LIVRE III, CHAP. IV
(Vautres fruits des lamentations dont je faisois retentir l'air, que des rebuffades et des injures.
Je gagnai un autre quartier, dans l'espérance d'y trouver des cœurs plus sensibles à mes cris. Je frappai à une porte avec mon bâton ; personne ne me répondit. Je recommençai jusqu'à trois ou quatre fois très-rudement ; mais dans le temps que je m'obstinois à vouloir que quelqu'un de la maison me fît connoître qu'on m'y entendoit, il parut à une fenêtre un garçon de cuisine qui lavoit apparemment la vaisselle, et qui , pour prix de mon opiniâtreté , me versa sur la tête une chaudronnée d'eau bouillante 5 après quoi il se mit à crier : Gare l'eau là-bas.
Sitôt que je me sentis baptiser si cbaudement , je poussai un cri si effroyable et fis mille grimaces , comme si j'eusse souffert de cuisantes douleurs. Dans un moment je me vis entouré d'une grande quantité de monde. Les uns blâmèrent le garçon de cuisine ; mais tous les autres me dirent que j'avois tort d'aller ainsi réveiller les honnêtes gens qui dormoient , et que si je n'avois point envie de prendre du repos , je ne devois pas du moins troubler celui des autres. Il y en eut pourtant quelques-uns qui furent touchés de compassion , et qui, pour me consoler de ce triste accident , me mirent dans la main quelque monnoie , avec quoi je me retirai pour aller m'essuyer au logis. C'est fort bien fait, me disois-je en chemin. Ne te contenteras -tu jamais du nécessaire ? Quel démon t'a trompé en te poussant à faire ce que les autres ne font point ?
J'étois déjà fort près de chez moi , lorsqu'un des plus anciens de notre société, et mon voisin, m'appela ; j'en-
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trai dans une cave où il faisoit sa résidence. 11 nie présenta un vieux tabouret boiteux , et quand je fus assis il me demanda d'où je venois , de quel bain je sortois , et qui m'avoit si bien ajusté ? Je lui contai mon aventure. Il en rit de tout son cœur. C'étoit un vieillard originaire de Cordoue , né , élevé et destiné à mourir dans la gueuserie. Mon pauvre Guzman , me dit-il , je crains fort que tu ne sois jamais qu'un benêt. Il coule dans tes veines un sang trop chaud. Tu veux être maître avant que d'avoir été disciple. Ne vois-tu pas bien que tu as mal fait de t'écarter de nos coutumes ? Mais puisque nous sommes tous deux du même pays, et que ta jeunesse te rend excusable , je veux t'enseigner tous tes devoirs. Premièrement , mon ami , apprends qu'on ne donne point l'aumône à Rome l'après - midi. Les bourgeois, aussi bien que les personnes de qualité, font, dans ce temps-là , ce que nous appelons la sieste en Espagne; et c'est leur faire de la peine que de les éveiller ou les empêcher de s'endormir. Quand un pauvre a demandé deux fois d'un ton élevé l'aumône à une porte , et qu'on ne lui répond rien , c'est une marque qu'il n'y a personne au logis , ou qu'on n'y veut pas être; et par conséquent il doit passer son chemin , sans s'arrêter à perdre là son temps. Ne sois pas assez imprudent pour ouvrir une porte fermée , encore moins pour entrer dans la maison j demande de la rue, de peur des chiens du logis , qui savent bien nous distinguer des autres hommes, et qui, nous regardant comme leurs rivaux, nous haïssent naturellement.
Un des meilleurs avis que je puisse te donner, poursuivit-il , c'est de l'avertir que tu es Espagnol ; ce qui