SUR DEUX DENIERS
raUH LUS COMTES DB FORCALQUIEK.
(Extrait ilu XX< voluuii^ des Mémoire^ dt la Société des Àatiqua\ de Fi-aiice, 184S.) .
MONNAIE l)K LA VILLK UK MANÛSULE.
(Juelques mois avant sa murt, M. C. J. Dassy, cet antiquaire si plein de zèle, siardeutà la recherche des monumenU de notre numismatique nationale, avait acheté deux deniers d'argent fin cl de grand module dont le type singulier était fait pour attirer l'atlenliou. M. Dassy n'eut pas le temps d'étudier ces monnaies; et, lorsque après sa mort, en 1842, sa famillo me permit de prendre quelques empreintes dans ce médaillîcr qui allait cesser d'être accessible, je trouvai les deux deniers en question classés parmi les pièces à déchilîrer. Soit inhahi' leté de ma part, soit parce que les empreintes, prises à la bàlf sur des monnaies dont le flan est très irrégulier, ne donnent qu'un résultat fort imparfait, je n'avais pu réussir à expliquer les légendes des deux monnaies qui n'offrent entre elles quu
DEUX DEiMKKS FRAPPÉS EN PROVENCE. -m
de légères différences de coin; le mot MONETA (1) qui occupe une des faces se distinguait seul clairement.
J'ai tout récemment repris l'étude de ces empreintes et, favorisé cette fois par une de ces heureuses inspirations qui sont si nécessaires aux numismatistes, j'ai lu la légende rétrograde qui se trouve sur la seconde face; cette légende est MANUE'.'SCE; jointe à l'inscription du premier côté, elle donne + moneta manuescœ, monnaie de Manosque.
Il est vrai que le nom de la ville se trouve coupé par un groupe de trois points qui déroute le lecteur au premier abord et tend à faire prendre les trois dernières lettres, SCE, pour l'abréviation de satictœ (2).
Cependant fe fait des légendes divisées par des croix ou des points n'est pas nouveau. Je citerai comme exemples auxquels on pourrait en ajouter beaucoup d'autres : un tiers de sol de Charibert frappé à Bannassac eu Gévaudan sur lequel on lit CH + ARIBERTVS (3) ; des deniers de Charles le Chauve avec les légendes VIRDVNVM CIV + I et S+VESSINCIVtiV; un autre denier du même prince où Ton trCuve : +'MEL'DIS'CI' VI 'TAS' (4) ; une monnaie de Charles le Gros à la légende : KA+ROLVS+AVG (o); un denier de Louis YII, au revers duquel on voit + CVMP:I€NE (6). On trouve sur un denier épiscopal de Lodève frappé vers la fin du xii« siècle, €PS'LO' DOV€ (7). Enfin, et c'est l'exemple qui offre l'analogie la plus décisive avec la légende qui nous occupe, le beau denier d'ar-
(1) On a d'autres exemples de l'emploi du moi moneta comme léf^^eudc de Tun des côtés de certaines monnaies; je citerai comme les plus connus ceux que fournissent un denier incertain au nom de Baudoin publié par J. Leicwel, Atlas de la numismatique du moyen dge, planche IX, n. 43, et In maille d'Âmieus décrite par M. Rigollot, Mém. de la Soc. de PicanliCf l. V.
(2) Voy. SCE MARIE sur un denier carlovingien : Notice des monnaies françaises composant la collection de M, J, Aozi^jeat/, page 218. ~~ Sur un denier urchiépiscopal de Reims, Revue numismatique, 1840, pi. XXII, ii. 3 et pag. 338
— P. 99 du présent volumr.
(3) Voy. Leblanc, Traité des nnonnaiesy pag. 39, u" 2.
(4) Revue numismatique, 1840, pi. VIII, n. 'î.— P. 70, n" 5, du présent volumo.
(5) Revue archéologique, 1848, pag. 499. — P. 288 du présent volume.
(6) Mémoires de la Société des antiqiutires de Picardie, lomo iX, pi. I, u. !/•
— P. 276, n® 9, du présent volume.
(7) Revue numismatique, 1844, pi. V, u. 12.
■292 DISSEKTATION
ent pur, qui a aussi pour type une rosace à six lobes et pour légende PODI.\€NSIS, pièce dont il sera question plus loin.
