CHAPITRE IV
De l'aventure désagréable qui arriva au pauvre Guzman , en gueusant dans la ville de Rome pendant le temps de la méridienne.
Outre ces lois , le docteur qui venoit de me les communiquer m'en apprit encore d'autres, qu'il me dit avoir été établies par les plus fameux mendiants d'Italie, et particulièrement par le célèbre Albert, surnommé par excellence Messer Morcon, c'est-à-dire Grand -Boyau, que l'on regardoit à Rome comme le généralissime des gueux. Il méritoit véritablement ce titre , et même celui de prince de la gueuserie, ou, si vous voulez, d'archigueux de la chrétienté.
Il étoit digne de gouverner l'empire des fainéants , tant à cause de sa bonne mine , que de ses mœurs et de son esprit. Il mangeoit dans un seul repas deux fressures entières de mouton, avec les pieds, une tétine de vache, et dix livres de pain , sans parler des graillons dont il étoit rarement dépourvu : ajoutez à cela qu'il buvoit à proportion. Il est vrai qu'il recevoit , en récompense , plus d'aumônes lui seul que dix pauvres des plus estropiés : aussi avoit-il besoin d'une plus grande assistance que les autres. Quoiqu'il mangeât toutes les provisions qu'on lui donnoit , et qu'il employât tout son argent à boire, il se trouvoit souvent obligé d'avoir recours à la cuisine des autres gueux , qui , comme ses vas-
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saux , se faisoient un plaisir de contribuer à sa subsistance. 11 ne parut jamais soûl ni de vin ni de viande. Il alloit ordinairement , en hiver comme en été , l'estomac et le ventre nus. Point de chemise , point de bas. Il avoit la tête découverte en tout temps , le menton bien rasé, et la peau si luisante , qu'elle sembloit avoir été frottéfe ! de lard.
Entre autres règlements que fit ce Messer Morcon pendant son règne , il y en a un qui mérite bien d'être rapporté. Il ordonna aux mendiants de sa société de coucher sur la terre sans matelas ni oreillers , et de cesser de gueuser dans la journée dès qu'ils auroient gagné de \ quoi vivre tout le jour, disant qu'un véritable gueux devoit être entièrement abandonné à la Providence et ne 1 songer jamais au lendemain. |
J'appris par cœur toutes les lois de gueuserie que mon docteur m'avoit enseignées ; mais je me contentois d'observer les plus essentielles. Néanmoins , comme j'avois l'ambition de vouloir me distinguer dans toutes les professions que j'embrassois , il m'arrivoit souvent de hasarder des démarches qui ne tournoient ni à mon honneur ni à mon profit. Telle fut, entre autres , celle que je fis un jour du mois de septembre. Il faisoit une chaleur excessive ; je m'avisai l'après - dînée , entre une heure et deux, d'aller dans les rues de Rome demander l'aumône de porte en porte. Je m'étois mis dans la tête qu'on ne manqueroit pas de croire qu'il falloit que je fusse bien pressé par la faim pour gueuser à pareille heure par un temps si chaud. Je comptois que ce seroit à qui m'apporteroit des vivres ou de l'argent ; néanmoins je parcourus tout un quartier sans recueillir