DE CILICIE
aurait repris son ancien nom pour le perdre encore bientôt après! Le système indiqué par M. Mionnct me parcdt d'autant plus facile à adopter, que Castabala était située très près d'vEgée, suivant l'itinéraire d'Antonin, et par conséquent dans le voisinage du Pyrame, fleuve qui, d'après le témoignage positif des médailles elles-mêmes, baignait la ville d'Hiéropolis.
GORACÉSIUS.
N" 4. ANTCON€INOC KAICAP; Tête lauréo d'Antonin le Pieux, à droite.
% KOPAKHCICOTCON. Diane, vêtue d'une tunique courte et d'une chlamyde, marchant à droite ; de la main gauche étendue, elle tient son arc, et de la droite, elle tire une flèche de son carquois; près d'elle est un chien courant. M, 6. (PI. I, n" 3.)
La carte dressée par M. Dufour pour faire suite à la Description des médailles grecques de M. Mionnet, place Coracésius entre Corycus et Séleucie, et cependant tous les auteurs anciens s'accordent à considérer cette ville comme la h'ontièro de la Cilicie et comme située sur le fleuve Mêlas, à quelque distance de Sidé de Pamphylie (1).
Le type de la médaille rappelle le temple de Diane Sarpédonia, que Strabon place en Cilicie, sans préciser en quel lieu il existait (2). Je crois pouvoir hasarder ici une conjecture qui m'est suggérée par la comparaison du type de la médaille de Coracésius avec quelques autres monuments de l'antiquité figurée.
La déesse, telle que nous la voyons ici représentée, doit-elle être appelée seulement Diane chasseresse, et son attitude ne rappelle-t-elle pas plutôt la part qu'elle prit au célèbre combat des dieux contre les géants?
Un bas-relief de la Villa Mattei (3) montre Diane ajustée de
(1) Ka\ To KopaxT,o-iov, otpyyj tr,; Tpa)(gta{ KiXixia;. Strab. XïV, p. 667. — Tlpco- Tov TOtvuv ifïxi T&v KtXtxidv çpo\5piov To KopaxT)9(ov. lôid.f p. 668.
(2) Strab., XIV, p. 676. 'Ev Bï tr; KiXixîa ê<TTi xa\ to tÎ)<î Sotpïwjoovta; *ApTstJ.idoc lepbv xa\ (lûcvT&îov.
(3) Actuellement conservé au Vatican.
la même manière que sur notre médaille, ayant près d'elle son chien qui la défend contre les attaques d'un géant an guipède qui s'apprête à lancer des quartiers de rocher. Millin y voit encore une Diane chasseresse, dénomination que conserve le savant traducteur ^e la Symbolique {^) ; et cependant le combat est évident.
D'autres monuments, parmi lesquels je citerai un vase de très ancienne fabrique reproduit par Dubois-Maisonneuve (2), et une intaille publiée par Millin (3), représentent la iiUe de Latone au moment où, suivant Apollodore, elle combat le géant Gration (4) .
Le bras étendu en avant caractérise, à mon avis, Faction du combat, et il en implique toujours lïdée dans les figures de Jupiter-Promachos et de Pallas-Promachos.Ces divinités sont prises dans cette acception alors même qu'elles ne sont point en présence de leur ennemi; c'est une sorte d'abréviation d'une scène connue, que l'exiguïté du champ d*une médaille semble autoriser et à laquelle l'esprit supplée parfaitement. Je suppose que le caractère de Promachos peut être étendu à Diane lorsque, comme sur la médaille de Coracésius, elle tient son arc en avant, tandis*que Ton réserverait le titre de chasseresse à la Diane qui vient de saisir par ses andouillers d'or la biche de Cérynée.
PHILADELPfflE DE CÉTIDE.
N" 5. ATT. K. M. OTH. MAllMEINOl. {sic). Buste lauré de Maximin, tourné à droite, la poitrine couverte d'une cuirasse à écailles.
i^. OIAAAEAOflN. KHTIAOC. La Fortune debout, à gauche, tenant de la main droite un gouvernail et portant sur le bras gauche une corne d'abondance. iE. 10. (PI. I, n° 4.)
(l) Bel. de Ta/i/., aUa», n* 328.
.2) PI. LXXXTV.
(3) Galerie mythoiogique, pi. XX, n» 414.
(4) Apollod., 1. I, c. 6, g 2. - Ou peut-être Otus, frère d*Éphialtè9. Idem, lib. I, c, 1, § 4.