Je ferai remarquer en outre qu'une monnaie de Gap, ville voisine, de Manosque, qui a pour le type beaucoup d analogie avec celle que j'explique aclucllement, présente aussi une légende rétrograde.
Lorsqu'il y a douze ans je publiai dans la Revue numisnui^ tique celte monnaie de Gap (1), je pensais que « la rosace du revers pourrait bien n'être qu'une altération du monugramnu* du Christ que Ton trouve sur un denier de yienne décrit par Duby ; » et Taspect du type que porte la monnaie de Manosque serait bien fait pour donnera cette supposition une apparence de réalité.
Toutefois, il faut remarquer que cette rosace se trouve un peu modifiée sur la monnaie de villes qui sont placées sous l'invocation de la Vierge, telles que Gap, Orange, le Puy en Velay. Sur les deniers frappés dans ces trois villes, assez éloignées pourtant Tune de lautre, on lit au revers de VAPIENSIS. PRINSEPS AR (2), T>ODI/.ENSIS (3), la même légende: B€AT€ MARK, ce qui ne contribue pas peu à donner à la monnaie de ces villes Tair de ce qu'on nomme monnaie de convention^ c'est-à-dire frappée en vertu de ce que dans l'antiquité
(1) Reiue numisttuilique^ 1837, |il. XU/ii- 7 et jiag, 367. — P. 9 du prt*:s. volume.
(2) J'ai autrefois exprimé des doutes sur l'attribution à Orange du denier qui porte la légende PRINCE PS AR; eu effet, si le nom onUque de cette localit*'* est Ârausio Cavarum, ou le trouve toujours écrit Aurasica snr les monnaies, le« sceaux et dans les chartes. Mais il y a peu de temps j ai vu dans une coUection particulière un très beau denier d'argent pur, qui nous donne la cerUtade de l'existeuce du deuier publié par ûuby (toutefois le type a été mal reproduit par cet auteur). Dans le mot abrégé AR il existe un trait qni barre la lettre R et tient sans doute la place de l'U qui a été omis eu cette seule occasion, probablement dans une intention de contrefaçon monétaire. On sait que les princes d'Orange ont été les plus hardis imitateurs entre tous les seigneurs du moyen âge.
(3) La belle monnaie du Puy dont il est ici question a longtemps figuré doni^ le cal)inet de M. Faure, de Viliefranchu ; à la mort de cet antiquaire elle est passée ch(.'z M. J. Rousseau qui l'a cédée à la bibliothèque nationale avec l'excellcate collection qu'il avait formée. Ou connaît encore des petits deniers uoirs^ de la même ville. Ils portent égalemeut le type de la rosace au revers d'une croix et les légendes POI€S et D€L PV€I : ou trouve ciiS pièces dans le Vclav.
on eùlapporé «ne lifitte monétaire (1). Lapièco de Manosque ne porte pas l'inscription Beatm MaritP^ mais il nVn est pas moins vrai qu'elle est frappée dans une ville où il existait une Notre-Dame célèbre sous le nom de Virgo romigeria (2). La rosace de toutes ces monnaies pourrait donc Atre considérée comme un emblème de la Sainte Vierge, la Rosa ?nysttca ou la Stella matutina; peut-être cette signification n'aurait-elle été donnée au type que vers le xnr siècle, époque à laquelle ont été frappés les deniers de Gap, d'Orange et du Puy, et cela par suite d'une fausse interprétation du type primitif arrivé à un degré de défiguration qui le rendait méconnaissable (3). Les monnaies de Manosque me semblent incontestablement plus anciennes que celles dont je viens de faire Ténumération, et le type qui se voit sur le revers de ces monnaies présente bien plus d'analogie avec le chrisme qu'avec une rose. Je citerai comme point de comparaison le monogramme du Christ qui se voit sur un tiers de sol d'or mérovingien portant la légende -f- MERIS MONET— + NEIOIALO CAS FIT qui fait aujourd'hui partie des collections de la Bibliothèque nationale et que j'ai attribué à Najejouls : et ceux qui figurent au revers des deniers mérovingiens de Chalon-sur-Saône, et du tiers de sol de Creteil (4).
(1) Telles étaient dans rantiquitê les monnaies frappées par les villes qiù faisaient partie de la ligue achéenne; telles encore les demi-drachmes fabriquées en Lycie dans toutes les villes avec le type uniforme de la lyre dans un carré creux.
