VISITE
(Extrait des Comptes rendus
du Congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques
qui s'est réuni en 1867 à Paris, pp. 230-236.)
En quitlant le mlisée d'artillerie, un grand nombre de membre du Congrès se sont rendus au ministère de Tinstruction publique, afin d y examiner les collections d'antiquités mexicaines, que M. le ministre a fait exposer dans une salle spéciale, avec les collections de minéralogie, d'histoire naturelle et d'ethnographie qui ont été rapportées par les savants attachés à la commission scientifique du Mexique, instituée par un décret de l'empereur en date du 27 février 1864. Quatre des membres de cette commission, MM.de Quatrefages, A. de Longpérier, A. Maury, et C. Daly font partie du Congrès.
M. Duruy, informé de la visite faite à la galerie créée par ses soins, y est venu accompagné de M. Charles Robert, secrétaire général du ministère, et a adressé aux membres du Congrès les paroles les plus sympathiques et les plus encouragéantes, montrant toute l'importance qu'en sa qualité d'histo* rien éprouvé, il attache à des études qui doivent reculer de tant de siècles les bornes assignées jusqu'ici aux annales des peuples.
M. A. de Longpérier, qui a classé la partie archéologique des collections mexicaines, donne à ses collègues du Congrès des explications détaillées au sujet des monuments qu'ils ont sous les yeux.
Ces monuments proviennent de trois sources différeules. La majorité, dont Tenvoi est dû à Tinfatigable zèle de M. le général d'Outrelaine, appartient à M. Boban, Français résidant à Mexico. Une belle série de terres-cuites est la propriété d'un savant voyageur, M. Luciçn Biart; quelques objets précieux ont été rapportés par M. Ed. Guillemin, ingénieur des mines.
On remarque tout d'abord les armes et ustensiles de pierre qui offrent tant d'analogie avec ceux qui ont été recueillis en Europe ; les haches, couteaux et flèches d'obsidienne et de sardoine opaque blanche ou brune, exécutés par les procédés en usage chez les Scandinaves, attirent particulièrement l'attention. Les Mexicains se sont servis fort tard de ces armes, alors que depuis longtemps ils employaient les métaux. Mais, outre que dés raisons d'économie ont dû, comme cela a encore lieu aujourd'hui au Japon, les porter à utiliser la pierre, les rites de leur religion étaient pour eux un motif déterminant. C'était en effet, à l'aide d'un tecpatl^ ou couteau de pierre, que, dans les grands sacrifices humains, les prêtres ouvraient la poitrine des victimes. C'est ainsi que, chez les Égyptiens, les gens chargés d'embaumer les morts pratiquaient au tlanc du cadavre, à l'aide d'une pierre tranchante, une incision par laquelle étaient extraits les entrailles et les viscères, et que, chez les Juifs, on procédait à la circoncision au moyen d'un coutei^u de pierre, conformément à l'ordre donné par le Seigneur à Josué [Jos. V, 2).
Les grattoirs et les couteaux d'obsidienne (v. p. 330) si semblables, pour la forme, à ceux de silex que nous recueillons en Europe, les nuclet{\. p. 330) dont ils ont été détachés, sont de nature à nous intéresser vivement. Il faut dire, toutefois, que parmi les pièces d'obsidienne qui offrent un rapport marqué avec nos grattoirs de l'âge de la pierre, il en est qui ont été employées pour former l'arme redoutable nommée micuahuitl^ qui se composait d'une tige de bois, dans laquelle étaient incrustées deux rangées latérales de pierres coupantes. Les peintures des manuscrits nous fournissent de fréquentes représentations de cette arme, dont M, Boban a envoyé un modèle restitué. Les
marleaux-hachcs ressetnblcnl surtout à ceux qu'on retronrc en grand nombre dans les contrées Scandinaves.
Les fuseaux [malacatt) ont une forme identique à celle de ces mêmes ustensiles qui ont été découverts soit dans les lombes étrusques, soit dans les stations lacustres.
La collection de M. Boban^ est fort riche en images religieuses ; vingt-quatre figures de pierre de grandes dimensions,
iD coutciu délichi d'
un nombre considérable de terres-cuites peuvent nous donner une idée assez complète dupanlbéon de l'Anabuac. On reconnaît parmi elles la représentation du dieu Quctzalcobuatl, sous la forme d'un serpent à plumes, roulé en spirale ; celle de Tncozintli ou déesse de l'abondance, caractérisée par des vases remplis de maïs, qu'elle porte dans chacune de ses mains. Au sommet d'un téoçalli, on voit Huitzilopotcbtii, ce dieu de la guerre dont le nom est devenu célèbre en Europe même sous laforme corrompue de Vizlipuzli. Les téoçalli {téotl, dieu — callî, demeure) sont de grandes pyramides tronquées avec des
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degrés disposés en perron, sur une seule do leurs faces. Au sommet était un temple, devant lequel se trouvait le techcatly pierre-autel des sacrifices, sur laquelle étaient immolées les victimes humaines. De petits modèles antiques de terre cuite nous font voir tous ces détails. Les téocalli mexicains diffërenl des grandes pyramides funéraires égyptiennes autant par la forme que par leur destination. Ceux qui ont voulu assimiler ces monuments ont prouvé qu'ils n'avaient étudié ni les uns ni les autres. ,
La collection Boban, outre le tecpatl ixquamac ou couteau de sacrifice, dont il a déjà été parlé, renferme encore un témalacatlon collier de basalte vert en forme de fer à cheval qu'on plaçait sur le cou de la victime pour prévenir ses mouvements au moment où on lui donnait la mort, en lui arrachant le cœur. On doit probablement encore rattacher aux objets du culte, un immense simulacre de hache taillé dans un bloc d'obsidienne (30 cent, de long) et trouvé aux environs de San Juan de Téotihuacan.
Au sujet d'un autre grand morceau d'obsidienne de forme quadrilatérale, sur lequel est finement sculpté un roseau muni de ses feuilles et accompagné de neuf petits disques, les membres du Congrès ayant exprimé le désir de connaître le système de notation chronologique auquel se rattache ce bas-relief, M. A. de Longpérier fait l'exposé sommaire qui suit :
Les anciens Mexicains avaient une année de trois cent soixante-cinq jours, divisée en dix-huit mois de vingt jours. Le temps chez eux était réparti en grandes périodes de cinquante-deux ans {xiuhmolpilli), qui elles-mêmes étaient subdivisées en quatre périodes de treize années [tlalpilli)^ ayant chacune|^'pour symboles quatre figures accompagnées d'un à treize points ou petits disques. Ces figures étaient, dans l'ordre donné par les ToUèques, le couteau de pierre {tecpatl), la maison {calli), le lapin [tochtlï) et le roseau {acatl). Les Aztèques commençaient par l'année du lapin, sans changer pour cela l'ordre relatif des signes. Ils comptaient ainsi : 1 tochtli.
