MEN DEI BENEDITV. Croix cantonnée de deux fleurs de lis et de deux couronnes; P au centre de la croix. Ltardy ^^y^^. (PI. VII,n«6.)

+ LVDOVICVS REX, astre. Deux fleurs de lis et un P.

]^. + SIT NOMEN DEI. Croix.au centre de laquelle est un P dans un entourage formé de quatre cintres. Denier. (PL VII, n" 7.)

On trouve encore dans le Traité de Le Blanc, parmi les monnaies de Louis XII, la figure d'une petite pièce de billon dont voici la description :

+ LVDOVICVS FRANCORV REX. Deux fleurs de lis et audessous, un P suivi d'une croisette (il s'en trouve une aussi sur Técu d'or décrit plus haut). Un P et une + (appartenant au mot paœ altéré) se voient de même sur les deniers de Morlas.

^. Fleur de lis commençant la légende SIX NOMEN DNI BENDITVM. Croix au centre de laquelle est un P, dans un entourage formé de quatre cintres; (Voy. pi. VII, n** 8.)

Le Blanc donne cette pièce comme étant un patard de Provence. Mais il ne dit point sur quel document s'appuie cette attribution.

M. Conbrouse reproduit dans son Catalogne des monnaies de France (2* partie; monnaie tournois, p. 46, n^ 582) Tattribution de Le Blanc ; mais la description de la pièce, qu'il indi- . que comme existant à THôtel des Monnaies de Paris, est abrégée de façon qu'on ne puisse savoir si les légendes sont conformes à celles qu'avait fait graver l'auteur du Traité des Monnaies,

Le dernier que nous avons trouvé dans le médaillier de l'Hôtel des Monnaies, a pour légendes LYDOVltYS REX et SIT NOMEN DEL II porte, au-dessous des deux fleurs de lis un P sans croisette, et au revers un P est placé au centre de la croix, ce qui forme, à ce que supposait M. Combrouse, une espèce de chrisme ; cette pièce ne diffère de celle qui est gravée sous le n"* 8 de notre pi. VII, qu'en ce que la légende Liidovicus rex est suivie de deux points de forme trifoliée au lieu d'un astre.

Il paraît certain que c'est la lettre P qui a conduit Le Blanc à considérer cette pièce comme frappée en Provence. Mais il est à remarquer que les monnaies fabriquées dans ce pays donnent au roi le titre de comte. D'ailleurs, le véritable /)âf^flrrrf a été retrouvé, et il a été décrit dans l'excellent catalogue de la collection de M. Rignault, rédigé avec tant de soin par Delombardy (1).

Si l'on admet avec nous que le denier gravé dans le Traité de Le Blanc a été frappé à Perpignan, il devient impossible de l'attribuer à Louis XII. puisque ce prince n'a pas possédé le

(1) Catal, des inonn, franc, de la collect, de M. Rignault, comprenant les monnaies royales et nationales d*argent, de billon et de cuivre^ depuis le Xi!° siècle jusqu'en 1848, avec les attributions de temps et de lieu et le résumé des ordonnances qui intéressent leur fabrication, p. 32, n» 235. Paris, 1848, iii-8o.

Page 1