(2) E» français, Notre-Dame de Romigier; c'est une vierge noire, à ce que je crois. Voy. Colombi, Opuscula varia» Lyon, 1668, p. 59. Ce révérend père donne de ce surnom une étymologle plus ou moins contestable. Il assure que la figure de cette vierge, perdue à l'époque de l'invasion des Sarrasins, fut retrouvée par un pAtre dont les bœufs étaient engagés dans des buissons qui se nomment romis en provençal.
(3) La Vierge du Puy est célèbre; le Gallia chnstiana rapporte une inscription gravée sur un pilier de la cathédrale do cette ville :
Civitai[hgc non vincitur, Nec vincetur : sic legitur ; Per Mariam protegitur^ Jixc privilegiata.
(4) Voy. Notice des monnaies franc, de la collection de M. J. Rousseau, pag. 87 et pi. 11, n. 198. — Voy. encore ConbrousC; Monétaires mérovingiens,
Manosqiie est, comme on sait, une petite ville de Provence, située dans un lieu très pittoresque entre Sisteron et Aix. On croit y reconnaître le Bormannicum cité par Pline, et VAlannhim de lltinéraire d'Antonin. Ses historiens Tidentifient avec le Macaovilla mentionné par Grégoire de Tours, nom dont Paul Diacre a fait Machovilla (1). On prétend aussi que cette ville fut reconstruite vers le vni® ou le ix* siècle avec les ruinas de quatre villages, et que c'est pour cette raison qu'elle porte quatre mains dans ses armes. Il n'est pas besoin d'une grande expérience en fait de blason pour voir que ces mains, mantis, sont les armes parlantes de Manosque (2).
Quoi qu'il en soit de ces conjectures sur lesquelles la critique moderne pourrait longuement s'exercer, nous voyons Manosque figurer dans l'histoire d'une manière certaine à une époque assez reculée. En* 979, Guillaume, comte de Provence, y tint un plaid solennel.
En 106S, les comtes Guillaume et Geofroi accordaient à Tabbayo de Montmajour une part de droits sur la terre de Manosque (3). En 1149, Guignes, le premier des comtes do Forcalquier qui se soient fixés dans cette ville, en fit don aux chevaliers de saint Jean. II s'exprime ainsi dans une charte qui nous a été conservée par le père Colombi : Dono hospitali lerosolymitano Manuesrmn^ btirgum et caste llum et totas atiras
pi. XVllI, no» 13, 14, 15; pi. XX, no 10; pi. XXHI, n® 25; pi. CCXL, no 6. — Un denier d'argont sans légendes avec le chrisme sans R, au revers, Conbrouse. Monét. mérov.f pi, I, n. 8. — Les deniers fabriqués à Milan et à Pavie pour Ips empereurs Béranger et Rodolphe, portent le monogramme du Christ. Ce» pièces qui avaient certainement cours en Provence et en Dauphiné, ont peutêtre donn^' naissance au type de Vienne et de Manosque.
(1) Plin., Hist. nat. — Anton., /f jn.,Wegsl, 343, 388. — Greg. Turon., HUi. Franc. lib. IV, cap. XXXIX. — Paul. Diac, De gestis Longobardorttmy lib. UI, cap. m.
(2) C^est ainsi que Bapaume porte de gueules à trois mains d'argent, par allusion à la syllabe paume,
(3) Bouche, Hist. de Provence^ t. I, ad p. 28. « Ego Willelmus et ego Gaufredus comités reddimus et donamus totam decimam de villa quam nominant PertwtOf quod olim avus noster Willelmus dederat monasterio Montismajorif: adjungimus ad banc donationem quatuor mansos, cum medietate decimi de una medietate quam pater noster Bertramnus dédit in villa, quae vulgo nominatur Manuesca, et propter hnnc donationem, accepimus centum solido? a monachis ipsius monasterii. »
cum territorio et omnibus ad Manuescqm periinentibus. Bertrand renouvela cette donation en 1168; il était sur le point de partir pour la terre sainte et il laissa par testament le reste de ses possessions h Guillaume son frère, à la charge de ratifier cette disposition. Mais ce dernier seigneur ne se conforma pas d'abord à la volonté du croisé, et ce ne fut qu'en 1180 qu'il confirma la donation faite aux hospitaliers, tout en se réservant, sa vie durant, la possession de Manosque. Le 5 février 1206, il souscrivit une charte en faveur des habitants de la ville; quelques jours après, il confirme de nouveau la donation et réitère cet acte en 1208, s'exprimant ainsi : Confirmo donationem quant Guigo bonse memorias cornes Forçaiquerii avuncidm meus domni Hospitalis fecii de Manuesca^ bttrgo scilicet et castello et de totis auris cum territoriis (1).
