‹ Œuvres de A. de LongpérierChapitre 46 sur 173 · BELLÉROPHON · texte numérisé non relu

BELLÉROPHON

côlé, le sens mystique que comporte la fable do Bellérophon, ofTre une occasion de plus de lui donner place sur les monuments religieux, entre autres sur ceux dont la destination est funéraire.

On connaît assez les scènes d adieux que représentent des peintures céramographiques. Tantôt c*est le départ de Castor (1), tantôt Hector montant sur son char et quittant Priam et Andromaque qui lui présente le petit Astyanax (2); ou bien encore Amphiaraiis qui prend congé d'Ériphyle (3). Dans cette dernière composition, le devin argien sait d'avance le sort qui Tattend. Il ne représente donc que la puissance inévitable de la destinée.

La scène que nous montre le vase dont nous allons donner la description, exprime, d'une façon plus exacte, Tétat commun des mortels qui partent sans savoir quel danger les attend sur une autre rive.

C'est assez dire que nous croyons voir ici le jeune fils de filaucus au moment où, prêt à se rendre en Lycie, il reçoit de Prœtus les tablettes fatales qui doivent assurer sa perte.

Bellérophon est représenté sous les traits d'un éphèbe aux cheveux courts; une légère draperie passe derrière son corps et retombe sur chacun de ses bras ; il tient deux lances de la main gauche; de la droite, il saisit les tablettes (î^va? irrjy,Ti;) que lui présente Prœtus, debout et barbu, à demi enveloppé dans un manteau et appuyé sur un bâton incliné.

De l'autre côté, une femme assise sur un siège à dossier, vêtue d'une tunique talaire, recouverte en partie d'une courte draperie à bordure, le cou et les bras ornés d'un collier et d'anneaux, le front paré d'un bandeau, semble attirer sur son visage, par un mouvement do la main droite, un voile posé sur sa tête, et qui retombe sur ses épaules. Cette action qu

(!) J. Roalez, BuUet. de PAcad. royale de Bruxelles, l. VU, i^ part., p. 114.

(2) J. de Wilte, Descript. des vases proven. de VÉlrurie, 1837, p. 89, n» 142. — Un autre vase avec variantes est décrit par J.-J. Dubois, Notices d^une coll, de vas. antiq, provenant des fouilles faites en Étrurie par feu le prince de Canino, 1843, p. 30, n» 105.

(3 J. Ronlcz, Ann, deVInst. arch., t. XV, p. 206.

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dénoie l'intenlion de se cacher, nous parait une indication matérielle de la dissimulation avec laquelle la reine Antéa(ou Sthénébœa) (1), accomplit sa vengeance. Derrière laprincesse, une suivante également vêtue d'une tunique talaire, soutient un flabellum. Cet accessoire d'aspect oriental pourrait autoriser une explication diiïérente pour la composition qui nous occupe. Si Ton n'admet pas qu'en Italie, à Rubi, et à l'époque relativement assez basse à laquelle a été fabriquée l'amphore du musée de Naples, on a pu transporter en Argolide un attri* but asiatique de la royauté (2), il faudrait de toute nécessité voir dans la princesse assise, non plus Antéa, mais Philonoé (ou Anticlia) (3) sa sœur, fille d'Iobatës. Ce serait alors le roi de Lycie, et non point Prœtus, qui serait placé vis-à-vis deBellérophon, des mains de qui il recevrait les tablettes accusatrices.

Nous devons dire, en soumettant cette seconde interprétation au lecteur, qu^elle ne nous semble pas la meilleure. En eiïet, si Bellérophon remettait les tablettes au lieu de les recevoir, son attitude serait fort différente. Nous connaissons d*ailleurs deux amphores de Nola et de Vulci (4) qui représentent l'arrivée du héros corinthien chez lobatës ; or, dans ces peintures, le roi de Lycie est couvert d'un riche manteau et ne ressemble en aucune façon au personnage barbu que nous avons nommé Prœtus. On nous accordera aussi que la femme assise, éventée par une esclave, donne bien moins l'idée d'une jeune fille que d'une reine et d'une femme capable de concevoir la passion qui a rendu Antéa célèbre.

Les galets et la touffe d'algues qui occupent le premier plan ne sauraient être d'aucun secours pour lever nos doutes ; ils semblent faire allusion à la traversée de Bellérophon, et n'indiquent pas d'une façon précise l'arrivée plutôt que le départ.

