MONNAIES DE QUELQUES PRÉLATS DAUPHINOIS
je n'entreprendrai point de lui donner d'attribution. J'ajouterai seulement que Duby a donnée à la même princesse d'Orange un denier (n» 12) dont les légendes sont coupées, et qui, du reste, est absolument semblable à la pièce de Gap que je viens de décrire.
Cette conformité de type ne serait pas cependant une raison suffisante pour en faire une monnaie de Gap ; car ce denier, ainsi rogné, qui est assez commun, porte souvent des restes de légendes qui ne peuvent former le nom de cette ville, pas plus que celui d'Orange. Il faut donc attendre que l'on trouve un exemplaire assez entier pour que l'on y puisse distinguer un nom de ville, qui, je le présume, devra appartenir au Dauphiné.
XÉ Ai: COMMENCEMENT DU XVI** SIÈCLE; MORT EN 1572.
(Extrait du Plutarque français, t. ÎII, Pnri», 1839.)
De tous les hommes éminents qui ont illustré la France du xv!" siècle, les plus remarquables, ceux qui se présentent avec le plus de titres à notre admiration, ce sont les grands artistes du règne de François I". A cette époque, pour les arts heureuse entre toutes, on voit apparaître, presque sans transition, une famille de peintres et de sculpteurs qui atteignent tout d'un coup aux plus grandes hauteurs de Tart, et qui laissent après eux cette série de trésors inimités, qui semble être comme la dernière trace de l'antiquité. Mais qui a déterminé ce grand mouvement de Tesprit et du goût, que Ton a si bien nommé la Renaissance ? c'est ce qu'il est difficile d'établir, soit qu'on lui donne pour principe un concours de circonstances toutes fortuites, soit qu'on lui cherche un créateur, homme illustre, aux idées neuves, dont l'exemple aurait amené ce qu'on pourrait appeler la contagion du génie. L'achèvement d'une œuvre d'art dépend d'une certaine volonté qui conduit l'auteur dans l'exécution de son travail. Cette aspiration à la création, qui n'est le plus souvent qu'un besoin d'imitation, qu'un souvenir d'une œuvre antérieure, peut être commune à un nombre indéfini d'individus frappés de la même idée. Puis, quand cette idée mère, quand ce type a subi toutes les transformations dont il est susceptible, l'école meurt, l'é-
poque est finie, et comme il ne se présente pas toujours un homme supérieur qui vienne donner un élément nouveau aux travailleurs, les arts tombent dans une décadence analogue à celle qui a marqué le xvini° siècle du sceau de Timpuissance,
Sans attribuer à Jean Goujon le mérite d'avoir donné à son pays cette impulsion première à laquelle nous devrions l'origine du style des arts français au xvi^ siècle, au moins devonsnous reconnaître qu'il est de tous les artistes nationaux celui qui a le plus complètement adopté la nouvelle manière, comme aussi celui pour qui l'on peut réclamer la priorité. Jean Cousin, son contemporain, conserve dans son faire quelque chose de gothique; Jean BuUant, Germain Pilon, Philibert Delorme, viennent ensuite ; mais la date de leurs ouvrages ne peut les classer que parmi les imitateurs. Le seul Bernard Palissy, « philosophe naturel et homme d'un esprit merveilleusement prompt et aigu, » comme dit Lacroix du Maine, peut le disputer à Jean Goujon pour la vivacité et l'originalité des conceptions ; mais on sait que ce laborieux artiste, parti Fun des premiers, rencontra dans sa carrière tant d'obstacles, qu'il ne put que bien tard, et lorsque son siècle allait finir, prendre place parmi les artistes célèbres qui jouissaient de la protection royale et d'une juste renommée. Son influence est donc nulle ; on sait d'ailleurs qu'il n'a pas fait d'élèves, et que ses livres, qui contiennent pourtant des notions si savantes, ont pendant longtemps été méconnus.
Aujourd'hui que l'extension donnée aux études historiques fait attacher tant de prix aux monuments d'art de toutes les époques, et que l'on a compris combien l'examen de ces monuments, quelle que fût d'ailleurs la valeur comparative de chacun d'eux, offrait de véritable intérêt et d'utile enseignement, on s'étonne de l'oubli singulier où semblent être tombés pendant de longues années certains artistes dont les œuvres sont dans ce temps Tobjet de notre admiration.
