REGARD DE BELLEVILLE
( Extrait du tome VIII des Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et de nte-de^France, 1881, pp. 287-292.)
M. Gustave Fagniez a publié dans un des premiers fascicules du Bulletin de notre Société un intéressant document sur la fontaine Saint-Lazare (1). Les historiens de Paris nous ont fourni si peu de renseignements sur Taménagement des eaux dans notre ville, aux époques anciennes, que la publication de pièces comme celle que M. Fagniez a très heureusement retrouvée est éminemment désirable.
A propos d'un passage de la description de Paris de Guillebert de Metz (1434) mentionnant cinq fontaines (2), MM. Leroux de Lincy et Tisserand ont relevé avec soin les indications qui se trouvent dans les ouvrages de Jacques du Breul, de Sauvai et de Jaillot. Mais ils ne paraissent pas avoir eu recours au livre de Félibien et Lobincau, ni au dictionnaire historique publié par Hurtaud et Magny.
Ces auteurs avaient cependant consigné quelques faits utiles.
n y avait trois aqueducs qui fournissaient les eaux à Paris. Celui d'Arcueil ou de Rungis, celui de Bclleville, et celui du Pré-Saint-Gervais. Ce dernier était le plus ancien des trois et en même temps celui dont Tàge était le moins connu. Il con-
(1) BulL de la Soc. de Vhist. de Pans, 1874, p. 80.
(2) Hist, gén. de Paris; Paris et ses Instoriens aux XIV^ et XV siècles, 1867, p. 198.
duisait à Paris les eaux de diverses sources, rassemblées enire les villages de Pantin et de Romainville, et qui étaient distribuées aux fontaines Saint-Lazare, des Saints-Innocents, du Ponccau, de la Reine, des Halles, de Sainte-Catherine, des Filles-Pénitentes et des Filles-Dieu. On sait que Taqueduc de Belleville avait été réparé en 1457 et en 1583. « Ayant, dit Félibien, visité les eaux de Belleville, nous pouvons faire part au public de deux inscriptions qui s*y conservent et qui ne sont pas exposées aux yeux de tout le monde. Elles noas apprennent le temps de Tentreprise et celui de la réparation d'un des plus beaux ouvrages qui ayent esté faits pour Tutilité publique des habitants de Paris. » La première inscription est couchée en ces termes :
Entre les mois (bien me remembre) de May et celuy de Novembre cinquante sept mil quatre cents qu estait lors Prévost des Marchands de Paris honorable homme Maistre Mathieu qui en sommr estoU surnommé de Nanierre, et que Galie maistre Pierre, sire Philippe aussi Lallemnnt le bien publie fort aimant, sire Michel qui en seumom avait d'une Granche le nam, et sire Jacques de Harqueville le bien désirant de la tille, estaient d'icelle eschevins, firent trop plus de quatre vingts et seize toises de cette oeuvre refaire en brief tems et heure, ear si briefoement on ne l'eust fait la fontaine tarie estait.
L'autre inscription plus récente est telle :
L'an 1613, M. Gaston de Grieu, sieur de S. Aubin, conseiller du Roy en sa cour de Parlement, prévost; Nicolas Poussepin, sieur de Belair, conseiller du Roy au Chastelet, Jean Fontaine, maistre des œuvres et bastimens du Roy, Robert des Prez, sieur de Clamar, ad vocal au Parlement. Claude Mirault de La Fossée, conseiller du Roy, auditeur en la Chambre des comptes, eschevins ; ce grand regard a esté parachevé, lequel fut corn-
mencé du temps de messire Estienne de Neuilly lors prévosi; Jean Poussepin, Denys Memyoeau, Antoine Huost, et Jean de Laisnez eschevins, 1583 (1).
L'aqueduc deBelleville alimentait les fontaines de TÉchaudé, de la rue Saint-Louis, de la rue du Paradis, de la rue des Vieilles-Haudriettes, de la rue Sainte-Avoye, et la fontaine Maubué.
Nous laissons de côté Taqueduc d'Arcueil qui portait Teau dans les quartiers situés sur la rive gauche de la Seine.
Disons seulement que Félibien nous a encore conservé le bail fait à Jean Coing, maistre maçon, pour Tentreprise de la conduite des eaux de Rougis à Paris, à la date de 1612 (2).
L'article relatif à Tassiette d'un grand regard stipule que c( sera iceluy regard faict et construict en la forme, structure, façon et grandeur du moings telle que le regard des fontaines de ladicte ville qui est au-dessus du village du Pré-Saint- Gervais, au lieu dict les Maussins, ou du regard au bout d'en hault des canaux des fontaines de la ville de Belleville sur Sablon, ledict regard appelé la Tour ou Chapelle, garny de dessentes comme ledict regard. »
Les termes de tour et de chapelle s'appliquaient à diverses constructions. J. du Breul nous a dit au sujet des eaux de Belleville « à l'entrée desquels [aqueducts] est une forme de bastiment, auquel y a un grand réceptacle servant d'acueil
pour recevoir les eaux au haut et lin duquel aqueduct est
un regard en forme ronde édifice voûté en forme ronde
appelé ciel de four, garny de son ouverture pour une lanterne
à jour édifice artiste et curieusement bâti (3). » C'est là
probablement ce qu'on nommait la tour (4). Quant aux chapelles, c'étaient sans doute les constructions dont il est déjà parlé dans l'acte de 1364 publié par M. Gustave Fagniez : « de laquelle fontaine le commencement des ruissiaulz naist en
(1) HUt. de Paris, 1725, t. !I, p. 1298 et 1299.
(2) Hist de Paru, 1725, t. V, p. 809.
(3) Théâtre des antiquités de Paris y p. 1069.
(I) Au n« 231 de la grande rue de Belleville, on trouve dans une vaste cour un r*»gartl eu forme de tour très élevée.
leurs terres appelées les Rigoues (i), assises entre le Maisnil-
Meautemps et Poîtronville (2) et d'avoir et tenir plusieurs
petites maisons appelées regarz, sur les conduits de ladicte fontaine, gamiz de bons et forts huis et bonnes clefs et serrures. »
On peut .se rendre très exactement compte de Taspect que présentaient ces petites maisons^ au moyen d'une exploration qu'on accomplira sans trop de difficultés pour peu qu'on ne redoute pas les ascensions prolongées. Il faut, pour cela, monter la longue rue de Belleville jusqu'à la rue de la Mare, tourner à droite, et suivre celle-ci jusqu'au n® 47. On trouve en ce point la rue de Savies que Ton gravit jusqu'à la rue des Cascades. C'est dans cette dernière que, entre les propriétés portant les n*" 42 et 44 , on rencontre une petite maison dont le pignon fait face au chemin public, et qui, par ses dimensions et sa forme rappelle ces petites chapelles de pèlerinage qu'on voit encore dans les campagnes.
Au-dessus d'une porte basse, flanquée de deux écus armoriés sculptés en relief et actuellement en fort mauvais état, on lit une grande inscription que Félibien n'a pu transcrire, car elle a été gravée trois ans après sa mort, et que Dom Lobineau a négligée :