PL. II
De toutes les figures de bronze que nous a laissées Tantîquité, les plus rares, sans contredit, sont celles qui représentent des particuliers. Je ne pai'le pas des bustes, mais des images entières, surtout de celles qui sont exécutées en petit. La raison de cette rareté est, en premier lieu, que Texécution d*un portrait réclame le talent d'un artiste habile; que, dans l'antiquité, les artistes ne furent jamais bien nombreux, et que peu de particuliers pouvaient faire les sacrifices d'argent nécessaires pour mettre à leur service un ciseau consacré à la reproduction du type idéal de Jupiter, de Vénus ou d'Apollon ; quant aux artistes médiocres, aux artisans, ils préféraient sans doute copier à la douzaine les statues célèbres des dieux et des héros; il ne s'agissait plus pour eux, dans ce cas, que d'imiter une attitude bien connue qui suffisait pour déterminer l'identité du personnage.
Si l'on avait quelque vœu à accomplir, quelque ofTrande intéressée à déposer dans les temples, plutôt que. de faire faire sa propre image, on aimait mieux dédier une statue de dieu, même d'un dieu différent de celui que l'on voulait implorer ou remercier, comme l'a fait voir M. Letronne (1).
(1) Voyez Rev. arch,, 1. 1, 2« partie, p. 439.
En second lieu, les portraits de particuliers n'offraient souvent, après quelques générations, aucun intérêt, et s'ils étaient de métal, ils échappaient bien difficilement à la fonte, genre de malheur que le marbre n'avait pas du moins à redouter. II en fut de même au moyen âge, temps pendant lequel les représentations de Dieu, de la Vierge et des Saints étaient transmises de siècle en siècle, et toujours conservées par les fidèles. <
La découverte de la figurine dont M. le vicomte de Jessainl vient d'enrichir sa collection est donc un fait digne de remarque. Ce monument fut récemment trouvé dans l'Aisne, à quelque distance de Soissons ; sa hauteur est de 1 1 centimètres, et il est fait de bronze jaune recouvert d'une belle patine brune. Les yeux sont d'argent, et toute la figure est exécutée avec un soin qui en fait un morceau précieux» indépendamment de f
l'intérêt qu'elle excite sous le rapport archéologique.
Le personnage que représente cette figurine est assis sur un siège dont les pieds manquent ; il a les cuisses et les jambes recouvertes par une draperie, dont l'extrémité tombe derrière le siège. La tête offre une expression douce et souffrante. Un des pieds est nu et posé seulement sur une sandale, Tautre est complètement chaussé.
Ce qui rend cette figure extrêmement remarquable, c'est l'état de maigreur extraordinaire des bras et du torse qui laissent voir tout le système osseux. Une créature humaine ne peut être amenée à cette étisie surprenante qu'après une ma- l
ladie fort longue et fort grave, telle par exemple que la pbthisie pulmonaire. On s'aperçoit bien facilement que l'artiste a découvert toute la partie supérieure du corps pour mettre en évidence cette effrayante maigreur.
La gravité maladive du visage, le soin avec lequel les cheveux et les yeux sont traités, excluent l'idée d'une caricature* car on a des exemples d'empereurs, d'acteurs, de divinités même, dont les imperfections étaient ridiculisées avec une extrême liberté (1). Parmi les infirmités qui prêtaient à la rail-
(1) Wiuckelman, Monumenti inediti, no 190. — Lenormant, Mémoire sur fes caricatures de Caracalla conservées dans le mnsée d'Avignon : NouveUes annaie.'i
lorie, on pout compler la maigreur, témoin les misérables infibules, dont Winckelman a publié le dessin (i) ; mais lattitude grotesque de ces figures les distingue complètement de la nôtre.
(iello-ci parait avoir été faite par ordre d'un malade qui voulait consacrer dans le temple d un Dieu sauveur, Apollon ou i£sculape, le souvenir de sa guérison, plus heureux que Phayllus, général phocéen, dont parle Pausanias, qui, s'étant vu en songe aussi maigre que le squelette do bronze dédié par Ilippocrate dans le temple de Delphes (2), ne tarda pas à tomber dans une maladie de langueur qui réalisa bientôt ce que le songe avait présagé, et le conduisit au tombeau.
Sur le devant de la draperie, se lit une inscription en caractères formés de points :
€TAAMIAAC n€PAIK
On doit sous-ontendre ANE0HKEN, et traduire : Etidamidas, fils de Perdiccas, a dédie celte figure.
C'est donc un ex-voto du genre de ceux que le christianisme a rendus si communs; mais je ne connaissais d'autre monument antique de cette classe que la jambe de plomb suspendue à une chaîne d'or que Linck avait rapportée de Grèce.
Cette statuette, trouvée au centre de la Gaule, ne saurait y avoir été fabriquée, mais elle a pu y être apportée comme une singularité intéressante à l'époque où les mœurs romaines, et avec elles le goût des collections, se répandirent dans notre pays.
Les caractères sont iracés de manière que l'on ne sait, au premier abord, s'il faut lire €YAAAAIAAC ou CYAAMIAAC Sans la petite distance qui existe entre les jambages intérieurs
de rimtUut archéologique, t. II, deuxième partie. — J. de Witte, Catalogue de la collection Durand^ n<» 1685 à 1692, 669 et 670. Le môme, Explication d'une amp*u)re à iujet comique; Annotes de tlmt, archéol, de Rome^ t. XUI, p. 330. Voy. la parodie de l'arrivée d'Apollon à Delphes gravée en tête de la thèae de M. Lenormont : cur Plato Arittophanem in convivium induxerit; 1833.
(1] Monumenti inediti, a» 188.