C'est ainsi que l'existence de J. Goujon, dont le nom est devenu populaire, s'enveloppe d'un voile obscur que l'on no peut désormais espérer de pénétrer.
JEAiN GOUJON. 25
Ce célèbre sculpteur naquît, à ce qu'il paraît, à Paris, au commencement du xvi® siècle. Quelle était sa famille, à quelle condition appartcnaît-il, quels furent ses premiers penchants, ses premières études? on Tignore. On prétend qu'il eut pour maître l'artiste qui a exécuté les bas-reliefs qui ornent à Saint" Denis le tombeau de François P' ; mais encore le temps n'a pas respecté le nom de cet homme dont la patrie n'est pas connue. Ainsi nous ne pouvons savoir à quelles sources J. Goujon a puisé la théorie de l'art dans lequel il s'est placé à un degré si élevé.
Le style des ouvrages de J. Goujon décèle une connaissance assez grande des monuments de l'antiquité dont la France ne possédait de son temps que de bien* rares débris. Cependant, appartenant à la religion réformée, il n'est pas probable qu'il ait été sur le sol même de l'Italie chercher des modèles là où l'eût attendu l'inimitié. On est donc conduit à supposer, et avec quelque raison, que, formé à Fécole des maîtres italiens qui habitaient la France, J. Goujon a grandi dans son génie les notions qu'il reçut d'eux, et qu'il sut appliquer d'une manière qui lui appartient tout en propre.
Pour le biographe, la vie de J. Goujon est tout entière dans ses œuvres, derrière lesquelles disparaissent et s'effacent les détails de sa vie privée: Si l'esprit est frustré du charme qui s'attache à la connaissance des diverses fortunes qu'ont éprouvées les hommes supérieurs, il trouve une certaine compensation à garder la mémoire d'une intelligence qui ne se manifeste que par de puissantes créations, ainsi que TÂuteur do toutes choses que nous n'entrevx)yons que dans ses ouvrages.
Nous allons donc donner un aperçu des travaux de J. Goujon, en regrettant toutefois de ne pouvoir suivre un ordre chronologique q^e de minutieuses recherches ne nous ont pas permis d'établir.
Le plus connu des ouvrages de notre artiste est la fontaine qui orne la place des Innocents. Les bas-reliefs de ce monument, qui représentent des Nymphes, le triomphe de Vénus, d'Amphitrite, sont justement admirés, entre les plus belles
productions de la Renaissance, pour leur grâce et la finesse de contour de toutes ces figures, qui paraissent en quelque sorte détachées du fond.
Cette apparence de relief entier, de ronde bosse, qui distingue les bas-reliefs de Goujon, doit être attribuée à quelque procédé particulier à cet artiste, qui avait étudié, comme nous le. dirons plus tard, les lois de la perspective avec un grand soin.
Nous devons dire que la fontaine des Innocents, telle qu'elle est aujourd'hui, n'appartient pas tout entière à Goujon. Commencée sous François P*" et achevée en 1531 , elle avait été construite à l'angle des rues au Fer et Saint-Denis, et adossée aux maisons de ces rues. Lorsqu'on fit une place du cimetière des. Innocents, en 1788, on transporta la fontaine au lieu qu'elle occupe aujourd'hui ; puis, pour compléter les quatre faces, on fit ajouter deux bas-reliefs et des figiœes par un* sculpteur du nom de Pajou. Des huit Naïades qui ornent la fontaine, cinq seulement sont dues au ciseau de J. Goujon, On y remarque un grand caractère et une expression souple qui appartient essentiellement au xvi^ siècle.
Goujon fut appelé par Henri II au château d'Ânet, que ce prince se plaisait à embellir. Philibert Djélorme avait dirigé les constructions ; Goujon exécuta les bronzes qui décoraient la porte d'entrée, les plafonds en bois et les lambris sculptés qui ornaient la chambre de Diane de Poitiers. Le vandalisme qui a fait disparaître le château d'Anet n'a pas respecté ces précieux morceaux d'art; mais le groupe en marbre blanc qui représente Diane appuyée sur am cerf a survécu à ces destructions brutales. Il est actuellement placé au Louvre dans une des salles du rez-de-chaussée. Henri H avait eu la bizarre fantaisie de faire représenter la belle duchesse de Valentinois avec les attributs de Diane. Jean Goujon s'acquitta de cette tâche avec une habileté sans exemple alors en France.