2 acatl, 3 tecpaU, 4 calli, 5 tochtli, 6 acati, 7 tecpatl, etc., jusqu'à treize.
On voit que ce système de notation offrait la plus grande analogie avec celui do nos indictions. Lorsqu'on trouve une combinaison comme celle du 9 acatl, qui est sculptée sur l'ob-
Arjtl, rosciB chronograptuqae ; bahrtlicT d'obaidicant.
sidiennede ta collection Boban, et isolée de toute autre indication, il est fort difficile de savoir k quel siècle de notre ère il faut la rapporter. Les manuscrits me^cains nous montrant, par exemple, qu'une année 9 acatl correspond à l'année 1267 de J.-C, on peut avoir à opter entre une série de dates distantes de celle-ci de cinquante-deux en cinquante-deux années, telles que J319, 1371, 1423, 1475, 1S27; c'est-à-dire s'étcndaot depuis la fondation de Ténochtïtlan (Mexico), jusqu'à l'arrivée des Espagnols.
Les Mexicains n'ont pas été de 1res habiles artistes ; l'idée du beau, telle qu'elle a existé dans l'Occident, parait être demeurée étrangère à leur conception, cependant l'obsertation de la nature les a parfois amenés à reproduire le visage humain avec une grande réalité et une perfection relative qui
autorise à se servir de leurs œuvres pour Tétude des races. A cet égard, on trouve dans les collections exposées au ministère de l'instruction publique, et c'est par là que se recommande principalement Tenvoi de M. Lucien Biart, quelques spécimens bien caractérisés et dignes de l'attention que le Congrès anthropologique a apportée à leur examen.
Une autre série très abondante excite au plus haut point la curiosité. Les Mexicains, comme les Romains, ont fait usage de sceaux-estampilles en relief. Eux aussi ont touché de bien près à Tart de l'imprimerie qu'ils n'ont cependant pas connu.
Leurs sceaux offrent un très grand nombre de variétés qui jusqu'à présent n'ont pas été classées et interprétées.
Les colliers de pierre dures (cuzcatl) ou grands chapelets avec un pendant central en forme de cœur ou de hache, peuvent être comparés à ceux que fabriquaient les Assyriens.
La céramique de l'Anahuac offre plus d'un point de rapprochement avec celle de Tancien monde, tant pour les formes que pour les motifs de décoration. Quelques vases à couvertes d'un jaune pâle et portant des ornements violets et noirs, rappellent la poterie deCorinthe. D'autres, d'un travail plus grossier, semés de figures d'oiseaux d'un galbe tout à fait primitif, pourraient être confondus avec ceux qui ont été récemment recueillis à Santorin par M. Fouqué, et que M. le ministre de l'instruction publique^a fait porter à l'Exposition universelle.
Au nombre des objets de terre cuite, ont doit citef les brùleparfums ^^omposés d'un récipient et d'un tube plus ou moins long. Cette espèce d'encensoir a beaucoup d'analogie avec Vamschir des anciens Égyptiens. Les Mexicains étaient dans l'usage de brûler de la gomme-copal pendant les cérémonies de leur religion. Dans le manuscrit de la collection Mendoza, reproduit par les soins de lordKingsborough, on voit un prêtre tenant un encensoir à long manche ; un ustensile pareil est placé dans la main de la déesse Sutchiquécal, peinte sur un des manuscrits mexicains du Vatican.
Les flageolets h large pavillon, et les sifflets décorés de figures d'bommes ou d'animaux en relief, sont aussi de terre
cuite. On assure que les intervalles que produit leur son s'accordent avec des modes observées dans llnde,
La peinture mexicaine est représentée dans la collection Boban par un grand tableau manuscrit offrant diverses figures accompagnées d'hiéroglyphes, et chargé de notes en langues nahuatl et espagnole. La date 7 tochtli, si ces notes étaient contemporaines des peintures, forcerait à placer l'exécution du manuscrit en Tannée 1538. Mais ces notes pouvant être des gloses explicatives ajoutées après coup, l'œuvre principale remonte peut-être à 1486, 1434^ etc. C'est ce qu'une étude plus approfondie du document fera reconnaître.
Mais, dit en terminant M. A. de Longpérier, les doutes qui peuvent résulter de l'examen d'un monument isolé cessent lorsqu'il s'agit de ces longues chroniques dans lesquelles tous les événements qui se sont accomplis pendant une série de plusieurs siècles sont soigneusement datés d'une manière continue, et où l'on trouve des mentions d'éclipsés qui fournissent des éléments certains de contrôle. Il est donc à désirer que la critique européenne dirige de plus en plus ses efforts sur de pareils documents, et en tire enfin une histoire du Mexique qui sera comparable à l'histoire d'Egypte qu'édifient avec tant d'ardeur les dignes successeurs de Champollion.
(Extrait du tome I (4« série] des Comptes rendus de V Académie des inscriptions et belles-lettres, 1873, pp. 131-155, s. du 27 juin.)
M. le docteur A. Fournier, médecin principal de la marine, nous a chargés, M. Maury et moi, d^oiTrir à l'Académie les empreintes en papier de cinq inscriptions (avec un double de la plus grande) qu'il a trouvées dans Tlle de Pâques (Waïhou) lorsqu'il la visita abord de la Flore. Les originaux sont actuellement entre les mains de M. Tévêque d'Axiéri, missionnaire français résidant à Taïti. Ces inscriptions sont gravées en creux sur des planchettes de bois dur, et les empreintes ont été exécutées par M. Fournier avec une remarquable habileté. Elles mesurent de 26 à 41 centimètres de longueur. Leur largeur varie de 12 à 46 centimètres, mais les tablettes ne forment pas des parallélogrammes réguliers. Le nombre des lignes d'écriture qu'elles portent est variable (12, 11, 10, 9, 8), en tout 50 lignes. La hauteur des caractères varie de 8 à IS millimètres. Ils sont taillés avec une grande netteté; le sens des lignes alterne, c'est-à-dire que le sommet des caractères d'une ligne est opposé au sommet des caractères de la ligne voisine.