(2) 'Ev ToTc âva^tM(9t toO 'Aic6XXtt>voc |itVT)tia y)v x>XkoO ^povitotépov, ««TeppuTjxiTOc TE rfiri Totç dàpxoLç, xai xà ôffT& vicoXeiitofilvou |i6va. Paaê.,PAoctd.,n, 10.
de TM, ce qui semble en faire deux lambda^ je ne penserais pas au premier de ces noms qui est, autant que je puis le croire, tout à fait inconnu, tandis que Tbistoire et les monuments nous ont conservé le souvenir de plusieurs Eudamidas. Car, sans compter ce Corinthien si confiant en amitié, et dont Lucien a rendu le testament célèbre (1), on connaît deux rois de Sparte (2) qui portaient ce nom, ainsi qu'un vo[jLoçûXa5 de la même ville (3), et ce chef lacédémonien, frère de Phœbidas, qui fut mis à la tète de troupes envoyées enThrace pendant la guerre contre les Olyntbîens (4).
D'ailleurs, ce nom est un dérivé régulier d'Ëudamus, nom connu aussi bien que celui d'Eudames (5). Perdiccas est un nom que Ton peut dire exclusivement macédonien, et qui se rencontre rarement dans les écrivains anciens, mais il a pu être porté à Alexandrie, et de là transporté à Rome.
Il est assez difficile de déterminer le pays où cette figurine a été fabriquée ; quant à Tépoque à laquelle vivait Eudamidas, je crois qu'elle a dû précéder de bien peu l'ère chrétienne. La coiffure de ce personnage est tout à fait celle d*Auguste ; je dois faire observer, en outre, que l'on aperçoit aux extrémités des jambages droits des lettres de l'inscription (voyez pi. n, le fac-similé placé au-dessous de la figure) de petits traits que les paléographes appellent «/>tces, genre d'ornement qui s'est introduit vers le i*' siècle avant Jésus-Christ, mais seulement, comme le remarque M. Letronne (6), dans l'écrî-
(1) Lacian, ToxariSy 22. 'AicoXeiicti» 'Apetottca piàv tt^v fiiiQTlpa piou rpl^siv xat YV)poxo|jietv, Xapi^évci) 8è tt,v duyaTipa piou ExSoOvai jiexà icpoix6;, ÔT[ô<n;v Stv «XfitoTYjv èictâoOvai icap* a6toO SuvTjxat.
(2) Polyb., IV, 33, 13. — P!ut. i» Agid,, c. 3. — Pausan., UI, 10, 5.
(3) Inscription trouvée à Sparte près du théâtre et de la tour méridionale. Boèckh, I»' vol., p. 616, n» 1240. V. deux autres personnages du même nom dans les inscriptions découvertes au tliéAtre et près du temple de Lycurguc Ihid., p. 623, n° 1249, et p. 623, u» 12o6.
(4) Xenoph., Hist, grspc, lib. V, c. n, 24. — Diod. Sic, lib. XV, xx, 3; xxi, «.
(5) Aristopli., PL 884. Eudamus, ptiilosophe qui vendait des anneaux magiques. — Cf. Mionnet. Ces noms se trouvent sur des médailles de Cos et de Smyme. — V. aussi Muratori, MXXVII, 1. L'inscription d'Eudamus, filsde Castor. — Cf. Diog. Laert., IV, 30, 31.
(6) Explication d'une inscription grecque trouvée dans rintérieur dune statue antique de bronze. Paris, 1S43, p. 33.
turedes inscriptions sur pierre ou sur métal, car il n'en reste aucune trace dans celle des manuscrits d'Egypte ou d'Hcrculanum.
Il est fort étonnant que l'artiste à qui Ton doit Vex-voto d'Ëudamidas, et qui a su modeler le cou, le dos, le bas-ventre et les bras avec un talent anatomique vraiment irréprochable, n'ait pas su comment s'attachaient les côtes et n'ait nullement indiqué' le sternum. Un petit squelette de bronze conservé dans le musée Kircher (1) présente la même singularité; sept côtes de chaque côté viennent se joindre entre elles sans sternum ni fausses côtes.
Cet oubli dénote, chez les artistes de l'antiquité, l'absence d'études ostéologiques, et le fait est que les représentations de squelettes sont très rares. Cela tient à ce que, bien différents en cela des chrétiens du moyen Age, les anciens avaieni horreur de la mort; si, à une époque, comparativement récente, on voit Trimalcion faire apporter à ses convives, au milieu d'un festin, un squelette d'argent, il faut considérer cette action comme un raffmement dé débauche d'un homme blasé qui avait emprunté à la civilisation corrompue des Egyptiens (2) ce moyen d'excitation, et que la peur de cesser de vivre stimulait à abuser de la vie.
(1) FicoroDi, Gemm, antiq, littéral. Rome, 1158, pi. VIII, n» 4.
(2) Hérodote, II, 78. 'Ev ôà Tr^crt ffuvoyfftTrj(n Toîai evdattJ.o(ji auTéwv, Ineàv àitb SssTTvou Ylvci>vTat, Tcepiçépet àvTjp vExpbv ev <ropcô Ç'jXivov 7CEicotrj|jiévov, (ie{A(|jir|(iêvov eç Ta |jiàXt<rTa xài Ypa9rj xat ê'pYw* piiYaOoç ocrov ts itavTYj TtYj^jyxtov, r, Ôtitr,-/uv ôeixvùc Se Ixao-tb) Tb>v 9v|jiicot£(i}v, Xéyet, 'Ec toOtov opiuv, ictvé tc xai rêpiceu* ï<n9Li yotp àico6atvà)v toioOto;.