Diane est représentée à demi couchée, le bras droit enlacé autour du cou d'un cerf : la main gauche appuyée sur un arc, elle semble se reposer des fatigues de la chasse. On dirait que
son beau corps frémit encore après une course rapide. Près d'elle sont ses deux chiens, Procyon et Syrius. Le tout est posé sur une sorte de vasque^ aussi de marbre blanc, et orné d'écrevisses, de crabes, entremêlés des chiffres de Diane et de Henri. Quelque rempli de beautés que soit ce morceau de sculpture, lorsqu'on le compare aux Dianes des statuaires antiques, on ne peut se défendre d'un certain regret de voir l'effet moral si fort négligé pour l'effet matériel. Il semble qu'à la Renaissance l'arrangement ait été la considération principale qui dirigeait les artistes dans leurs travaux. Ici nous en avons un exemple sensible. La déesse, doucement couchée, artistement coiffée de nattes, parée de riches bracelets de pierreries, respire une certaine mollesse humaine qui caractérise bien cette figure comme portrait, mais qui n'a rien de commun avec les allures de la forle et chaste sœur d'Apollon. Puis, le cerf, qui domine de son bois, qui cache à moitié de son corps la figure de Diane, partage trop l'attention. Les anciens avaient toujours soin de réduire à de petites proportions les personnages ou les animaux qui accompagnent un dieu ou un héros; c^était une image sensible de leur supériorité; et cet artifice influe fortement sur l'esprit du spectateur.
Après ce groupe remarquable, nous citerons les travaux que Goujon exécuta au Louvre. C'est d'abord la tribune de la salle des cent suisses, soutenue par quatre cariatides colossales, et qui constitue, à notre sens, une des plus belles productions qu'ait offertes la sculpture moderne.
Les chevaux, les draperies, sont traités avec une force et un fini admirables ; on peut seulement regretter que les accessoires, tels que caissons et moulures, qui décorent la muraille contre laquelle se dressent ces magnifiques figures de femmes, soient un peu chargés ; mais ce défaut bien léger doit être attribué au goût de l'époque à laquelle travaillait Goujon. Ensuite, dans la cour du Louvre, il imita dans les frises les bas-reliefs de l'arc de Titus et de la place de Nerva. Il y représenta des enfants entrelacés avec des festons. Les frontons circulaires qui couronnent les corps avancés de l'ordre com-
posîte sont remplis par des figures de demi-relief, Mercure, l'Abondance, et, au milieu, deux Génies, supports des armes de France. Dans les entre-pilastres ^e l'attique paraissent des trophées, des esclaves enchaînés, et des figures allégoriques relatives à la prudence et aux vertus du Roi, Toutes ces sculptures sont du plus grand effet, et font de cette partie du Louvre le monument le plus riche et le plus imposant que renferme la demeure de nos rois.
On attribue encore à Jean Goujon le superbe tombeau de Louis de Brezé, comte de Maulevrier, grand sénéchal de Normandie, mort le 23 juillet lo31. Ce sénéchal était le mari de Diane de Poitiers et le petit-fils d'Agnès Sorel. Il fut inhumé dans la cathédrale de Rouen. Il est représenté nu, couché sur un cénotaphe de marbre noir. Au-dessus est une autre statue de Louis de Brezé, couvert de son armure et monté sur un cheval richement caparaçonné. Des deux côtés du cénotaphe sont des figures de femme d'une grande beauté d'exécution ; elles sont placées entre des colonnes corinthiennes qui supportent un attique dont la corniche est soutenue par quatre cariatides rappelant celles du Louvre, et qui suffiraient à elles seules pour faire regarder comme de Jean Goujon ce tombeau, où se trouvent réunies les qualités propres aux ouvrages do cet artiste, — une grande richesse de détail jointe à beaucoup de noblesse dans l'ensemble.
