CHAPITRE XL
L'ambassadeur devient amoureux d'une dame romaine. Guzman entreprend de servir son amour. Succès de cette galante entreprise.
Je tai déjà dit que le seul défaut de l'ambassadeur étoit d'avoir le cœur un peu trop tendre, ou pour mieux dire libertin. Il avoit vu, je ne sais dans quelle occasion, la femme d'un chevalier romain, et il en étoit devenu passionnément amoureux. Il avoit déjà mis à ses trousses une vieille des plus stylées à séduire les jeunes dames ; mais cette agente, toute habile qu'elle étoit, navoit encore fait que des démarches inutiles. Il en étoit au désespoir. Il m'ouvrit son cœur un jour, et me dit qu'il s'étonnoit de la résistance de Fabia, d'autant plus que cette dame, à la fleur de son âge, se
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voyoit pour mari un vieillard désagréable et plein d'infirmités.
Le but de cette confidence étoit de m'engaofer à me mêler de cette intrigue; ce qui ne fut pas difficile à faire. Je me chargeai donc de l'honorable emploi que mon maître me donna, et je lui fis concevoir les plus flatteuses espérances, en lui apprenant que j'étois en liaison particulière avec la suivante de sa dame. Il m'embrassa de joie quand je lui eus dit cette circonstance, et il demeura persuadé que, nous ayant dans ses intérêts la soubrette et moi, il obtiendroit tôt ou tard, par notre secours, l'accomplissement de ses désirs.
Dès le premier entretien que j'eus avec Nicoleta , c'étoit le nom de la suivante , je la disposai à rendre service à. mon patron. Effectivement elle n'épargna rien pour le bien mettre dans l'esprit de sa maîtresse , saisissant toutes les occasions de le louer, et de parler au désavantage du mari. Néanmoins, après avoir perdu plusieurs jours à tenter la vertu de Fabia par tous les discours les plus capables de l'ébi anler , elle commencoit à désespérer de la vaincre , lorsqu'un matin cette dame, prenant tout-à-coup un visage riant, lui dit : Ma chère Nicoleta , il faut que je te découvre le fond de mon âme; c'est trop dissimuler avec une fille aussi dévouée que tu l'es à tous mes sentiments. Apprends que l'ambassadeur d'Espagne me paroît l'homme du monde le plus digne d'être aimé d'une femme de qiialité. Je ne puis plus long-temps le maltraiter. Mais tu me connois; tu sais que je suis esclave de ma réputation. Cherche quelque moyen de concilier avec ma délicatesse le penchant que j'ai pour lui ; et si tu m'en trouves
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un qui me satisfasse, je ne ferai plus difficulté de nie rendre à la passion de cet aimable seigneur. Je te permets de ne rien celer à Guzman , et même de me l'amener, s'il est possible, dès cette nuit. Tu l'introduiras en secret dans cette maison , et je pourrai l'entretenir impunément.
Nicoleta, transportée de joie de voir sa maîtresse dans la disposition où elle paroissoit être, embrassa ses genoux, lui baisa les mains, et fit devant elle mille folies qui marquoient son ravissement. Ensuite, pour mieux l'affermir dans sa résolution, elle se mit à lui vanter les bonnes qualités de l'ambassadeur, et elle finit en l'assurant que nous conduirions si prudemment cette intrigue, qu'aucune personne dans Rome n'en auroit le moindre soupçon. Sur cette assurance , Fabia dit à sa suivante qu'elle s'abandonnoit entièrement à son zèle et à son adresse.
Là-dessus Nicoletavint me trouver, et, comme une fille que l'excès de sa joie rendoit presque folle, elle me jeta les bras au cou en s'écriant : Mon ami, mon cher ami, paie-moi l'agréable nouvelle que j'ai à t'annoncer : ma maîtresse ne résiste plus • elle veut rendre ton maître le plus heureux de tous les hommes. Je fus si charmé d'entendre ces paroles, auxquelles je ne m'attendois nullement, que, ne me possédant plus à mon tour, je pris Nicoleta par la main, et la menai comme en triomphe après une victoire dans le cabinet de mon maître , où nous commençâmes tous trois à célébrer joyeusement la métamorphose de Fabia. Son excellence tira de sa poche une petite bourse pleine de pistoles d'Espagne , et en fit présent à la soubrette, qui la reçut Guzman. aa
X]H GUZMAM d'aLFARACHE.
de bon cœur, après avoir fait quelques façons, ainsi que cela se pratique en pareil cas.
Cette officieuse agente s'étant ensuite retirée, non sans m' avoir auparavant bien instruit de l'endroit où il falloit que je me trouvasse cette nuit, et de l'heure à laquelle je m'y devois rendre pour pouvoir entrer dans la maison de Fabia, me laissa seul a\ec l'ambassadeur. Nous passâmes l'après-dînée, lui à me conter où il avoit vu cette dame , et moi à le féliciter d'avoir fait une si belle connoissance. Dès que la nuit fut venue, je courus à l'endroit où l'on m' avoit donné rendez-vous, et j'y attendis l'heure marquée ; mais cette soubrette ne parut que pour me dire que sa maîtresse ne pouvoit me parler cette nuit ; et il en fut ainsi des trois ou quatre autres suivantes. Nous ne tirâmes pas , le patron et moi , un fort bon augure de cela ; néanmoins nous ne perdîmes point toute espérance, et une nuit enfin il arriva que la confidente me dit, par une petite fenêtre basse, que .dans quelques moments elle m'introduiroit dans la maison.
Il faut observer que j'étois dans une ruelle toute remplie de boue, et où j'aurois inutilement cherché à me mettre à couvert d'une gxosse pluie qui tomboit, et qui perça bientôt mes habits. Je l'essuyai pendant deux heures avec une patience que je n'aurois pas eue, si je n'eusse été là que pour mon compte ; mais j'avois pour mon maître un zèle à l'épreuve de tout. J'étois donc mouillé comme un canard , lorsque je m'entendis appeler par Nicoleta; je la joignis promptement, et elle me fit entrer par une petite porte qui fut refermée aussi doucement qu'elle avoit été ouverte. Guzman , me dit