DE CILICIE. li
On ne connaissait jusqu'à présont de cette ville aucune médaille, et la lecture de celle-ci offre quelque difficulté en raison du peu de relief des caractères, dont quelques-uns sont à peine pcrceptible.s. La légende, une fois reconnue, en est si précise, que Ton ne peut entretenir aucun doute sur son attribution à la Cilicie ; mais le district de Cétis n^ fût-il pas indiqué, le rapport frappant des grands bronzes de Diocésarée qui portent au revers le type de la Fortune (1) avec la médaille de Philadelphie, aurait suffi pour établir la localisation de ce monu* ment numismatique. Je dois ajouter que son style le sépare entièrement des médailles de la Décapole et de la Lydie dont la fabrique est bien connue et se distingue par des traits particuliers à ces contrées. La partie la plus fertile de la Cilicie Trachéenne, suivant Walpole, est la vallée du Calycadnus qui portait le nom de Cétis (2). Le fleuve venant du nordpuest, traverse les villes d'Ermerek, de Sinanti, de Moût et de Sélefké, et se jette dans la mer un peu au-dessous de cette dernière. On pense qu'Ermorek estFancienne Philadelphie, et que Diocésarée existait sur un affluent du Ghiouk-Sou (Calycadnus), dans un lieu où se voient encore aujourd'hui des ruines assez considérables (3). Le colonel Leake accepte également cette tradition (4).
DIOCÉSARÉE.
No 6, AYTOK. KAIC. M. ATP. ANTC0N€INOC CEB. Buste
(1) Mionnet, t. III, p. 577, n« 194, et Suppl., t. VU, p. 209, no 235. Cf. au sujet de la Fortune que représentent les médailles des villes de rantiquité, Ch. Lenormaut, Nouv, Ann, de Vimt, arch.^ t. I, p. 241. L'ingénieuse idée du savant académicien est venue lever un des plus graves obstacles qui s'opposât à l'interprétation uniquement symbolique des médailles frappées par les villes du monde ancien.
(2) KaXu8voc ^vo(ia xta icoTa(iâ>, ép^opiévfd {lèv â^vwOiv 7r66ev àico Tfi>v ttjc Ky)ti8oc, X. T. X. Basil. Seleuc, de Vita S. ThecL, p. 120. — Kaî yôp tiç tôv KtiTididiv TOuTcov xa\ eùicaipidûv Yuvatxcov Baaatavi^, x. t. X. Ibid. 140, Ptolémée, I. V, c. 8, donne Ktitic, mais il ne range dans cette division de la Cilicie ni Philadelphie, ni Diocésarée qu'il place dans la Cilicie Trachéenne.
(3) Walpole's TraveU through Asia Minor, p. 243.
(4) Essays ofa map of Asia Minor, — Province dltschil.
lauré de Caracalla jeune, tourné adroite, les épaules couvertes d'un paludanoentum ; devant le profil, dans le champ, deux contre-marques elliptiques, dans Tune desquelles se voit un foudre et dans l'autre un aigle éployé.
1^. AAP. AlOKAICAPEflN. Pallas dans un quadrige, lançant la foudre de la main droite; de la gauche elle tient un bouclier circulaire duquel s'élancent des serpents. M. 9. Collection Borrell. (Pl.I,n«'5.)
Le centre du bouclier, très usé par le frottement, laisse encore voir une élévation irrégulière que je considère comme le Gorgonium (1). .
Le type de cette médaille, Pallas dans un quadrige, est unique, à ce que je crois, dans la numismatique ancienne. Il rappelle le camée du musée Famèse gravé dans Winckelmann (2), qui représente Jupiter foudroyant deux géants anguipèdes. C'est à Pallas que Jupiter a confié exclusivement la foudre pendant le célèbre combat, et c*est à cette arme puissante qu'il faut attribuer, sans doute, la grande part que lui donne Aristide (3) dans la victoire que remportèrent les
(i) CeUe circonstaDce peut être considérée comme un anachronisme de la part du graveur, puisque la guerre des Titans fut antérieure à Texpédition de Pcrsée.
(2) Monumenti ined,, n^ 10.^ Une amphore tyrrhénienne du musée Blacas représente Pallas dans un quadrige, s'apprètant à percer de sa lance un géant étendu aux pieds des chevaux. Les savants auteurs de VÉlite des monuments céramographiqueSf en publiant cette peinture inédite, ont indiqué tous les passages des textes qui attribuent un char à la déesse pendant le combat contre les géants; entre tous les noms donnés à Tantagoniste de Pallas et qu*ils citent, ils ont préféré celui d'Encelade. Cependant le vêtement étoile du géant renversé pourrait désigner suffisamment Astérius. W loc. laud., p. 17 et suiv., pi. XI.
