‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 123 sur 311 · LIVRE III , CHAP. i · texte numérisé non relu

LIVRE III , CHAP. i

infailliblement tourmenté si l'on négligeoit d'avoir dans les chambres des chandelles allumées , dont ces lutins , à ce qu'on dit, fuient la clarté. Il me faisoit tous ces contes d'un air ingénu, et je les écoutois avec toute la crédulité d'un enfant , au lieu de me défier de cet Antonio Maria , dont la mine fourbe me devoit être suspecte.

Il ne fut pas sitôt hors de ma chambre , que je me levai pour aller fermer ma porte aux verrous , moins dans la crainte d'être volé, que dans l'espérance d'empêcher par là les esprits de m'y venir persécuter. Après cela, me croyant en sûreté , je me recouchai, et me mis a faire des réflexions sur les bontés du respectable vieillard chez qui je me trouvois. Bien loin de le soupçonner de quelque mauvais dessein , ce que je n aurois pas manqué de faire si j'eusse eu un peu plus d'expérience, je me représentai qu'il falloit que ce fût quelqu'un de mes plus proches parents , lequel navoit pas voulu se faire connoître ce soir-là , pour me surprendre plus agréablement le lendemain matin. Je gagerois bien, disois-je , qu'à mon réveil je verrai venir un tailleur qui me prendra la mesure d'un habit. Je puis compter que j'aurai bientôt toutes mes petites commodités. Je n'ai pas perdu ma peine d'avoir passé la mer pour venir en Italie. C'est ainsi qu'en me berçant des plus agréables pensées , je livrai peu à peu mes sens au sommeil le plus profond.

Quoique Antonio Maria m'eût dit que les esprits malfaisants étoient ennemis de la lumière, ma chandelle allumée ne put me garantir des persécutions de quatre figures de diables (jui entrèrent dans ma chambre. Je n'entendis pas d'abord le biiiit (jue firent ces démons^

266 GUZMAN DALFARACHE.

mais leur intention n'étant pas de respecter mon repos , ils s'approchèrent de mon lit, tirèrent les rideaux, inc saisirent tous quatre, deux par les mains, deux par les pieds, et m'enlevèrent. Je me réveillai enfin, et me voyant suspendu en l'air entre les griffes de ces quati-e diables, je demeurai tellement épouvanté, qu'on peut dire que j'étois plus mort que vif. Ils avoient la forme sous laquelle on représente im démon; de grandes queues, des masques effroyables et des cornes à la tête. Je perdis l'usage de la voix • à peine me restoit-il quelque sentiment. J'en eus pourtant encore assez pour invocjuer quelques saints, dont les noms se présentèrent à mon esprit ; mais quand j'aurois récité des oraisons, c'eût ét« autant de bien perdu ; je n'aurois pu chasser ces lutins : les exorcismes même auroient été inutiles. J'avois affaire à des diables baptisés. Ils me mirent dans une de mes couvertures, en prirent chacun un coin , et commencèrent à me berner avec tant de vigueur, qu'ils me lançoient jusqu au plafond, contre lequel je m'imaginois a tout moment que j allois me casser la tète ou quelqu'un de mes bras. J en fus quitte toutefois pour des contusions et des meurtrissures. Ils cessèrent enfin de me faire voltiger, soit par fatigue , soit qu'ils sentissent que ma peur étoit laxative. Ils me couchèrent tout rompu; puis, m ayant recouvert, ils éteignirent la lumière, et s'en retournèrent par où ils étoient venus.

Je demeurai dans ce pitoyable état jusqu'au lever du soleil; et la frayeur dont j'avois été saisi m'agitoit encore, lorsque je fis un effort pour me lever, dans le dessein de sortir au plus vite d une maison où l'on remplissoit si mal les devoirs de l'hospitalité ; mais je ii'

Page 1