La question qui nous reste à examiner est celle-ci : Les deniers dont nous publions Temprcinte sont-ils antérieurs ou postérieiu's à 1149, en d'autres termes, ont-ils été frappés par l'autorité des comtes de Forcalquier ou appartiennent-ils aux chevaliers du Temple, ce qui serait une nouveauté numismatique ?
Quoique ce type du chrisme puisse paraître un argument en faveur de la seconde supposition, je dirai que la fabrique des monnaies me parait un motif suffisant de les attribuer aux comtes du xn® siècle. Si ces pièces, au lieu d'avoir une origine méridionale, étaient frappées dans une ville située de ce côtéci delà Loire, je n'hésiterais même pas à les faire remonter jusqu'à la première moitié du xi^ siècle (2). Mais il faut faire
(1) Golombi, Opusc, vai\, pag. 182. — Voy. aussi les faita rapporté» par Tabbo Féraud, Hist. dv. polit, relig. et biog. de Manosque. Digne, 1848, in-8«. On regrette de ne trouver dans ce volume aucun renvoi aux textes originaux, — On ne remarque pas le même défaut de critique dans l'ouvrage d'Arbaud- Damasse intitulé : Études hist, sur la ville de Manosque; première époque^ la Commune, 1844. — Le père Colomb! écrit toujours Manuasca, ce qui tient, je crois, à un système étymologique ; mais Bouche pt d'autres auteurs ont adopté la forme Manuesca, qui est aussi celle fournie par les monnaies et qu'en conséquence j'ai cru devoir préférer.
(2) La lettre U à base carrée se trouve même sur une monnaie de Guillaume, comte de Bourges, qui appartient au x« siècle, Voy. Revue numismatique, 1839, pag. 366. — P. 40 du présent volume.
observer que dans les.royaumes de Provence et d* Aquitaine le slylc des monnaies s'est modîllé plus lentement. Ainsi nou^ ne pouvons nous tlatter d'avoir retrouvé une monnaie du puissant ordre de Jérusalem, et nous devons nous contenter d'avoir encore accru d'un nom nouveau la liste des villes monélnires françaises.
MONXAIK DR LA VILLE DE SEVNE.
L'attribution de la monnaie de Manosque aux comtes de Forcalquier s'appuie encore sur l'existence d'un denier do slylc beaucoup plus moderne et qui porte le nom de l'un dp ces princes. Si, à la fin du xn" siècle ouimême au commencemenl du xm', époque a laquelle appartient, selon nous, cette seconde monnaie, les comtes de Forcalquier conlinuaienl de baltre monnaie, on doit reconnaître que c'est à leur autorité que le denier de Manosque, certainement antérieur à l'établissement définitif des hospitaliers, devait son origine.
La monnaie dont il est question a pour légendes, d'un c6lé, autour d'une croix : -f B€RTRAND'' et de l'autre : +C0M6S : CDN£ avec une étoile k huit pointes dans le champ.
Il existait depuis très longtemps un denier et une obole à co type, dans la collection de la Bibliothèque nationale, sans que l'on conniU la provenance de ces pièces, lorsqu'on 1837 on dérouvrit à Rochegiide, près Avignon (i), un vase de terre
[1] Celle localitâ ext située danale MDlon de Barjac, arroadimemeiit d'Alain (Hard). Je donne Ici la Térilable date de la découverte. Une partie des moannicB n i-iè veaduo au oinst^e Calvel d'Avignon et M. Requien, adminitUatiDr de ce munén, a publié quelquen-uneii de ces pièces dans la Renie n tigur. I8i4. p. 120.