(3) T. I. Orat, in Athen,, p. 11. — Les représentations de Pallas armée de la foudre ou secondant Jupiter dans le combat contre les géants, sont fréquentes. Médailles d'Antigone Gonatas. Mionnet, I, 580 ; de Phaselis de Lycie, id. 111,442. — Bas-relief d'argent du Collège Romain; Winckelmann, Mon, ined., p. 11. Cf. idem, Pierres grav. de Siosch, p. 51 ; de Witte, Cat. Durand, p. 1, 2, 14, 15 et 16; Cat. de Canino, p. 5 et 29; Cat. Beugnot, n^ 2. Une pierre gravée {Cat, de Stosch^ p. 50, n^ 109} représente une divinité barbue armée d'un casque et d*un bouclier et foudroyant un géant. Winckelmann y a vu encore un Jupiter, quoique les attributs soient ceux de Mars. Au reste, bien que les dieux soient souvent représentés combattant des géants, jamais ils ne sont armés de la foudre.
DE CÏLICIE. 13
dieux. Ceux-ci combattaient à pied (t), et c'est ainsi que les représentent les monuments (2). Je ne sais si Texception faite en faveur de Pallas est due à ce que cette déesse est en quelque sorte l'expression matérielle de l'esprit de Jupiter (3), ou si le quadrige est un attribut nouveau de TAthéné-Nicé. La foudre et le char de la Victoire réunis exprimeraient alors un combat livré avec succès ; et c'est encore l'idée que fait naiti*e la présence alternative sur les médailles de Séleucie, d'une Victoire et d'urje Pallas armée perçant de sa lance ou foudroyant un géant anguipède (4).
La Cilicie, séparée du reste de TAsîe par les chaînes du Taurus, semble en être restée aux premières scènes de la mythologie. Le type de ses médailles est presque partout consacré à Jupiter. Quelques-unes nous retracent des épisodes de la gi'ande lutte élémentaire des forces célestes et des enfants monstrueux de la terre (5); et il est probable que les Ciliciens
(1) VulcaÎD épuisé de fatigue fut reçu par le Soleil qui le prit sur son char. Apollon. Rhod., Argon., III, 230 sqq.
Kat ot y^oLkxbicoBoLÇ Taupou; xâfiie Cllçstffro;), '/âXx£a o£ a^écov ''IIv (TTÔttaT' • ex Ôè itvpb; Ôeivôv aéXa; à(xiTvete(rxov • nçioç S& xai ûcvt6y\^ov OTiSapoO àda(iavTo; éépoTpov r,Xaaev, 'HeXtoi tivûv x^P'"''» 2> P^ V-^^ inuot; SéÇaxo, ^XeypaÎT) xex(i.r|6Ta 6r,V0TîiTt.
(2) Cf. les monuments indiqués dans la note 1» p. 12. — Voir encore médaille de Doron de Cilicie, sur laquelle Hercule est représenté combattant un géant anguipède. Mionnet, t. III, p. 178, n* 298. — Lès pierres gravées reproduites dans l'atlas des Religions de tantiquité, u»* 302, 329, 338, 336. — Winckelm., Monum, ined,, n« 4.
(3) Aussi la voyons-nous associée à ses combats, à ses travaux. Pallas est, comme Jupiter, représentée à la fois assise et nicéphore. — Car la déesse Roma n'est que le palladium d'une seconde Troie. — La divinité représentée au revers du statère d'or des Étoliens est la seule exception à ce principe que nous connaissions.
(4) Mionnet, t. III, n»» 282, 287, 290, 293, 296, 303, 306, 307. 308, 312, 313, 314, 330. — A Sidé de Pamphylie, la Victoire est constamment au revers de la tête de Minerve. Là aussi ces deux déesses alternent sur les médailles.
