‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 124 sur 311 · LIVRE III , CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE III , CHAP. I

me levai ni ne m'habillai point sans ressentir de vives douleurs, dont je ne pouvois me rappeler la cause sans donner mille malédictions au vieillard qui m'avoit fait traiter si cruellement. Ce n étoit plus pour moi ce personnage si digne de vénération , cet homme de bierï que je m'applaudissois d'avoir rencontré; c'étoit alors un vieux sorcier, damné dès ce monde.

Avant que de sortir de la chambre , je fus curieux de savoir par où les esprits malins y étoient entrés. Jexaniinai d'abord la porte; et la trouvant au même état où je l'avois laissée en me couchant, c'est-à-dire fermée aux verrous , je ne pouvois croire raisonnablement qu ils se fussent introduits par là; mais ayant levé une tapisserie, j'aperçus une grande fenêtre qu'elle couvroit , et qui donnoit sur le corridor. Elle étoit même encore ouverte, les lutins ne s'étant pas mis fort en peine de la fermer. Je ne fis point de bruit, de peur que les battus ne payassent encore l'amende, et je n'aspirois qu'à me tirer de ce maudit endroit. J'étois déjà dans la galerie, lorsque Antonio Maria vint au devant de moi pour me dire que son maître m'attendoit dans une église à deux pas de là. Je ne lui répondis qu'en le priant de me conduire à la porte de la rue ; ce qu'il fit d'un aussi grand sang-froid que s'il n'eût pas été un des démons qui m'avoient si bien berné. Dès que j eus la clef des champs, je ne demandai pas mon reste;jem'enfuis tout-à-coup comme si je n'eusse pas eu le moindre mal. Que la frayeur prête de force ! J'allois comme la pensée.

D'abord que je me vis en liberté, ma faim, que la crainte avoit suspendue, recon.mença de se faire sentir, et devint telle, qu'il me fallut, pour la satisfaire, acheter

un peu de viande cuite et un morceau de pain, que jt mangeai en marchant toujours. Je ne m'arrêtai point que je ne fusse hors de la ville; mais alors apercevant une taverne, j'entrai dedans pour hoire un coup. Le vin, que je trouvai bon, ranima mon courage; de manière qu'après un petit repas je pris la route de Roni( en m'occupant du gracieux accueil que mes parents m'avoient fait, et surtout de celui du vieillard. Je lis serment de ne jamais oublier la détestable nuit que ce vieux loup gris m'avoit procurée en me menant loger chez lui, et d'en tirer vengance si la fortune m'en fournissoit l'occasion.

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