noire contenant plusieurs kilogrammes de monnaies parmi lesquelles on remarquait, outre des deniers anonymes de Vienne, de Valence et dWnduse, un nombre plus ou moins cimsidérable de pièces appartenant aux seigneurs suivants:
Alphonse d'Aragon, comte de Provence. 1167 — 1 196
Guillaume II, comte de Forcalquier. . . . 11 30 — 1208
Raimond VI, comte de Toulouse 1194—1213
Ciuillaume IV, prince d'Orange 1182—1218
M. de Rochegude a eu Tobligeance de m'apporter une grande partie de ce trésor numismatique, et j'y trouvai quelques deniers à la légende Bertrandus cornes Edne dont Texplication n'a pas laissé que d'embarrasser les antiquaires. A deux reprises différentes, en 1841 et en 1844, on a donné ces pièces à Bertrand, comte de Toulouse (1103-1112), en supposant que la légende du revers, en partie composée de lettres initiales, pouvait signifier COM^S : €/ ï>ux Harboni (1). Cette classification avait pour moindre inconvénient d'attribuer à un personnage qui a vécu tout au commencement du xn® siècle, des deniers qui, se faisant distinguer par leur excellente conservation au milieu de monnaies qui portent le nom des quatre princes, cités plus haut, ne peuvent les avoir précédées de près d'un siècle dans la circulation. Il est de plus évident que €DN€ ne peut signifier et dux Norbofur. Nous avons vu plus haut que très souvent dans la légende des monnaies, il existe des points ou des croisettes au milieu des lettres d*un même mot, mais on ne peut pas prétendre établir la réciproque, c'est-à-dire qu'une série d'initiales soit juxtaposée sans points ni marque d'abréviation. Un E seul pour exprimer la conjonction ^^ serait une forme anormale. NE pour Narbone n'est pas plus admissible. Excepté Rex qui se trouve quelquefois, faute de place, écrit RX, et il ne s'agit là que d'un monosyllabe dans lequel une voyelle est supprimée, on citerait difficilement un mot représenté par l'accouplement de sa première et de sa dernière lettre.
(1) Revue mtm'mu., 184f, p. 373 Pt 1844. p. 127.
Ainsi donc, d*une part les monnaies à la légende com^ Edne sont de stylo trop récent pour être classées au commencement du xn** siècle, et elles ont été découvertes mêlées à des monnaies frappées à la fin de ce siëcie ou au conmiencement du xni®.
D'autre part, l'interprétation de la légende qui pouvait favoriser leur attribution à Bertrand, comte de Toulouse, est contraire aux données qui résultent d'une étude attentive de la numismatique.
Nous allons exposer, en peu de mots, une opinion nouvelle qui, nous Tespérons, paraîtra plus acceptable.
On trouve dans la célèbre inscription du trophée des Alpes, rapportée par Pline au livre III (chap. xx), de son EncyclopédiCj le nom des Edenates, et sur Tare de Suse, Adanatium figure parmi les peuples soumis au roi gaulois Gottius. D'Anville a déjà remarqué (1) qu'il n'y avait point de différence à faire entre les Adanates et les Edenates^ et il admet complètement le rapprochement que l'historien Bouche avait proposé, entre Edena eiSedena, nom assez ancien de Seyne, petite ville, chef lieu d'une viguerie, dans le nord de la Provence, au diocèse d'Embrun.
« La ville de Seyne, dit Bouche, assez ample et considérable, aux montagnes de cette province du diocèse d'Embroo. estant la principale de plusieurs villages voisins, vulgairement dite chef de viguerie; elle s'appeloît anciennement SederWy comme il appert du catalogue des couvents de l'ordre des frères preschours où il y a conventtis Sedetias de Tan 1444, el ainsi il ne s'y ajoute qu'une lettre S au mot Edenates (2). »
Mais à quelle époque cette lettre S a-t-elle été soudée au nom d'Edena? c'est ce que nous n'avons pu établir. Dans quelques pièces en langue provençale transcrites par M. de La Plane à la suite de son Histoire municipale de Sisteron^ on voit
(1) Notice de la Gaule, p. 288.
(2) Histoire de Provence, t. I, p. 104. — Ost ainsi qu'au temps de Txelx^ un S s'était attaché parmi les Grecs au commencement du nom des Alpes, ce qui a fait dire à cet écrirain : *AXicta, oO SaXictoc, ppv) EvpwicaTa t^c *lvùî*i lATfaXa.. {In Lycophr.^ V. 4361.)
figurer à la date du 28 août 1391 , et du 21 mars 1392 : lo pays deSestaron et de Seyna et la Baylia de Seyna (1).
Entre la rédaction de ces actes et la fabrication des monnaies qui composent le trésor de Rochegude, il s'est écoulé environ deux siècles, et, si nous voyons que dans la langue vulgaire du xiv® siècle le D, lettre essentiellement évanescente, ait disparu du nom de Sejme, le catalogue des couvents dressé au milieu du xv® siècle prouve que dans le latin cette lettre avait résisté à l'action du temps.
