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dans laquelle étoit mon habit d'homme à bonnes fortunes , avec de beau linge et le reste de mon argent. Aussitôt qu'il fut venu me rejoindre , je lui donnai une (les mules , je montai sur l'autre; et, charmé de trouver si promptement loccasion de sortir de Tolède , dont le séjour ne pouvoit plus m'étre agréable , je pris la route il'Orgaz , où j'allai coucher ce jour-là.
Il y avoit dans l'hôtellerie une jolie servante qui sembloit s'élever au-dessus de sa condition par son esprit et par des manières gracieuses. Je liai conversation avec elle, et dans cet entretien je sentis naître des désirs que je lui témoignai ; ce qui ne l'effaroucha point : elle eut même la bonté de me promettre qu'elle viendroit me trouver pendant la nuit. Mais, ma mignonne, lui dis-je, ne me trompez-vous point? Puis-je compter sur votre parole? Sans doute, me répondit-elle; vous êtes un trop joli seigneur pour qu'on vous en fasse accroire. Vous verrez si j'y manque.
On me fit coucher dans une chambre basse où il y ivoiî de l'orge , et dont j'eus soin de laisser la porte ouverte, afin que la servante y pût entrer à l'heure ju'elle jugeroit la plus commode. Je m'endormis en attendant ma belle , quoiqu'on ne dorme guère ordinairement dans une si agréable attente ; mais l'inquiétude que l'alguazil m' avoit causée la nuit précédente ne in'ayant pas permis de goûter la douceur du sommeil , j avois encore plus d'envie de me reposer que de faire 1 amour. Cependant un petit bruit que j'entendis dans la chambre eut le pouvoir de me réveiller. Je ne doutai point que ce ne fût la servante ; et voulant la recevoir iveo toute la reconnoissance que son exactitude à tenir
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sa parole me sembloit mériter : Venez, lui dis-je tout bas ; approchez, mon aimable ; je vous attends avec impatience. On ne me répondit point. Je m'imaginai que la friponne en usoit ainsi pour mieux irriter mes désirs. Dans cette confiance , la moitié du corps hors du lit , j'étendis mes bras pour la saisir. Je sentis sous ma main quelque chose de douillet , mais d'un douillet qui révolta mon imagination ; comme en effet , c'étoit l'oreille d'un âne , lequel étant sorti de l'écurie , avoit été attiré dans ma chambre par lodeur de l'orge qui y étoit. L'animal qui, dans le temps que je le touchai, avoit la tête baissée, la releva tout-à-coup pour mes péchés, et m''^n donna sous le menton un coup qui m' ébranla les ma- <, choires, et mit ma bouche tout en sang. Je me levai en jurant , et dans lintention de percer de mon épée les entrailles de cette maudite bête, qui , par bonheur pour elle, fut effrayée du bruit que je fis, et prit aussitôt la fuite. Je me recouchai en pestant contre l'amour, et en renouvelant le serment que j'avois déjà fait de me défier de ses pièges.
Un moment avant le jour, je commençois à m' assoupir; mais le muletier vint m' avertir que le déjeûner étoit prêt, et que, si je voulois arriver ce jour-là de bonne heure à Malagon, je n'avois point de temps à perdre. Je fus bientôt debout , et , après avoir mangé quelques morceaux de ce qu'il plut à l'hôte de me servir, je voulus monter sur ma mule , qui me lança une ruade dont j aurois été peut-être estropié toute ma vie, si j'eusse reçu le coup de plus loin ; mais j'étois si près de la quinteuse bête, quelle ne put me faire un grand mal. Au diable toutes sortes de femelles ! m'écriai-je
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dans le moment; je sais né pour en être maltraité. Pour divertir mes compagnons de voyage, et me désennuyer moi-même, je leur contai en chemin toute l'aventure de l'âne : ce qui fut un récit bien intéressant pour le muletier, qui nous dit, après avoir ri tout son soûl, que Luzia ( c'étoit le nom de la servante ) en avoit agi de meilleure foi avec lui; qu'elle lui avoit tenu compagnie une bonne partie de la nuitj et qu'enfin il vouloit bien m' apprendre que les servantes d'hôtelleries appartenoient de droit aux muletiers, pour le bien qu'ils faisoient gagner aux hôtes en leur menant des passagers.
Nous arrivâmes sur le soir à Malagon, d'où, grâces au ciel , je partis le lendemain sans que la fortune m'eût joué quelque nouveau tour, si ce n'est que je m'aperçus, quand nous eûmes fait trois ou quatre lieues, qu'on m'avoit volé une bouteille d'excellent vin. Vive Dieu ! dis-je alors en riant, ce vol justifie bien le proverbe qui dit : A Malagon , daJis chaque maison un larron , et dans celle de U alcade le pèiv et le Jils. Là-dessus le muletier me demanda si je savois l'origine de ce proverbe. Je répondis que non , et qu'il me feroit plaisir de me l'apprendre. La voici, reprit-il, s'il faut en croire un bon vieillard de qui je la tiens.
En 1236", don Fernand, surnommé le Saint, roi de Castille et de Léon, étant à Benevente, eut avis un joiu- que les chrétiens venoient d'entrer dans Cordoue, et qu'ils s'étoient déjà rendus maîtres du faubourg qu'on appelle Axarquia; mais que les Maures, à qui cette place appartenoit alors, et qui se trouvoient fort supérieurs en nombre, se préparoient à les en chasser. Ce monarque , zélé pour sa religion , résolut de voler au
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secours des clnëtiens. Il manda son dessein à don Alvar Perez de Castro , qui étoit alors à Martos , et à don Ordono Alvarez. Ces deux seigneurs, des principaux de Casdlle, se rendirent en diligence auprès du roi, qui se mit aussitôt en chemin avec eux. Comme il n'avoit que cent cavaliers, il envoya ordre à tous ses vassaux et à tous les gens de guerre qui pouvoient être dans les villes, bourgs et villages de sa domination, de marcher vers Cordoue. Ses ordres auroient été suivis d'une prompte exécution si le temps l'eût permis ; mais on étoit alors dans le mois de janvier, et les pluies avec la neige avoient partout grossi les ruisseaux et fait déborder les rivières j de manière que les troupes, ne pouvant avancer, se trouvèrent dans la nécessité de s'arrêter tantôt dans un endroit, et tantôt dans un autre.
Il en arriva un si grand nombre à ÎMalagon, que l'on fut obligé de loger un soldat dans chaque maison, et deux chez les bourgeois les plus aisés. Le commandant de ces troupes et son fils , qui en étoit aussi officier , tombèrent en partage à l'alcade. Quoique le bourg fût assez gros, il y avait tant de monde, que les vivres devinrent d'autant plus chers que le temps coutinuoit dêtre rude. Les soldats, se voyant hors d'état d'en acheter au prix qu'ils se vendoient, commencèrent à voler pour subsister. Tandis que ces choses se passoient, un paysan de bonne humeur allant à Tolède, rencontra près d" Or gaz une troupe de cavaliers qui lui demandèrent d'où il étoit. Il répondit qu'il étoit de Malagon. Sur quoi l'un des cavahers lui dit : Apprends-nous, mon ami, ce qu'il y a de nouveau à Malagon. Le paysan lui fit cette réponse, qui depuis est devenue un pro-