Dans trois des cinq tablettes, les caractères de la première et de la dernière ligne ont également le pied tourné du côté du bord de la planche ; ce qui ferait supposer, si les tablettes sont intactes, que la lecture commençait par le bas. Sur deux tablettes, on remarque une première ligne dont les caractères
ont le sommet tourné du côté du bord ; mais, comme celte ligne est légèrement entamée, on doit croire que le bois a été rogné de ce côté et il se pourrait que la fracture eût emporté une autre ligne. C'est ce que la traduction nous apprendrait. La tablette de neuf lignes présente seule une particularité assez singulière. La seconde et la septième lignes sont moins longues que les autres, et Tune de leurs extrémités vient se terminer en pointe entre les deux lignes contiguës.
Le système d'écriture est le même pour les cinq tablettes. Il me semble que cette écriture marche de gauche à droite ; h figure humaine y joue un grand rôle, et cela se comprend facilement dans un système inventé probablement sur une terre où l'homme était presque le seul mammifère existant. On distingue l'homme debout tenant une lance, ou un bouclier, ou un poisson, ou un serpent; l'homme courant, Thomme assis; le buste humain, puis le bras. En fait d'animaux, le poisson courbe ou droit, Toiseau, un crustacé à pinces (peutêtre un batracien et une tortue; ces deux derniers douteux), le serpent, divers insectes. Enfin des signes qui paraissent représenter des plantes, des armes, entre autres un objet courbe qui rappelle le bommerang. On distingue aussi une figure que l'on pourrait, au premier abord, prendre pour un carquois rempli de flèches, mais qui ressemble considérablement aux tiis ou termes que les naturels de diverses îles plantent dans le terrain des moral ou sanctuaires.
La façon dont tous ces signes sont disposés et combinés me paraît exclure l'idée de faits représentés processionnellement ou bien d'énumération de produits ou de tributs, comme on en voit dans les manuscrits mexicains. L'aspect général des textes répond beaucoup mieux à l'idée qu'on peut se faire extérieurement d'une écriture hiéroglyphique phonétique comme celle des Égyptiens.
Il y a certainement des combinaisons de signes. Une mémo figure reçoit des additions qui en modifient la valeur et peut* être le son, si ce ne sont pas seulement des déterminatifs aphones.
INSCKIPTIONS POLYiNÉSlENNBS. 337
J'ai relevé en plusieurs endroits de quelques tablettes des groupes identiques; c*est un travail qui doyra être continué.
M. le docteur Fournier a entendu dire qu'il existait dans nie de Pâques un naturel qui pouvait lire cette écriture. Malheureusement cet homme était momentanément absent. Le renseignement n'en est pas moins fort précieux, et il appartiendrait à l'Académie de le signaler au zèle do nos navigateurs et de nos missionnaires. Si l'on obtenait la traduction et la prononciation de quelques lignes de cette écriture hiéroglyphique, on parviendrait plus facilement à établir une bonne transcription pour les langues de la Polynésie. Forster, le compagnon de Cook, avait reconnu que les indigènes de File de Pâques parlent un dialecte de la langue de Taïti; et c'est avec l'aide du Taïtien Hidi-Hidi que Cook put se faire comprendre par les habitants de l'Ile. MM. Dumont d'Urville, Gaussin et Colenso s'accordent à reconnaître le lien qui unit les langues delà Polynésie.
Waïhou (l'île de Pâques), située par le HO* degré de longitude et le 2V de latitude sud, à la dernière limite de la Polynésie, est relativement rapprochée de la côte du Pérou. A l'époque où existaient encore ces doubles-canots qui avaient permis aux Taïtiens d'explorer les mers dans un espace si considérable, il n'est pas impossible que l'homme ait franchi la distance qui sépare Waïhou du continent américain.
On sait que Waïhou possède de nombreuses figures colossales de pierre qui paraissent fort anciennes et dont l'origine est actuellement ignorée (1). Ces figures ne sont pas sans analogie avec les colosses chargés d'écritures hiéroglyphiques observés dans les forêts du Yucatan. Mais on n'y a relevé aucune inscriplion; et nous nous hâtons de dire que le système graphique des tablettes découvertes par M. le docteur Four- Ci) Adrien Baibi, dans son Abrégé de géographie^ 1833, 3» éAt., p. 1208, arfirme que ces stulues de « la terre habitée la plus orientale de rOcéauic » n'existent plus ; les capitaines Kotzebue et Beechey ne les ont pas retrouvées. Nous devons dire cependant que M. le docteur Fouruier nous a montré les dessins qu'il a exécutés d'après quelques-uns de ces colosses qu'il a pu observer eu grand nombre.
nier n'offre pas plus de rapport avec les écritures sculptées sur les grandes stèles du Yucatan qu'avec celles que nous montrent les manuscriis mexicains de divers âges.
Dans tous les cas, les tablettes de Waïhou prennent une place importante dans Fépigraphie ; car on ne connaît pas jusqu'à présent de systèmes d'écriture appartenant à l'hémisphère austral. Toutes les écritures ont pris naissance de l'autre côté de l'équateur. Les spécimens rapportés par M. le docteur A. Fonrnier ont donc une importance très grande, qui ne peut échapper à l'attention du monde savant.
Waïhou, découverte en 1722 par l'amiral hollandais Roggeween, visitée en 1774 par Cook, en 1786 par Lapérouse, est presque en dehors di^ lignes de nos navigateurs; il serait à souhaiter que nos officiers eussent connaissance des faits signalés par M. le docteur Fournier et voulussent bien continuer des recherches de nature à éclaircir un point très obscur de l'histoire de l'humanité.
SUPPLÉMENT
(Extrait du tome II de là Revue archéologique, 1845-1846,
1" partie, pp. 56-64.)