Nous n'hésitons pas à penser qu'au xii® siècle le nom antique était moins altéré encore et que la légende cornes Edne signifie comte de Seyne.
Cette ville, comme Embrun et Manosque, appartenait aux comtes de Forcalquier.
C'est à Bertrand IV (1150-1208), l'un de ces comtes en la personne duquel finit la maison, puisque les seigneurs do Sabran qui prétendirent succéder au titre ne possédèrent pas le domaine utile; c'est à Bertrand IV, frère de Guillaume dont la monnaie a été aussi retrouvée à Rochegude, que nous attribuons les deniers de Seyne.
C'était ce comte Bertrand qui, en 1168, ainsi que je l'ai dit plus haut, étant sur le point de partir pour la terre sainte, fit donation par testament de la ville de Manosque aux chevaliers de l'Hôpital, laissant le reste de ses possessions à son frère Guillaume, à la charge de ratifier cette donation (2).
Malheureusement la monnaie de Guillaume ne porte pas de nom de lieu (3), et l'on ne peut savoir si elle est postérieure au départ de Bertrand ou si elle a été frappée dans une des villes que Guillaume régissait en particulier à l'époque où les deux frères possédaient en pariage le comté de Forcalquier.
(1) Hist, mun. de Sisteron, pag. 212, 213, 215.
(2) M. Tabbé Féraud {Hist, civ. polit, relig, et biog. de Manosque\ fait mourir à Saint-Gilles (Gard), Bertrand IV, on 1168, peu de temps après avoir écrit sa seconde donation en faveur des hospitaliers. Ainsi ce prince ne serait pas allé à la terre sainte ; mais cette opinion qui n'est appuyée sur aucun texte, <*st d'ailleuhi contredite par les auteurs de VArt de vérifier les dates,
(3) Revue numismatiqtte, 1844, p. 126. — Fauris de Saint-Vincens, pi. I, n^ 7, 8.
Il est aussi très difficile do déterminer strictement si les deniers de Seyne ont été frappés avant 1168 ou bien dans \v temps qui s'est écoulé entre le retour de Bertrand et 1208, date présumée de sa mort. On doit seulement remarquer que ces deniers sont très certainement imités des monnaies fabriquées à Suse (1), par Humbert III, comte de Savoie (UM- 1188) ; ce qui prouve que vers le xm® siècle, comme à l'époque de Cottius, Seyne se rattachait encore à la cité qui avait été la capitale du monarque gaulois; et ce qui démontre surabondamment que les monnaies de Bertrand ne peuvent appartenir à un comte de Toulouse mort au commencement du xu® siècle.
Quant à la qualification de comte de Seyne, prise par un seigneur de la maison de Forcalquier, elle n'a rien d*étonnant, puisqu'elle se rapporte à un moment où le pays était, comme nous l'avons déjà fait observer, possédé en pariage par plusieurs frères. II faut ajouter que dans les chartes, Bertrand III, père du prince auquel nous attribuons la monnaie de Seyne, prend le titre de comte de Forcalquier, d'Avignon, d'Embrun, de Gap, faisant ainsi l'énumération des différentes parties de son domaine.
Au XIV® siècle, les comtes de Provence ont fabriqué des monnaies particulières pour Forcalquier; on connaît on carlin de Robert et un florin de Jeanne, qui portent le nom de ce comté (2) ; mais la description de ces monnaies ne rentre pas dans le cadre de notre notice.
(1) Voy. Promis, Monele di Savoia, pi. I, n° 1. — Les monnaies des comtes de Savoie ont été, à diverses reprises, copiées par des seigneurs provençaux on dauphinois du serment de Vempire; je citerai en passant Bertrand, prioef d*0range, et Dragonet de Montaubau, évèque de Saint-Paul-Trois-CbAteaax. qui, pour imiter un gros d*Amédée V, sur leqnel se voit une croix cantonnét» des lettres AM€D. plaçaient entre les bras de la croix toute semblable qui figure sur leurs gros les lettres AV€M (ave. Maria) ^ et AM€N.
(2) Voy. Faurîs de Saint- Vincens, pi. V, no> 3, 4. — Duby, pi. XCVI. n» 2: XCVn, no« 2, 4: XCVm. n'>» 2, 3, 9, 10, !2.
LEITKE A M. LECOINTRE-DUPONT