‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 164 sur 311 · I.IVKE III, CHAP. XI · texte numérisé non relu

I.IVKE III, CHAP. XI

la suivante, je vais avertir Fabia, qui va descendre pouite parler. La voix de ma bien-aimée me valut un fagot pour me sécher. Je ne sentois plus que le plaisir de toucîier à 1 heureux instant de voir la dame dont l'ambassadeur étoit épris , et je goùtois par avance la joie que j'aurois à rapporter à ce seigneur ce qui se seroit passé entre elle et moi. Fabia vint en effet, peu de temps après , avec sa soubrette, à qui elle dit : Nicoleta, tandis que je m'entretiendrai ici avec le seigneur Guzman , remontez dans la chambre de mon mari ; observez-le bien ; et si par hasard il s'avise de me demander , revenez vite m'en donner avis.

Je ne dirai pas si je trouvai Fabia belle ou laide , car elle avoit jugé à propos de me recevoir sans lumière , de sorte que nous étions dans une obscurité qui ne nous permettoit pas seulement de nous discerner. Cette dame, baissant la voix, commença par s'informer de l'état de ma santé, comme si elle y eût pris un fort grand intérêt. De mon côté je fis la même chose : mais j'ajoutai à ce que je lui dis un beau compliment de ma façon , conmie de la part de mon maître , que je lui peignis brûlant d'amour pour elle. Cependant, quoique mon discours fût très-pathétique, elle y fit, à ce qu il me sembla, fort peu d'attention , puisque m'interrompant dans l'endroit le plus propre à l'attendrir : Seigneur Guzman , me ditelle, pardonnez , je vous prie , si je ne veus écoute pas de la manière que vous le souhaiteriez ; mais je tremble; et, dans la crainte qui trouble mes esprits , je m'imagine que mon époux a ici des espions qui nous écoutent. Marchez tout droit devant vous , poursuivit-elle en parlant encore plus bas ; vous allez entrer dans une

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salle où je vous conjure de m' attendre : je vais faire un tour clans la maison pour me rassurer ,• je ne tarderai pas à venir vous rejoindre. Ne faites point de bruit.

Xajoutal foi à ces paroles de Fabia. Je m'avance à tâtons , comme un Colin-Maillard ; mais , au lieu de trouver une salle , je sens que je traverse une cour dont le pavé est si sale et si glissant, qu'après avoir fait quelques pas, je tombe dans un tas de boue, d'où, voulant me relever , je vais donner si rudement de la tête contre un mur que je rencontre devant moi , que je demeurai près d'un quart-d'heure tout étourdi. Néanmoins , m'étant un peu remis de ce coup terrible , je cherchai le long du mur la prétendue salle dont on m'avoit parlé , et je crus enfin y entrer en passant par une petite porte ouverte que je trouvai sous ma main ; autre erreur : me voilà, s'il vous plaît, dans une arrière-cour fort étroite , et qui n'avoit pas deux toises de longueur. Pour comble de misère, la pluie continuoit toujours de la môme force ; et , tombant dans cette arrière-cour par deux gouttières , elle l'avoit inondée , de façon que je me sentis dans l'eau jusqu'aux jarrets. Je reculai aussitôt pour me tirer de là en regagnant la porte ; mais elle n'étoit plus ouverte , soit que le vent l'eût fermée , soit que quelqu'un qui me suivoit de près , ce qui est plus vraisemblable , l'eût poussée pour m'enfermer dans ce marais. Je fus donc obligé de me résoudre à passer la nuit dans l'arrière-cour, où, quand je voulois m'éloigner d'une gouttière qui m'incommodoit , je me trouvois sous l'autre : je ne faisois que fuir Charybde pour tomber dans Scylla. O nuit aussi cruelle pour moi que celles de la cuve et du bernement !

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