A ceux qui demanderaient de quel droit la Revue Archéologique s'occupe de l'exposition des ouvrages de peinture, sculpture et architecture des artistes vivants, nous répondrons que c'est à double titre qu'elle se croit autorisée à entretenir ses lecteurs d*un sujet qui tient par deux côtés au genre de travaux auquel elle est consacrée. En effet, nous avons à examiner on premier lieu quel fruit, quel profit doit résulter pour Tétude de l'antiquité de celte immense collection de peintures, et, en second lieu, nous devons rechercher de quelle utilité l'archéologie a pUf ou aurait pu être aux artistes dans l'accomplissement de la tâche qu'ils se sont imposée. D'ailleurs à une époque où tant de peintres d'histoire et de genre semblent avoir abandonné presque complètement l'élude de la nature, de l'homme actuel, vivant et agissant, pour aller chercher dans un passé qu'ils comprennent peu, le plus souvent, des inspirations et des modèles ; alors que tant d'artistes, disons-nous, font de leurs tableaux des collections de vieilles idées, quelquefois de vraies dissertations archéologiques, l'antiquaire a le droit de les juger, de les condamner ou de les absoudre au nom de la science.
Il y a une espèce d'érudition mal entendue qui est la plus terrible ennemie de la peinture. Tel, par exemple, qui veut
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représenter un sujet égyptien, transporte dans son tableau les profils et les teiiiies plates des bas-reliefs de Thëbes. Qu'arrivet-il alors? on a fait une peinture égyptienne, un bas-relief décomposé, et Ton n*a pas exprimé le moins du monde une action, un fait historique. Dans ce cas, il faut aller enterrer son œuvre dans le sable de Syène ou de Ghiseh, mais non pas Tenvoyer au Louvre. C'est le conseil que nous donnerons à M. Guignet, auteur d'un Joseph expliquant les songes de Pharaon. Si ron veut apprécier la justesse de notre opinion, on n'a qu'à rapprocher de cette toile la charmante composition de M. Dominique Papety, Memphis. L'artiste, tout en conservant les costumes, les physionomies que lui indiquaient les monuments égyptiens, a su donner à ses figures la vie et la sensibilité. Son ciel est admirable ; les accessoires touchés avec finesse et très exacts. Nous n'aimons pas infiniment la pose bizarre du personnage principal, couché comme un sphinx : mais néanmoins ce tableau nous plaît singulièrement pour sa belle couleur.
Les sujets empruntés à l'antiquité sacrée sont très nombreux cette année, et il est probable qu'ils le deviendront de plus en plus à chaque exposition. On ne peint plus guère pour Tamour de l'art, par piété patriotique; on peint pour vivre. Or, le gouvernement ne peut presque plus commander que des tableaux d'église. Les galeries de Versailles sont pleines, on a représenté toutes nos victoires ; ainsi donc, à moins d'entreprendre la collection de nos défaites, on ne saurait plus que rarement demander aux artistes de grandes toiles de bataille. Au moins a-t-on toujours des chapelles à orner. Les particuliers ne veulent plus de grands tableaux. Se trouverait-il un amateur aujourd'hui pour acheter Psyché ou t éducation d'Achille?
Les artistes acceptent donc la nûssion de représenter tous les saints du calendrier ; et Dieu sait comment ils s'en acquittent. Les peintres d'autrefois avaient presque tous un saint qu'ils affectionnaient en particulier; ils avaient étudié sa vie, ils avaient écouté avec foi le récit de ses miracles. Aussi dans toutes les toiles qu'ils lui consacraient, remarque-t-on une expression juste et animée. Si les œuvres ainsi conçues pèchent
quelquefois, souvent même, par l'inexactitude du costume, cela tient à l'ignorante bonhomie des artistes, et Ton serait niai venu à leur en faire un reproche. Mais aujourd'hui, lorsque nous voyons des peintres négliger entièrement l'expression et la vérité de mouvement pour imiter le faire particulier de tel ou tel maître du vieux temps, et chercher à reproduire, non pas la couleur qu'il avait donnée à ses tableaux, mais bien celle que le temps, la décomposition du vernis et les combinaisons chimiques, résultant du contact de l'air, leur ont faite ; quand ces peintres entourent un Christ mort de marchands vénitiens du xvi* siècle, ou de bourgmestres flamands du xvii*, nous devons leur dire qu'ils sont dans une voie absurde. Si vous tenez absolument à commettre des anachronismes, faites comme les artistes du moyen âge, ne vous préoccupez que du drame, ne cherchez que le rendu de la situation, négligez les notions de pays et d'époques; mais pour être conséquents, ne remontez pas au delà de vos contemporains; vêtez saint Paul en capitaine de la ligne, et saint Martin en garde municipal.
Il est vrai qu'à ce compte on ne trouverait pas ce que l'on cherche, c'est-à-dire le moyen de peindre d'une façon tellement en dehors de la nature que celle-ci ne puisse plus servir à vous contrôler. Quand on ne sait pas peindre un bras ou un pied, en général, on veut se donner le droit de faire un bras ou un pied du xni*' siècle, et que tout soit dit. Et puis, en imitant les vieux maîtres, on espère toujours que l'œil, charmé par certains tons qui lui sont familiers, se tiendra pour satisfait et ne découvrira pas l'imperfection du dessin, la nullité de sentiment, l'inhabileté du pinceau.
Parmi les bons tableaux religieux, nous mettrons en première ligne IdL Mater dolorosa, de M. Tissier; le même sujet traité par M. Hippolyte Flandrin; la sainte Vierge et les saintes femmes allant au sépulcre^ de M. Landclle; les Apôtres allant prêcher rÉvangile, par M. Gleyre. Les qualités qui recommandent ces artistes sont sans doutes fort différentes; mais ce qu'ils ont en commun, c'est un sentiment parfait des sujets qu'ils
ont choisis, c'est une couleur vraie. Nous avons peu de notions exactes sur le costume des Juifs au commencement de notre hvQ ; au moins ne faut-il pas s'écarter à plaisir de ce que nous en savons. MM. Flandrin, Tissier, Landelle et Gleyre ont eu ce bon goût. Le dernier semble toutefois s'être proposé de ne pas faire figurer dans son tableau deux robes ou deux manteaux de la même couleur, ce qui est invraisemblable et puéril.
Le Christ descendu de la Croix^ de M. Adolphe Brune, est en général très bien peint ; mais il présente le défaut que nous signalions tout à Theure, et que M. Brune devait laisser aux artistes qui n'ont pas comme lui de solides qualités ; ses saintes Femmes et son Joseph d'Arimathie sont des portraits de famille, et portent le costume flamand.