(3) L'influence victorieuse des astres sur les reptiles est un fait qui ressort de l'examen d'une foule de monuments ; le combat des puissances du ciel contre les géants produils de la terre humide en est l'expression symbolique; le soleil et la lune sont les destructeurs reconnus de tous les monstres. Un vase très précieux, publié par M. Roulez dans le Bulletin de V Académie royale de Bruxelles, nous montre Hercule et lolas triomphant de l'hydre au moyeu des armes solaires et lunaires, la harpe et les torches (pag. 123, 1840, t. VU,
avaient à cet égard quelques traditions particulières, suivant lesquelles, sans doute, leur pays aurait été témoin de cet événement. La Fable fait naître en Cilicie Typhon, que Jupiter foudroie aussitôt après sa naissance (i); le Titan Sycéas, poursuivi par le fils de Saturne, trouva un refuge dans cette province, et donna son nom à Tune de ses villes (2). Enfin les médailles de Séleucie, de Doron et de Diocésarée viennent encore nous révéler une croyance dont elles sont le dernier reflet.
2« partie). Le vase d'Archémore, publié par M. Gerhard dans les Nouvelles Annales (t. I, id87, p. 356), fourait une nouvelle preuve de cette idée ; Hercule qui tue le dragon des Hespérides est accompagné de la lune et d'Hespérus {BulL de Cfnst, arch,, 1835, p. 201 et suiv.), et c'est Minerve qui lui envoie la victoire. Persée qui détruit le monstre n*est lui-même que le soleil, et le char à quatre chevaux de la Pallas foudroyante la rapproche singulièrement de lastre des nuits qui, dans sa course vagabonde, lance des flèches mortelles aux ennemis de TOlympe. — D'autre part, si Persée est le soleil. Minerve est aussi la lune {Reliffions de Vont,, t. II, p. 752). Minerve et Diane sont les com- (mgnes des jeux de Pr^serpine quand celle-ci est ealevée dans les plaim^s d'£nna, et Ton sait qu'en pareil cas les acolythes d'une déesse ne sont que de simples variantes des formes de la même divinité {Novv. Gai, myth.^ p. 35). Si Ton rapproche ce qiii précède de Uidée de Platon (Phxdotif p. 41, Bek.), qui considère Jupiter dans son quadrige et Pluton dans son char comme l'image du soleil levant et couchant, on comprendra combien le quadrige, en donnant à Pallas le caractère de la lune qui se lève, convient à son action destructive. — Cf. les médailles d'Athènes, au revers desquelles la chouette est remplacée par un croissant. Mionnet, II, 30.
(1) Euslathe, I,' 345; Eudox,, Violariuniy 406; ÂpoUod*, I, 6, 3.
(2) Alhen.,111, 78.
NOUVELLES OBSERVATIONS
SUR
(Extrait du tome IV de la Revue numismatique^ 1839, pp. 178-184.)
Au mois de janvier 1838, la Revue donna un article de M. Ch. Lenormant, sur quelques types de médailles romaines (1). L^auteur discutait, pntre autres choses, la valeur assignable à la figure barbue que porte une des variétés de deniers de la famille consulaire Titia. Il avait compris, avec cette sagacité qu'il apporte dans tous ses travaux, que ce type, comme celui de beaucoup d'autres médailles de la même classe, était une allusion au nom du monétaire.
Cette explication, si conforme à Tesprit qui dictait le choix des types anciens, était en même temps si simple, qu'elle n'avait guère besoin que d'être énoncée pour être comprise et acceptée par les archéologues.
Pour moi, et je ne me cite ici que pour prouver que l'opinion de M. Lenormant pouvait être facilement saisie par les moins éclairés, pour moi, dis-je, je crus que l'on ne pouvait mettre en doute la justesse de cette interprétation, et je m'empressai d'y rendre hommage (2). C'est donc avec surprise que j'ai vu paraître quelques mois après une. réponse à l'article de M. Lenormant, dans laquelle M. le baron d'Ailly réfutait ou plutôt niait Texplication donnée du type des deniers de la
(1) Bévue numismatique j 1838, p. 11.
(2) EncycL du XIX^ siècle, t. XXIV, p. 484.
16 NOUVELLES OBSERVATIONS
famille Titia (1). Mais ^n même temps, M. d'Ailly annonçait une explication nouvelle qu'il comptait développer avec l'aide des auteurs italiens; et ce travail, longtemps attendu, vient enfin de paraître.