(1) Homère (//.,VI, 1 55) nomme la princesse Antéa ; suivant Apollodore (1, 9, 3), les tragiques rappelaient Sthénébœa.

(2) On trouve le parasol et le chasse-mouche dans les bas-reliefs de Persépolis (Ker Porter, t. I, pi. 48), et même dans ceux que Fellows a rapportés de Lycie.

(3) Philonoé suivant Apollodore (II, 8, 2\ et Anticlia dans le scholiaste de Pindare, ad Oiymp., XIII, 61.

(4) J. de Witte, Catal. Durand, n»» 247 et 317. Cf. Millin, Galène myth., no< 392 et 293.

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M\\mim\m\^\\M\\\m\s\\ss\\mm\mi^\m\m

<5i BELLÉROPHON.

En avant de la princesse assise, Fartiste a placé un petit chien, qui ne paraît pas avoir le moindre rapport avec Taclion générale, et qui d'ailleurs, se retrouvant sur d'autres vases de même fabrique mêlé à des scènes auxquelles il est également étranger, doit être regardé comme un caprice du peintre. Remarquons simplement que cet animal, auquel sa race ne permet pas d'attribuer un caractère mythologique (1), est tout à fait semblable à celui qui se voit, accompagné de quelques caractères étrusques, sur certaines monnaies, de bronze et de petit module, jusqu'à présent fort difficiles à classer (2).

Homère, dans le récit des exploits de Bellérophon, tel qu'il lo place dans la bouche de Glaucus, petit-fils du héros, ne mentionne pas l'intervention de Pégase ; mais la tradition qui fait jouer un rôle considérable à cet animal divin, lors du combat contre la Chimère, est fort ancienne, puisque Hésiode déjà lui donne place dans sa Théogonie; après avoir cité les deux vers d'Homère qui contiennent la description du monstre lycien :

np6<r6e )i«DV, oiciOev Sk Spàxoiv, |il<T<nj Sa Xt|iaipa, Aetvov àîTOicveîouaa «vpoç |ilvoç at9o(iivoeo.

Hésiode ajoute aussitôt :

Tt^v i^àv n^yavo; etXe %ol\ e<rOXoc BsyXEpoçivTTi; (3).

A cette époque reculée le frère de Chrysaor semble avoir une part active dans le combat; plus tard, il est réduit par ApoUodore au rôle ordinaire d'un cheval de bataille. Sans prétendre donner une grande importance à cette remarque, nous dirons que le tour de phrase d'Hésiode rappelle ces antiques conceptions orientales, suivant lesquelles les animaux composés ou naturels, symbolisent les luttes antéhistoriques de certaines

(1) Le chien infernal qui accompagne Mercure (Dubois, Vases CaninOf n« 14); le chien de Crète (J. de Wilte, Catal, Durand^ n© 262, cf. Revue mtmism, de 1840, p. 188 et suiv.)» ^^ chien d'Anacréon (S. Birch, Archeologia, t. XXXf, p. 257), sont de taille haute et effilée. Ce sont des animaux de noble race.

(2) Marchi et Tessieri, V^Es grave, tav. di supplemento, class. UI, n» 6.

(3) Theog,, 523-5. La citation des deux vers d'Homère semble prouver que c'est à ïlliade que les premières notions de Bellérophon étaient dues, chez les Grecs du moins.

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races humaines (1). 11 n'est pas étonnant qu'Apollodore ainsi que ses contemporains n'aient nullement eqtrevu un fait qui n'était plus en harmonie avec les idées des mythographos rationalistes. Les monuments sont là d'ailleurs pour nous prouver que les peintres et les sculpteurs avaient depuis longtemps figuré Pégase servant de monture à Bellérophon (2); idée conforme au génie grec.