M. Auguste Glaize a employé dans la Conversion de la Madeleine^ des vêtemnts chinois et arabes. M. Quecq a placé au premier plan de ses Martyrs chrétiens un manteau de velours qui est très désagréable à la vue en même temps qu'il est un anachronisme. Le Jésus-Christ laissant venir à lui les petits enfants, de M. Guignet, parait entouré de petits sauvages de l'Amérique du Nord ou de la Nouvelle-Zemble. Le peintre a donné pour commentaire à son tableau cette parole de l'Écriture : « En vérité, en vérité, je vous le dis, ceux qui ne ressembleront point à ces enfants, n'entreront pas dans le Royaume des cieux. )> Il y a là de quoi faire désespérer«du salut de l'Europe tout entière.
Dans \c Sermon de Jésus-Christ sur la montagne, M. Edouard Dubuffe a entouré le Sauveur de blondes gauloises et de Germains roux. On cherche en vain les Israélites et la Judée dans ce tableau.
Nous le répétons, c'est au point de vue archéologique que nous considérons l'exposition du Louvre : aussi reprochonsnous à M. Jeanne-Julien d'avoir fait perdre à un bon ouvrage, la Vierge et saint Jean, une partie de l'effet qu'il devait produire en donnant à son tableau le caractère d'une imitation des œuvres du xvm" siècle. Chez Jouvenet et Lesueur, ce n'est par le costume qu'il faut étudier.
SALON DE 1843. 3io
M. Laviron est un critique trop habile pour ne pas savoir que certaines étoffes et certaines coiffures ne doivent pas figurer dans un sujet comme /e5i« chez Marthe et Marie, Pourquoi donc ce coussin de damas jaune aux pieds du Christ? Pourquoi avoir donné à Marie la tète si connue de la Pomone de Paris Bordone?
Il nous est facile de juger de Texactitudc des costumes grecs ou romains, car les monuments ne nous manquent pas. Aussi est-ce avec affliction que nous entretiendrons le lecteur de certaines toiles qui ont la bonne volonté de représenter des sujets classiques. Le Téléniaque racontant ses aventures, do M. Bilfeld ; Y Ariane et Thésée, de M. Geffroy ; Pan, Silène, Daphnis et Nais, de M. Matout ; les Derniers instants de Néron, de M. Bigand; Norma, par M. Grosclaude sont des œuvres que nous n'essaierons pas de qualifier. Pourquoi faut-il que nous ajoutions à cette liste malheureuse une toile de Fauteur du Massacre de Chio^ du Dante aux enfers? En voyant le Marc- Aurèle de M. Eugène Delacroix, on se demande à quelle idée cède ce grand artiste, lorsqu'il déserte ainsi son beau talent d'autrefois. L*affreux vieillard, tout verdfttre, qui meurt sur un grabat entouré de vieillards plus affreux encore, représentot-il cet empereur à la belle et noble figure, à la barbe si soigneusement bouclée ^ont il nous reste tant de portraits en statues, en bustes, en médailles? Marc-Aurèle était un philosophe, il est vrai ; mais M. Delacroix confond-il les stoïciens et les cyniques? Le fils d'Antoine le Pieux, le vainqueur des Germains et des Parthes est mort dans le palais des Césars, et non dans un cachot. L'austère et sereine simplicité des amis du mourant n'eut-elle pas heureusement contrasté avec le luxe de la demeure impériale? Et puis le visage de Commode n'estil pas assez connu? Pourquoi lui donner la tête de Néron? Estce à cause de la ressemblance morale que présente la vie de ces deux monstres? M. Delacroix connaît pourtant l'importance de la vérité historique en peinture, nous n'en voudrions pour preuve que le soin avec lequel il a observé dans le Dante aux enfers les détails de pose, de costume, de scène que fournit
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une belle vignette du célèbre manuscrit du Vatican. M, Delacroix cherche, dit-on, à imiter l'école vénitienne; mais ce n'est ni au Titien, ni au Tintoret, ni à Paul Véronëse qu'il réussit à ressembler; il atteint aux plus mauvais tableaux du Bassan ou de ses élèves. On connaît assez la manière de ces peintres, qui donnaient, avec la plus grande impartialité, le même Ion, presque la même forme, à un Christ au tombeau et à une Scène de Vendanges^ et nous n'avons nul besoin d'insister pour que Ton apprécie la comparaison que nous venons d'établir.
Si les bonnes compositions empruntées à Thistoire classique ou à la mythologie manquent au salon de cette année, au moins y trouvons-nous un grand nombre de tableaux qui représentent très fidèlement des monuments antiques fort intéressants à étudier. M. Geslin a envoyé de Rome une excellente Vue du forum. Ce tableau, où se déploient un fragment du portique des douze dieux, les colonnes du temple de Yespasien, l'église Sainte-Martine, l'arc de Septime-Sévère, le temple de la Fortune, l'église Saint-Adrien et la colonne de Focas, est d'une couleur très belle et très juste, et vaut tout un mémoire descriptif. M. Dauzats a reproduit, avec son exactitude ordinaire et sa chaude couleur, FArc de triomphe et les Ruines de Djémilahy dans la province de Constantine. Nous citerons encore une Vue du Cotisée, de M. Bénouyille ; la Villa Mécène ; les Vues de Tivoli et du Campo VaccinOy de M. Buttura; le Temple de la Sibylle, de M. Carelli; les Ruines du palais des Césars, de M. Knip ; la Vue de la Tour des esclaves dans la campagne de Rome, de M. Prieur; la Vallée des Aqueducs à Tivoli, par M. Schaeffer; au mérite de l'exécution, ces tableaux joignent celui de représenter d'une manière très fidèle les caractères archéologiques de monuments qui offrent le plus grand intérêt.
Il n'y a pas longtemps que les peintres ont découvert le moyen âge; les artistes d'autrefois ne s'en préoccupaient point depuis la Renaissance, c'est-à-dire depuis qu'il avait cessé d'exister. Si, par hasard, on était forcé de traiter quelque sujet appartenant à cette époque, on n'avait nul besoin, pour
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cela, d'études particulières; l'antiquité ne suffisait-elle pas à tout? On donnait donc à Clovis Tépée et les cothurnes de . J. César, à saint Louis la toge et les lauriers de Titus ; on y ajoutait quelques moines, un évoque drapé à la romaine, et la scène était parfaite. Cette méthode ne pouvait plus convenir à la critique moderne, et nous devons dire que les artistes n'ont pas peu contribué, par leurs recherches, par les collections qu'ils ont formées, à faire connaître les usages, les armes, les costumes que nos ancêtres avaient adoptés.