L'auteur d'une publication récente a attribué à Jean Goujon les sculptures en bas-reliefs qui ornent la façade, la chapelle et la salle des gardes du château d'Anne de Montmorency, à Écouen. Il se fonde sur un passage de la dédicace à Henri II que Jean Martin a mise en tête de sa traduction de Yitruve, passage ainsi conçu : « Celte œuvre est enrichie de figures nouvelles concernant la maçonnerie, par maistre Jean Goujon, naguëres architecte de monseigneur le connétable, et maintenant l'un des vôtres. »
Or, c'est en iS47 que parut la traduction de Jean Martin, au moment où venaient d'être terminés les plus grands travaux du château d'Écouen, et c'était aussi cette même année que le
connétable de Montmorency, rentré en grâce auprès du Roi, venait de voir cesser son exil. Ne trouve-t-on pas là une preuve de la coopération de Goujon aux embellissements d'Écouen? Le connétable aurait voulu récompenser Tartiste en lui assurant la bienveillance royale, ou l'aurait cédé au Roi pour lui faire sa cour. Ce raisonnement est fort spécieux, nous en convenons; mais on pourrait désirer quelque chose . de plus, et Texamen comparatif des bas-reliefs d'Écouen et des autres œuvres de Goujon doit amener un résultat pour le moins aussi convaincant. Quoi qu'il en puisse être, nous citerons, entre tous les bas-reliefs d'Écouen, la Diane couchée qui orne la grande cheminée, comme le plus excellent et à coup sur le plus remarquable morceau de tout l'édifice.
Voici encore d'autres travaux de J. Goujon, qui, pour n'être pas aussi considérables que les premiers, n'en doivent pas moins être mentionnés, puisqu'ils servent à faire connaître et l'activité de notre artiste et la variété de ses aspirations. C'est la façade de l'hôtel Carnavalet, qu'illustra le séjour de M"" de Sévîgné ; elle est décorée de refends vermiculés et de deux bas- reliefs représentant un lion et un léopard; au-dessus de la porte deux enfants dans un cartouche soutiennent des armoiries; les figures de la Force et de la Vigilance se voient dans les trumeaux : — puis les bas-reliefs de la Seine et de la Marne, qui avaient été faits pour la porte Saint-Antoine, et qui sont actuellement encastrés dans la maison Beaumarchais : — puis un Fleuve et une Naïade, qui décoraient l'entrée de la pompe Notre-Dame : — quatorze masques, sculptés sur l'arcade qui conduisait à l'hôtel du premier président : — deux Nymphes coiffées de roseaux, qui versent l'eau de leurs urnes, sont sculptées en pierre au château de Sainte-Geneviève-des- Bois, près de Corbeil. — M. Alex. Lenoir, fondateur du Musée des monuments français, avait fait placer dans le piédestal de la colonne funéraire de Henri III un bas-relief allégorique, qu'il attribue à notre sculpteur, et qu'il croit être une expression symbolique de la mort et de la résurrection. Nous ne discuterons pas ici le mérite de cette explication ; mais nous dirons
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qu*elle ne nous satisfait pas entièrement, et que nous doutons qu'une Bacchante entourée de Faunes et de Satyres puisse avoir la signification chrétienne qui lui est donnée.
Le seul sujet chrétien qu'ait traité J. Goujon, ou du moins le seul qui nous soit resté, est un Christ au tombeau exécuté en bas-relief avec la plus admirable correction. Ce beau morceau, qui est en pierre de liais, est à présent à Saint-Denis.
Outre ses œuvres de sculpture, Goujon a encore laissé des médailles précieuses qu'il fabriqua pour Catherine de Médicis.
Il nous reste aussi un document intéressant pour l'appréciation de l'esprit de cet homme remarquable à tant d'égards; c'est Topuscule qui commence ainsi : Sur Vitruve JeanGouion studieux d' architecture ^ aux lecteurs, salut^ et qui est imprimé à la suite de la traduction de Vitruve de Jean Martin. Ce livre, imprimé en 1547, est enrichi de gravures sur bois, dont quelques-unes sont extrêmement belles. Jean Goujon les avait dessinées, comme il le déclare lui-même, pour son ami J. Martin, secrétaire du cardinal de Lenoncourt.
Il est curieux de voir un artiste développer théoriquement les idées à l'application desquelles il a consacré sa vie.
Sous ce rapport, les quelques pages dont nous parlons sont utiles à méditer. Dans cet écrit, Jean Goujon se montre à nous comme un homme simple, froid, positif et grandement religieux. Il semble fortement préoccupé de l'importance des sciences mathématiques, dont il regarde, avec raison, la possession comme une condition indispensable de succès pour tout architecte.