Dans tous les cas, le cheval divin n'apparaît, tant dans les textes que dans les compositions des artistes, qu'en Lycie et au moment où ce héros va combattre la Chimère. Nous entendons parler des récits suivis ; car, à côté de cela nous trouvons des traditions, sans indications chronologiques, qui donnent h croire que Bellérophon avait possédé Pégase avant mémo d'avoir quitté l'Achaïe. C'est ainsi que Strabon, rapportant l'opinion des Corinthiens, dit que Pégase fut pris par le jeune héros alors qu'il s'abreuvait dans la fontaine Pirène (3). Une monnaie de bronze frappée sous la domination romaine, représente Bellérophon domptant son coursier ailé devant la porto de Corinthe (4). En Béotie, la source Hippocrène lui devait aussi son origine (5). Ces citations suffisent pour faire voir qu'avec le temps les prétentions locales étaient intervenues pour accroître singulièrement la donnée primitive; il a dû en effet arriver pour Bellérophon, comme pour la plupart des

(1) Le combat du lion et du taureau, des griffons et des Ârimaspes, des grues et des pygmées ; le rapprochement est autorisé, maintenant qu*il paraît certain que la langue des Lyclens est d'origine arienne.

(2) Millingen, Ane. uned, mon,. Séries H, pi. III. Les bas-reliefs de terre cuite de la collection Burgon. — Ch. Fellows, An account of discoveries in Lycia, 1841, p. 136. — Médaille autonome de Ck)rinthe. Millingen, Médailles grecques inédites, pi. H, n» 18. — Médaille autonome de Veseris. MiUingen, Ane, coins of gr. cit. and kings, pL II, n® 8. ~ Une belle intaille, représentant le héros casqué monté sur Pégase, est publiée par M. Hase, Leonis. Diac. hist., 1819, p. 271, explic, p. xxii, etc.

(3) Strab., Geogr^^Wv, VIII. — Pégase 8*abreuvant au pied de TAcrocorinthe en présence de la Nymphe se voit sur un beau vase d'argent à reliefs, provenant de Berthouviile. Voy. Mém, sur la coll. de vases antiq., par Aug. Lèpre- Tost, pi. VIII, n» 1. — Cf. aussi la médaille de Corinthe avec le même type. MiUingen, Médailles inéd,, pi. II, n» 21.

(4) Eckhel, Doct, num, vet., t. II, p. 238. Voyez Morell., Fam. Tadia.

(5) Pausanias, II, 31, 319, et TX, 31, 3.

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personnages mythologiques et même historiques, que les faits devinrent plus abondants et plus précis à mesure que Ton s'éloignait davantage de l'époque à laquelle il en avait été question pour la première fois.

C'est ainsi que s'explique, à notre avis, la présence de Pégase dans ]a scène de départ que nous décrivons ; elle sert en outre à caractériser Bellérophon, et l'on sait que chez les artistes de Tantiquité cette considération devait l'emporter de beaucoup sur les notions de temps et de lieu.

Le casque conique, presque ovoïde, placé au-dessus du cheval, indique encore les combats contre la Chimère, les Solymes, les Amazones. On a donc réupi ici les symboles rappelant plusieurs phases de la vie du héros.

Notre intention n'est pas de nous étendre davantage sur cet épisode du mythe de Bellérophon. M. le duc de Luynes a donné dans ce recueil une savante notice sur l'assimilation du héros corinthien avec Persée (1); tout ce qui concerne le caractère et la valeur mythologique de ces deux personnages se trouve exposé dans V Histoire des religions de Fantiquité de Creuzer. L'éminent érudit qui a su rendre lumineuse la traduction de cet ouvrage nous promet de nouveaux détails dans les notes et éclaircissements auxquels il met la dernière main. C*est de M. Guigniaut que nous attendons maintenant la solution des difficultés que les dissertations de Banier et de Fréret (2) n'ont pas réussi à résoudre, mais sur lesquelles les récentes découvertes faites en Lycie doivent jeter quelque lumière (3).

(1) Ann, de Vlnst. arch,, VI, p. 311.

(2) Mém de tAcad. des irucr.y t. VII, p. 69 et 83.

(3) Quoique le déchiffremeat des luscriptions lycieunes soit loia d'être complet encore, cependant on en sait assez sur ce sujet pour qu*il soit permis d'affirmer que la langue de ces inscriptions est un dialecte du zend. A ce point de yue, certaines comparaisons liistoriques ne penvent-elles pas devenir fécondes? Par exemple, le passage de Plutarque (Afora/ia, De virtut. mulier. IX) qui raconte de quelle manière les femmes lyciennes forcèrent Bellérophon à faire rentrer la mer dans son lit, ne peut-il pas être rapproché de ce que Justin (lib. I, c. vi, 13), rapporte de Taction tout à fait identique des femmes perses, et n'y a-t-il pas là un indice de communauté de race ?

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