L'attention est éveillée sur ce point; mais cependant les tentatives ne sont pas toutes également heureuses.
M. Gosse, auteur des Derniers instants de S. -Vincent Ferrier, a su donner à ses personnages des costumes qu'ils ont dû réellement porter; sans ouvrir le livret, on reconnaît à l'instant que la scène se passe en Bretagne et au commencement du XV* siècle. M. J. Gigoux est un artiste consciencieux qui cherche l'expression, le sentiment, mais qui aime aussi la vérité; on se souvient de la Cléopâtre qu'il exposa il y a quelques années. Dans cette vaste et belle composition, toutes*los figures étaient étudiées avec amour; Parthe, Gaulois, Grec, Egyptien, chacun avait la physionomie, lattitude, le costume, la couleur qui appartiennent à sa nation. Malheureusement pour lui-même, M. Gigoux avait donné à la reine d'Egypte les traits que nous ont conservés les monuments ; et le public, qui ne reconnaît, en fait de Cléopâtre, que l'Ariadne endormie du jardin des Tuileries, ne s'est pas montré satisfait. Celte fois, M. Gigoux a envoyé au salon la Mort du duc d*Alençon à la bataille d'Azincourt. Cet épisode est vigoureusement rendu; les armures sont exactes et bien traitées ; les archers anglais surtout ont un mouvement franc et nettement exprimé; c'est bien là une mêlée du moyen âge.
Guillaume de Clermont défendant Ptolémaîs, de M. Papety, est aussi une bonne page, où l'auteur a su habilement représenter des musulmans en armure, ce qui est assez difficile en raison du peu de connaissances que nous possédons sur le classement chronologique des armes orientales.
L'histoire des Normands parait avoir mal inspiré nos peintres cette année; l'immense Bataille d'Haslings^ brossée par M. Debon, présente tous les défauts du Combat de Taillebourg^ par M. Delacroix, sans en avoir les qualités. L'idée d'étager une bataille en hauteur à l'exclusion d'un ciel nous a toujours semblé malheureuse. Ici nous voyons figurer des claymores du xvu^ siècle et des casques presque aussi modernes. Lorsqu'on peut prendre pour guide la tapisserie de Bayeux, si variée, si abondante en scènes de tous genres, il n'est pas permis de peindre inexactement les soldats de Guillaume le Conquérant. M. le baron de Benzon, qui a consacré une très vaste toile à la représentation de l'invasion des Normands en Italie (vers 865) a sans doute recherché la couleur locale ; on reconnaît à la main du guerrier Hasting une de ces larges épées de fer que l'on trouve sur toutes les côtes des mers Scandinaves, et que les antiquaires du Nord regardent, avec raison, comme l'arme de leurs ancêtres des ix* et x* siècles; on voit que ce chef redoutable porte une couronne de fer, copiée de la couronne de nronze trouvée sur les bords du Rhin dans une sépulture germanique; mais tout cela est mal ajusté, malheureusement amalgamé avec des draperies romaiuf^s, et rappelle, en somme, les rois des cartes à jouer ou ces figures grotesques qui illustrent les nombreuses éditions de YHistoire de France de Le Ragois.
Un de nos meilleurs peintres de marine, M. Lepoittevin, s'est essayé, cette fois, à traiter un sujet terrestre; sa Prise de Baruth (1109) est bien composée,. agréablement peinte; mais non pas absolument irréprochable sous le rapport du costume. Les guerriers de ce tableau ressemblent un peu trop à ces Franks de convention dont on a tant abusé depuis quelques années dans les vignettes historiques. M. Pingret a tout simplement recouvert d'armures du xvi* siècle les soldats qu'il a placés dans la Prise dAlbare (en 1097).
Nous n'avons que des éloges à donner à deux charmants tableaux de chevalet : les chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem rétablissant la religion en Arménie (en 1347), par M. Delaborde;
et \dL Protestation des États évange' ligues de la diète d'Augsbourg, le /" mai 1530, par M. Martersteig. Les Bellini, de M. Billardel; le chapitre de F ordre du Temple tenu à Paris sous le magistère de Robert le Bourguignon, en H47, de M. Granct; le Marino Faliero, de M. Robert Fleury, sont des œuvres recommandables ; mais comment ce dernier a-t-il placé son doge, qui fut décapité en 1355, sur un escalier et devant une façade de palais dont le style est postérieur d'au moins un siècle et demi à cet événement ?
Le droit de haute et basse justice au xv* siècle a servi de prétexte à M. Jacquand pour peindre avec délicatesse et entente harmonieuse de la couleur toutes sortes d'étoffes et de pièces d'orfèvrerie. Les costumes de ses personnages sont ceux du temps de Charles IX; aussi y a-t-il probablement erreur de la part du livret, et devons-nous lire xvi* siècle. Une bataille livrée contre les Maures de la Sagre de Tolède, en 1102, de M. Ribera, est une œuvre méritoire et louable sous le rapport des armes et des costumes; malheureusement le dessin en est faible, et la couleur manque de solidité.
Nous croyons utile pour les antiquaires de leur indiquer ici les tableaux consacrés à la reproduction de monuments^anciens. Nous ne citerons toutefois que ceux qui, par leur exactitude, peuvent servir leurs études.
Ainsi nous avons remarqué une Vue intérieure de la Cathédrale de Toulouse, par M. Boilly; une Vtie de la porte Saint- André à Autun, par M. Bouhot; une Vue intérieure de la Cathédrale de Lyon, par M. Chaperon; V Église de la Chapelle, près Crécy, par M^'* Cholet ; la Cathédrale de Reims, par M. Dauzats ; la Tour de Mont fort VAmaury, par M. Fclly ; le Château d Edimbourg, par M. Gagnery ; la Cathédrale d'Évreux et le Beffroi de Comines, par M. Garnerey; une Vue de Moret, par M. Grandjean; une Vue du château de Vézelay, par M. Grenet ; le Château de Pau, par M. Guiaud ; le Palais des papes à Avignon, par M. Joyant; le vieux Palais de Florence ^ par M. Leblanc; t Église de Saint-Laurent à Nuremberg, par M. Mathieu ; t Intérieur de C église de Saint-Séverin, par M. Milon ;
l'Église de SaifU -Benoît à Subiaco, par M. Montessuy ; la Basilique Saint-Antoine à Pise et FAnnunziata à Padoue, par M. Perrot; le Château de Windsor^ par M. Pingret ; une Vue du Château d'Azai-le-Rideau^ par M. Ricois ; la Cathédrale de Trêves et r Intérieur de Véglise de Saint-Pierre à Luxembourg, par M. Ronde ; les Ruines de F abbaye de Villers (Belgique), par M. Sébron ; F Église Notre-Dame de f Épine, près Chàlons, par M. Souplel; deux vues de Venise, par M. Vinit.
