LIVRE II , CHAP. VJ
jI est amoureux , je ne crois pas qu il revienne au logi> avant minuit. j\ous aurons du moins la satisfaction cl;' souper et de nous entretenir ensemble; et ce qui doit achever de nous consoler, cest qu'il retournera dans deux jours à Madrid , où il demeurera trois mois. Je vous jure que sans cela je serois inconsolable de son arrivée ; c'est un homme des plus violents qu'il y ait au monde , et d une délicatesse outrée en matière d'honneur. Je ne puis vous dire jusqu'à quel point je suis gênée quand il est ici; mais nous en serons, s il plaît à Dieu, bientôt délivrés pour long-temps.
Cette confidence modéra bien ma joie. Le retour imprévu d'un frère, et d'un frère violent, ne présenta pas à mon esprit une image riante ; j'en tirai un trèsmauvais augure. J'enrageois entre cuir et chair de n avoir pas plus tôt reçu cet avis. Quoique je ne fusse pas des plus poltrons , j'aimois mieux me battre dans une rue que dans une maison , où il falloit nécessairement se défendre ou bien se laisser couper les oreilles. Je crus toutefois , puisque le mal étoit sans remède , devoir marquer du courage et de la fermeté. Je priai la dame de faire toujours servir à bon compte , en lui disant d un air d'intrépidité , que si son frère venoit nous troubler , quelque parti qu il voulût prendre , il auroit affaire à un gaillard qui lui feroit voir du pays. On apporta les viandes , et nous nous assîmes tous deux a table. Nous n avions pas encore mis la main au plat , que nous entendîmes frapper rudement à la porte. O ciel ! s écria la dame en se levant , avec toutes les démonstrations d'une fille éperdue , voici mon frère ; que vais-je devenir .'
GUZM*N. i5
Tu crois peut-être que , pour soutenir 1 opinion de bravoure que ma fanfaronnade pouvoit avoir donnée à la belle, je me préparai à recevoir courageusement le perturbateur de nos plaisirs , comme je m'en étois fait fort ; tout au contraire. Je fus si étourdi , si effrayé de ce qu'il s'avisoit de revenir sitôt, que je ne songeai qu'à chercher un asile contre sa fureur. J'avois envie de me mettre sous le lit; mais la sœur, jugeant que je serois mieux dans la cuve, m'y fit entrer et me couvrit d'un tapis. Malheureusement pour mon habit doré , la cuve étoit fort sale et encore toute mouillée; de plus, je n'y étois pas trop à mon aise.
On ouvrit la porte pendant ce-temps là à ce diable de frère , qui ne fut pas sitôt dans la chambre , qu'étonné , ou faisant semblant de l'être, d'y trouver une table et un buffet si bien garnis , il demeura quelques moments sans parler; puis tout-à-coup rompant le silence : Que vois -je, ma sœur.^ dit -il d'un air de maître ; pourquoi toutes ces viandes ? Qui de nous deux se marie aujourd'hui ? Quelle nouveauté est-ce donc ceci ? Pour qui ce festin ? Pour vous , répondit la tremblante sœur , je vous attendois. A d'autres, répliqua-t-il ; est-ce que vous avez coutume de me traiter si * magnifiquement ? Vous ne sauriez me faire accroire que c'est pour célébrer mon retour de Madrid , puisque je vous ai dit tantôt que je soupois en ville. Je conviens de cela , mon frère , repartit la dame ; mais vous savez bien qu'il vous arrive assez souvent , après m' avoir dit la même chose , de venir me surprendre ; et , s'il vous en souvient , vous vous êtes quelquefois mis en colère contre moi à cause que vous n'avez pas trouvé votre souper prêt. Je ne suis pas satisfait de vos raisons , re-