Je dois dire d'abord que, lorsque j'en eus pris connaissance, le premier sentiment que j'ai éprouvé a été un vif désappointement. Je m'attend&is, en effet, à y trouver la question résolue d'une manière complète ; et je vois qu'en faisant le catalogue raisonné des diverses opinions émises parles antiquaires italiens, M. d'Ailly se trouve forcé de rejeter toutes leurs idées relatives au Pégase, et se contente de considérer ce type comme prenant sa source dam un fait qui nous est encore inconnu,
M. d'Ailly avouera avec moi que cette proposition est un peu vague, et laisse le champ libre à bien des conjectures. Il me permettra donc, jusqu'à ce qu'on ait découvert le fait qui doit nous éclairer absolument, de m'en tenir à l'opinion de M. Lenormant. Mais avant de parler du Pégase, je vais d'abord examiner l'intei-prétation de M. Betti, telle que M. d'Ailly l'a reproduite, abandonnant, avec ces Messieurs, tout ce qu'a dit sur ce sujet le comte Borghesi.
M. Betti établit que la tète diadèmée, ailée et barbue, est celle de Mercure, et de Mercure considéré comme dieu du Sommeil, caractère qui lui était donné suivant Homère et Athénée (2).
Pour expliquer ensuite la connexio!) qui peut exister entre le Sommeil et Q. Titius, qui a fait frapper les deniers qui nous occupent, il rattache la famille Titia à Un Titus des premiers temps de la république. Or, ce Titus vit, suivant l'histoire, deux fois Jupiter en songe ; donc ses descendants, ou prétendus tels, ont tenu à honneur de faire graver sur leurs mojmaies la tète du Sommeil j sous des traits vraiment archaïques^ afin de mieux rappeler l'époque reculée à laquelle avait eu lieu ce fait prodigieux (3).
(1) Revue tiumism,, 1838, p. 243.
(2) Ibid., i839, p. 23.
Maintenant, sans rechercher si les artistes de la fin de la république romaine étaient assez antiquaires pour donner à la tête qu'ils avaient à représenter des traits vraiment archaïques, je dirai que le plus grand obstacle à Tadmission de Tidée de M. Betti est le défaut total de preuves de la liaison de la famille Titia avec le Titus dont parle Tite-Live. Cette supposition est parfaitement gratuite et ne repose sur aucun témoignage historique, ou s'il en existe qui nous soient restés inconnus, il était important de les produire ; c'est par là qu'il eût fallu commencer.
Dans l'état des choses, il me semble infiniment plus naturel de voir dans la tête à barbe cunéiforme une représentation du dieu Titinius, choisi comme type parlant^ comme expression phonétique du^nom de Titius.
C'est là tout ce qu'a dit M. Lenormant, et je m'étonne que l'on ait cherché un autre sens à ses paroles. Ainsi lorsque M. d'Ailly suppose que le monétaire romain a emprunté les di^ vers types de ses monnaies à ceux de la ville de Lampsaque (i), lorsqu'îY s'étonne du peu de soin qu'à mis le monétaire 7*omain à mieux imiter le Revers des mowiaies de cette ville (2), il crée à plaisir des difficultés dont le travail de M. Lenormant ne renferme pas la moindre trace.
Il est tout à fait évident, pour quiconque connaît les médailles de la Grèce, que le denier romain n'a point été copié sur les médailles de Lampsaque, ni en tout, ni en partie (3).
Mais il n'en est pas moins vrai que ces médailles présentent des types analogues, dont l'origine doit être expliquée, non pas par une intention d'imitation servile de la part de l'artiste romain, mais par une communauté de culte entre les deux villes, Rome et Lampsaque, communauté qui devait pro-
(1) Revue numismaiique, 1S38, p. 243.
(2) Ibid., p. 244.
(3) A propos de la médaille de la famille Cornuficia, que M. d'Ailly cite, avec raison, comme ayant été frappée hors de Rome, je ferai remarquer que si Q. Comuficius, gouverneur d* Afrique, a emprunté à la Cyréualque le type de sa monnaie^ on a tout lieu de croire qu'il ne Ta fait qu'en raison du rapport que ce type avait avec son nom de famille.
18 NOLVKLLES OBSERVATIONS
duire des figures semblables pour les mêmes divinités. Ur, quoique M. d'Ailly nous assure que la tête de Priape, que nous montrent les monnaies de Lampsaque^ a les caractères de laideur et de difformité qui engagèrent t amour-propre de Vénus à le cacher dans cette ville (1), je n'ai rien trouvé de semblable sur ces monnaies. Loin de là, je citerai deux bronzes de M.-Aurèle (2), frappés à Lampsaque, sûr lesquels la tête de Priape a tous les traits d'une beauté remarquable. Sur l'un d'eux le buste de Priape a les cheveux relevés au moyen de bandelettes, dont les extrémités retombent sur sou cou. Un autre bronze de Maximin (3) présente un Priape ithyphallique, dont la barbe cunéiforme est très distincte.