II y a encore une classe de tableaux qui intéresse les archéologues, celle qui nous fait connaître les pittoresques et traditionnels costumes de TOrient, et de différentes provinces d'Europe.
Il n'y a, selon nous, que M. Vemet qui sache peindre exactement les Arabes ; sous ce rapport la prise de la Smahia est un chef-d'œuvre ; et si dans quelques années les populations musulmanes de TAlgérie sont détruites ou transformées, les grandes pages de M. Vernet resteront du moins pour transmettre aux antiquaires à venir ces dernières traces des physionomies patriarcales qui donnent une idée du siècle antéhistorique d'Abraham.
M. Dulac a fait figurer dans deux tableaux les Costumes de Nemi et ceux à'Albano. M. Armand Leleux a représenté des Zingaris {Lombardie vénitienne) ; M. Lepoittevin dans Backhuysen se faisant raconter des faits de piraterie, et dans Van de Velde étudiant T effet du canon que Ruyter fait tirer, a su nous donner de curieux échantillons du vieux costume hollandais Le Corps de garde de M. Meissonnier est une délicieuse miniature où Ton voit des soldats du xvp siècle. Les Pâtres bas-bretons et le Départ pour le marché dam les Basses-Pyrénées sont deux charmantes compositions où M. Adolphe Leleux a déployé ce talent si fin, cette habileté d'observation qui le distinguent à un si haut point. Une Chasse en Volhynie de M. Malankiéwicz nous montre le gracieux costume national des Polonais ; enfin M. Schnetz a envoyé de Rome des Paysans en repos écoutant un jeune pifferaro ; tme Messe ; une Jeune femme pleurant auprès de son mari mort, et nous avons retrouvé dans ces
.SALOiN DE 1845. 3ol
différentes scènes toute la verve de l'autour du petit Sixte- Quint.
Les architectes sont pour nous, quand i]s le veulent bien, de puissants auxiliaires. Gomme Texactitude est un attribut de leur genre, nous n'avons pas à discuter les copies de monuments qu'ils ont exposées, nous devons nous borner à les citer, en engageant les archéologues à les étudier avec soin. On remarquera donc avec nous : Y Amphithéâtre de NtmeSy par M. Delbrouck; le Monument romain de saint Remy, par M. Joret; les Études archéologiques sur le château de Coucy^ par M. Malpiëce; les Détails de Faitre Saint-Maclou à Rouen, par M. Rimbaut; vingt-deux dessins de monuments d'Italie, d'Egypte, de Constantinople et de Trébizonde par M. Toudouze; f Archéologie parisienne de M. Vacquer, collection qui résume toutes les découvertes de monuments antiques faites à Paris pendant Tannée 1844.
Dans la salle des sculptures nous avons admiré un groupe en marbre de M. Etex représentant Héro et Léandre\ laLesbie de Catulle pleurant un moineau, statue que M. Cumberworth a su empeindre d'une douleur bien exprimée ; et par-dessus tout la Phryné de M. Pradier qui traite toujours si habilement les sujets antiques.
h* Automne de M. Jouffroy est une figure bien drapée et largement exécutée ; et les mêmes qualités distinguent un buste de la même figure allégorique dû au ciseau de M. Vilain. M. Farochon a exposé un Enfant chargé et embarrassé de fruits, figure de marbre dans le genre des putti antiques et bien supérieure sous le rapport de l'exécution au Christ du même artiste. Jeanne dArc sur le bûcher, de M. Feuchère, est bien posée, mais les mains nous paraissent un peu fortes, ha Psyché, de M. Loison, et une Vierge, de M. Simart, sont recommandables ; enfiïi la Sainte Elisabeth de Hofigrie, groupe par M. Schœnewerk, est bien modelée et gracieusement ajustée.
Nous regrettons que le défaut d'espace nous empêche de parler des dessins et des aquarelles, car on y trouve des œuvres
précieuses et utiles pour nos travaux; nous mentionnerons seulement en passant X Histoire deSamson, excellente série de dessins de M. Dccomps à laquelle il faudrait consacrer une dissertation spéciale.
Collection de plombs historiés trouvés dans la Seine et recueillis par Arthur Forgeais. Troisième série. Variétés numismatiques . 1864, in-8" (1).
COMPTE RENDU
(Extrait du tome IX (nouvelle série) de la Revue numismatique^
Il a deux ans (2), nous annoncions la prcmièro partie de l'ouvrage dans lequel M. Forgeais a entrepris de décrire tous les objets curieux de plomb que Ton trouve dans le lit de la Seine. Cette première partie élaît, on se le rappelle, consacrée aux méreaux des corporations de métiers.
Si nous n'avons rien dit ici du second volume, étranger à la numismatique et contenant un recueil d'enseignes de pèlerinages ou images destinées à être attachées à la coiffure des pèlerins, nous avons eu l'occasion de rendre ailleurs justice au soin intelligent avec lequel l'auteur a expliqué une série de petits monuments tout à fait intéressante, et l'Académie des inscriptions et belles-lettres a ratifié notre jugement en décernant à M. Forgeais la troisième mention très honorable au concours des antiquités nationales, où un grand nombre de bons livres était présenté.
M. Forgeais comprend dans sa troisième série :
Les méreaux capitulaires,
Les méreaux de confréries,
Les méreaux des offices de la maison du roi,
Enfin des enseignes politiques.
(1) Paris, chez l'auteur, 5i,]qaai des Orfcvrei, et chez Aubry, 16, rue Dauphiae.
(2) V. p. 198 du t. V des Œuvres de A. de Longpéiier.
354 [COLLECTION DE PLOMBS HlSTOEtlÉS
Disons d'abord qu'à part toutes les îoducUoDs qu'on Ure de l'examen des types figurés sur ces plombs, on a maintenant uac raison déterminante, bien claire, pour leur donner le nom de méreau. Elle nous esl fournie par la légende d'une pièce trouvée au pont au Change en 1850.
