‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 141 sur 311 · LIVRE Ul , CHAP. VI. '2gy · texte numérisé non relu

LIVRE Ul , CHAP. VI. '2gy

les pauvres, pour les attendrir, sont obligés de se couvrir le corps de plaies , et de se niai^tyriser : encore nous arrive-t-il souvent de nous mettre sans fruit dans un état de souffrances , ou du moins pour une misérable aumône qui nous en revient. Au reste , que gagnerezvous à découvrir ma tromperie ? Vous perdrez la récompense qui vous a été promise, et qui ne peut vous échapper si vous voulez que nous agissions tous trois de concert. Vous pouvez hardiment vous fier à moi ; la crainte du châtiment vous répond de ma discrétion. »

Mes chirurgiens , après avoir fait leurs réflexions , se déterminèrent à profiter de l'occasion qui se présentoit d'attraper l'argent du cardinal. Dès que nos flûtes furent d'accord, nous repassâmes dans la chambi'e de son éminence , où ces deux messieurs m' ayant fait asseoir sur le lit recommencèrent à considérer ma jambe. Ils y mirent des emplâtres avec les drogues qu'ils jugèrent les plus propres à l'entretenir dans létat où elle étoit. Ils la bandèrent ensuite, l'enveloppèrent d'une serviette , puis voyîînt revenir le cardinal dans ce moment-là , ils me prirent entre leurs bras, comme si j'eusse été véritablement incommodé, et me recouchèrent. Son éminence, inquiète et très-impatiente d'apprendre des nouvelles de mon ulcère, qui lui avoit paru fort dangereux, en demanda d'un air empressé. Monseigneur, lui dit gravement un des chirurgiens , ce pauvre garçon est dans une situation déplorable : il a déjà la gangrène à la jambe; nous espérons pourtant le tirer d'affaire, s'il plaît à Dieu ; mais il nous faudra du temps pour en venir à bout. Il est bien heureux, dit alors l'autre chirurgien, dètre tombé aujourd'hui entre nos mains : un jour plus

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tard il étoit mort; et c'est sans doute pour lui sauver la vie que le ciel l'a envoyé à la porte de votre éminence.

Ce rapport fit plaisir à monseigneur , qui leur dit qu'ils pouvoient employer tout le temps qu'ils voudroient , pourvu qu'ils me guérissent. Il les pria de nouveau de ne rien négliger pour y réussir , pendant que de son côté il auroit soin que je fusse bien traité dans sa maison. Ils lui promirent de répondre à la confiance qu'il avoit en eux , et l'assurèrent qu'ils ne manqueroient pas de me venir voir l'un et l'autre deux fois le jour , attendu qu'il leur faudroit , disoient-ils , raisonner ensemble sur chaque observation qu'ils pourroient faire sur mon mal. Ils se retirèrent après avoir parlé de cette sorte , ce qui me rendit l'esprit plus tranquille; car, jusqu'à ce moment, je m'étois toujours défié de ces deux bourreaux : j'avois craint qu'ils ne découvrissent ma fourberie , quoiqu'ils parussent en vouloir être les complices. Les fripons me firent garder la chambre pendant trois mois , que je trouvai plus longs que trois siècles , tant il est difGcile de perdre l'habitude de jouer et de gueuser. J'avois beau être couché et nourri comme monseigneur même , tout cela ne m'empêchoit point de m'ennuyer d'être renfermé. Enfin je pressai, je tourmentai si fort mes chirurgiens pour les obliger à finir cette comédie , qu'ils cédèrent à mes importunités. Ils cessèrent d'entretenir l'ulcère; et quand ils virent ma jambe dans son état naturel, ils en avertirent le bon cardinal , qui admira une si belle cure , et renvoya ces charlatans après les avoir aussi bien payés que s'ils l'eussent mérité. Son éminence, pendant le cours de ma fausse maladie , m'étoit venue visiter fort

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