Le Priape en forme d'Hermès, publié par M. le professeur Gerhard (4), aie visage aussi beau que celui de Jupiter; ses cheveux sont relevés par un bandeau, et sa longue barbe descend sur sa poitrine. Il est vrai qu'il n*a point d'ailes à la tète ; mais la double figure à barbe pointue que porte l'as de la famille Titia (5) en manque également, et cependant cette figure est bien la même que celle des monnaies d'argent de la même famille. La seule chose que l'on puisse en conclure, c'est que les ailes n'étaient pas un attribut indispensable pour caractériser les figures de Priape, quoique nous sachions par un passage de Suidas (6), que ce symbole du mouvement appartenait à ce dieu.
Tandis qu'on ne connaît aucune figure du Somfneilj portant la longue barbe cunéiforme, qui avait certainement une signification, et qui s'explique très bien par la nature des fonctions de Mutinus Titinus.
M. d'Ailly pose ensuite en fait que la tête de Liber ou d'Ariadne n'a aucun rapport avec la tête barbue et ailée ; et en
(1) Revue numismatique, 1838, p. 244.
(2) Mionnet, t. II, n<» 323, 326.
(3) Ibid.f t. H, n» 340.
(4) Aniike Bildwerke, pi. xti.
(3) Morell, fig. iv.
(6) Ta Ôà ircspi tz-jV TotxvrijTa Tr,ç xivi^9ecf»;dYjAoi. Atx celeritatem motus signi' ficant. Suidas, verb. Ilptotiro;. p. 112.
SUR UN DENIER DE LA FAMILLE Tll lA. PJ
ceci il aurait raison, s'il considère celte dernière comme celle de Mercure-Sommeil.
Mais, au contraire, si on lui restitue son véritable nom, on ne s'étonnera pas de voir, et à Lampsaque et à Rome, Bacchus et Priape alterner sur la monnaie, se substituer l'un à l'autre pour ainsi dire, s'emprunter leurs attributs (1). Un fait qui vient prouver positivement le rapport qui existe entre les deux tètes des médailles de la famille Titia (2), c'est qu'il existe au cabinet des antiques un buste de marbre double à la manière des Janus, dont une des tètes est celle de Bacchus imberbe et couronné de lierre, tandis que l'autre est précisément cette même tête de vieillard, ailée, diadèmée, et à barbe cunéiforme, qui fait le sujet de cette discussion. Après cela, que l'on trouve une divinité autre que Priape, qui puisse être ainsi accolée à Bacchus, c'est ce que je ne crois pas.
On sait assez, au contraire, que ces deux personnages se confondent en plusieurs points dans la mythologie. On peut au reste consulter saint Clément d'Alexandrie, pour le mythe de Prosymnus, et cette fable impure donnera la mesure de l'étroite liaison qui existe entre Bacchus et Priape (3).
La dernière assertion que je relèvetai est celle-ci : Vanimal que Von voit sur quelques momiaies de Lampsaque, dit M. d'Ailly, est un cheval marin ailé. Ce type de r hippocampe ailé est exclusivement propre à cette ville, etc., etc. (4). J'ai examiné avec soin toutes les monnaies de Lampsaque que
(1) Mionnet, t, I(, no« 340-344. Priape ity phallique, tenant le tliyrse et le canthare.
(2) M. d'Ailly considère le Pégase de Titins comme un exemple unique dans la série des monnaies d'argent de familles romaines, d'un Revers parfaitement le même avec yariélé de têtes à V Avers ; le nombre des familles à qui ce fait est commun est si considérable que je ne puis les citer ici. Voir Morell passim,
(3) *T7c6iiVYj|ia ToO ircxOou; toOto'j |AU(mxov, çaXXoi xatà n6>.ei; àvi<rcavTai Aïov^39a). Atque hoc facinus mystico ritu commémorant^ qui Baccho phaUoSy fere per universas Gnecia urbes erigunt, Glem. Alex., Ilpopeu, p. 29-30, éd. Potter.
(4) Hevucy 183S, p. 245. Des médailles de Pai^ticapée nous montrant le même type; partie antérieure d'un cheval ailé. Mionnet, t. II, Sup., n«» 45. On le voit encore sur des médailles de Scepsis, d'Antandrus, etc. L'hippocampe ailé se trouve sur les médailles de Tarente, de Populonia, de Theba, etc., elc.