Voici comment il s'exprime & ce sujet :
« Vitruve dit, messeigneurs, et plusieurs autheursanticques et modernes le confirment, qu'entre les autres sciences requises à décorer l'architecture ou l'art de bien bastir, géométrie et perspective sont les deux principales, et n'est aucun digne d'estre estimé architecte, s'il n'est préallablement bien
instruit en ces deux » Et plus loin encore : <( Voulant
retourner à la déduction d'icelles géométrie et perspective qui me faict dire de rechef que l'homme privé de leur intelligence
ne sauroil, fors à grand peine, entendre le texte de Vitruve t et à la vérité la cognoissance que Dieu m'en a donnée, me faict enhardir de dire que tous hommes qui ne les ont point estudiées, ne peuvent faire œuvres dont ilz puissent acquérir guères grande louange, si ce n'est par quelque ignorant ou personnage trop facile à contenter. » Puis Goujon blâme les grands artistes ses contemporains du peu de zèle qu'ils ont montré pour les deux sciences auxquelles il attache tant d'importance, et dont l'étude, dit-il, a été introduite dans le royaume de France, par un Italien, Sébastien Serlio.
On dit que Jean Goujon mourut le 24 août 1372, tué d'un coup d'arquebuse, pendant qu'il était monté sur un échafaud, occupé à retoucher quelques parties de la fontaine des Innocents, achevée, comme on sait, depuis longtemps. Moins heureux que ses co-religionnaires Ambroise Paré et Bernard Palissy, J. Goujon tomba victime du fanatisme ou peut-être d'une basse jalousie ; son génie, son beau talent, ne purent le protéger, peut-être même hâtèrent-ils sa perte.
Un romancier moderne a osé accuser de ce meurtre le roi Charles IX ; nous ne rappelons ce fait que pour faire remarquer ce qu'il y a d'odieux dans une imputation qui n'est justifiée par aucun témoignage historique. Les annales de ces temps contiennent bien assez d'actes déplorables, sans qu'il faille en créer d'imaginaires. Dans le cas actuel, l'histoire ne laisse même pas, par son silence, le champ libre aux conjectures; nous trouvons, dans un ancien historien, que la reine Catherine de Médicis avait fait avertir Goujon de ne point sortir de chez lui.
Il serait même possible de supposer que J. Goujon, contrairement à l'opinion reçue, n'est pas mort assassiné dans la triste journée de la Saint-Barthélémy ; les Martyrologes protestants, plusieurs fois réimprimés, et qui contiennent la liste fort exacte et fort détaillée des réformés qui périrent dans les troubles du xyf siècle, ne font aucune mention de J. Goujon. C'est là une preuve toute négative à la vérité; mais si l'on n'en doit pas conclure directement que les historiens se sont trom-
pés, au moins restera- t-on persuadé que la mort de Tillustre sculpteur n'a pas eu le scandaleux éclat que Ton a voulu lui prêter et que la haine des partis n'eût pas manqué d'exploiter avec empressement.
On a surnommé Jean Goujon le Phidias français; certes si Ton a voulu exprimer par là l'identité de venue de ces deux grands artistes, qui tous deux ont changé si extraordinairement le style des arts dans leur patrie, on a eu pleinement raison. Mais si Ton entendait par ce surnom établir une parité absolue entre le scuplteur gi^ec et le iuaistre imagier du roi de France, on manquerait de justice envers tous deux. A coup sur Goujon, délaissant Tart gothique pour se livrer à l'imitation de la nature, offre un rapport frappant avec son illustre devancier rejetant le style éginétique pour celui dont il est le créateur. Il y a là, de part et d'autre, passage du naïf au vrai, de l'art de convention à l'art inspiré par la recherche de la beauté; mais aussi il y aune différence de mérite que la différence de temps, de position, suffirait pour expliquer..
L'un, vivant au milieu d'un peuple intelligent qui l'admire, invente, crée, inspiré d'idées religieuses qu'il traduit dans le marbre et dans l'ivoire ; chaque figure qu'il produit n'est pour lui que l'enveloppe d'une idée. Pour Goujon, ne devant ses travaux qu'aux lumières d'une cour hors de laquelle personne peut-être ne peut le comprendre dignement, il imite, il copie l'art grec qu'il n'entrevoit qu'à travers les œuvres romaines. Chrétien, il voue néanmoins son ciseau à la reproduction de figures mythologiques; calviniste, il modèle/ des images saintes auxquelles sa foi lui défend d'attribuer cette pieuse vénération du souvenir qui appartient à ses frères les catholiques. On comprend dès lors que J. Goujon n'a pu avoir d'autre mobile que l'amour matériel de son art, et que tout son soin a dû se porter vers l'imitation des formes extérieures, guidé qu'il était par un profond sentiment du beau plutôt que par la conscience des passions.