Nous reviendrons plus loin sur le sens de l'inscription merelli ad semiduplum, dont nous nous bornons d'abord à signaler le premier mot.
M. Forgeais a si bien expliqué l'usage des méreaux capitu-^ laires que nous ne pouvons résister à la tentation de transcrire ici quelques passages de son livre.
i< Avant tout, il faut savoir que le bréviaire, à la récitation duquel tous les prêtres sont encore tenus, se chantait et se psalmodiait publiquement dans les monastères et les cathédraleq. C'était ce qu'on appelait l'office divin ; et pour la messe, par exemple, beaucoup de simples chrétiens tenaient à l'entendre chaque jour, non pas seulement récitée, mais chantée.
<i Quant aux heures de l'office, c'est-è-dire aux diverses sections du bréviaire, il était absolument reçu qu'elles devaient être chantées chaque jour dans tous les chapitres soit canoniaux (communautés régulières d'hommes ou de femmes, chapitres épiscopaux), soit collégiaux (c'est-à-dire d'un moindre nombre de prêtres attachés à une église qui n'était pas cathédrale). Le goût des fidèles pour cette célébration quotidienne avait occasionné la fondation d'un grand nombre de collégiales qui entretenaient chacune un certain nombre d'ecclésiastiques chargés de celte fonction, aussi bien que de célébrer tous les jours la messe à des heures marquées... Le chanoine n'était prébende ou bénéficiaire (pourvu d'une rente
payable ad hoc) qu'à la condition bien connue de prendre pari à ce service divin tous les jours.
(( Ces fondations avaient d'abord paru toutes simples, puisque Ton savait à quoi Ton s'engageait en les acceptant. Mais il arriva, comme toujours, que les donataires trouvèrent bon, peu à peu, de garder le bénéfice tout en écartant la charge. On donnait de bonnes ou de mauvaises raisons pour se dispenser d^assîster à l'office, en tout ou en partie, mais très spécialement quand il s'agissait de se lever la nuit et de passer une ou deux heures dans l'église pendant l'hiver... Ce fut seulement vers le xu« ou le xni« siècle, je crois, que Texpérience suggéra de prendre les gens par Tintérèt, qui est malheureusement une meilleure garde que la conscience toute pure. En conséquence, une bonne partie de la pension canoniale ne fut plus touchée que sur la constatation de la présence à Toffice (1).
(( Communément, on imagina de ne pointer le nom des arrivants qu'à mesure qu'ils se présentaient au chœur, et passé un certain instant, il y avait diminution ou retenue complète delà quote-part afférente à cette partie de l'office... Si l'on faisait le payement à l'arrivée de chacun, moyennant qu'on n'arrivât pas trop tard, on établissait évidemment dans l'église une sorte de bureau dont l'inconvenance sautait tout de suite aux yeux. Enfin l'on trouva les jetons de présence, dont l'invention nous parait aujourd'hui toute simple; dès lors, il suffisait que l'officier chargé de ce soin se trouvât à la porte du chœur pendant le temps prescrit pour l'arrivée opportune, et fit à chacun la remise de son méreau, comme on distribue aujourd'hui des jetons de présence aux membres de plusieurs corporations ou réunions scientifiques, financières, etc.. Généralement, le terme de tolérance pour l'arrivée au chœur ne dépassait pas, à la messe, le Kyrie ou, à l'office, la fin du premier psaume.
(1) Si D0U8 en croyons Pierre Janvier, curé dune paroisse de Mcaux au xviio siècle, la rétribution était impuissante à produire l'effet qu'on en avait attendu : u Le peu d'assiduité, dit-il, que font les chanoyncs à Téglise, contre leur serment et foy, leur ont fait oster les méreaux. » Voy. Revue numism. 1841, p. 150. (P. 91 du t. IV des Œuvres de A, de L.)
336 COLLtiCTION DE PLOMBS HISTOttlES
« L'office, dont se compose la tAche quolidienne du bréviaire, se divise en plusieurs sections qui peuvent souvenl et même doivent être séparées. C'est ce que l'on appelle des heures, parce que le moment de leur récitation normale correspond k certaines parties du jour.
« Il y a Mathies et Laudes, communément comprises loales
les deux sous ta dénomination de Matines. D'après ce nom, on voit que leur véritable moment est le malin; mais à vrai dire le grand malin, le chant du coq. L'usage s'introduisit peu à peu d'anticiper (comme on dît) les Matines en les récitant la veille au soir; mais les chapitres un peu sévères n'admircal pas ces adoucissements. L'abbé Lebcuf témoigne que, de son temps, les chanoines de Paris célébraient encore les Matùm vers le milieu de la nuit. »
Le méreau des Matines qu'on voit ci-dessus a été trouvé au Petit-Pont, en 1861 . C'est au même endroit de la Seine qu'on a recueilli en 1862 cette seconde pièce, qui appartient au
siècle suivant (ICH)- Toutes deux paraissent avoir été fabriquées pour l'église métropolitaine de Notre-Dame de Paris. Les lettres MA qui se trouvent placées dans le champ, près de la ligure de la Vierge, peuvent se traduire par Matines ou par Maiia.
M. Forgeais se demande si ces méreaux ont été fabriquai
pour les chanoines ou pour les membres laïques de la confrérie. Il fait appel, pour éclaircir celle question, au zèle des personnes qui étudient les anciens textes que recèlent les archives.
Sur ce méreau, trouvé au Pont-Neuf en 18G1, on lit Primp, la première heure du jour, parce que les Matines devaient être terminées avant le lever du soleil et que Prime se chantait à six heures du matin quand on no réunissait pas cette partie do l'office à quelqu'une des suivantes.
Tierce (troisième heure) se chantait k neuf heures. Ce méreau, trouvé au pont Notre-Dame en i862, porte une indication VI. D qui doit le faire attribuer aux chanoines de la cathédrale, car six deniers pour Tierce seule représentent une valeur considérable qui ne devait même être applicable qu'aux fêtes du premier ordre. L'orthographe de TIERSE étonne un peu au premier abord, puisque ce mol vient de tertia. Hais notre forme moderne tierce n'est pas meilleure, et se trouve en désaccord avec le masculin tiers.
Ce méreau, trouvé près du pont Notre-Dame en i 863 et qui