‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 182 sur 311 · LIVRE IV, CHAP. H · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. H

par leurs regards tout ce qui sepassoit dans leurs âmes. Dorido, remarquant que sa présence sembloit soulager la malade , ne la quitta point de toute la journée. Le soir on fit venir un prêtre et un notaire , et le mariage se fit devant trois parents qu'on avoit envoyé chercher pour en être témoins.

On eût dit les deux jours suivants que Clorinia se portoit beaucoup mieux, et le chirurgien^ même seflattoit de l'espérance de l'arracher à la mort ; mais il se ti'ompa dans ses observations. Le lendemain , il prit une fièvre si violente à la malade , qu'on désespéra de sa vie. Alors Dorido , la comptant pour morte , ne différa plus à la venger de la façon qu il avoit projeté. 11 alla chercher Horace partout où il jugea qu'il pourroit le trouver; et l'ayant rencontré, il lui fit mille caresses; et, comme s'il n'eût rien su de ce qui s'étoit passé, il l'invita à venir souper chez lui. Horace, qui avoit fait fort secrètement son action barbare , et qui d'ailleurs n'en entendoit parler ni dans la ville ni dans le voisinage de Clorinia, s'imagina que Dorido pouvoit l'ignorer encore. Ainsi , ne le soupçonnant d'aucun mauvais dessein , il eut limprudence de se rendre chez lui à l'heure du souper; ce qui lui étoit souvent arrivé. Ils s'assirent tous deux à table, et commencèrent à boire et à manger. Dorido avoit fait mettre des drogues assoupissantes dans le vin qu'on servoit à Horace; de sorte que ce cavalier tomba bientôt dans une espèce de léthargie , pendant laquelle Dorido et deux valets qui lui étoient tout dévoués , lui lièrent les pieds et les mains: ensuite ils lui passèrent une corde au cou , puis l'attachèrent par le milieu du corps à un pilier qui étoit dans la salle, après

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avoir bien fermé toutes les portes de la maison. Lorsqu'il fut dans cet état , ils lui frottèrent le nez avec une pomme de senteur , et dissipèrent son assoupissement.

Quand le malheureux Horace se vit si bien garrotté qu'il ne pouvoit se remuer, il ne lui fut pas difficile de jug^er du péril qui le menaçoit. Il confessa son crime, et croyant pouvoir fléchir son rival , il implora sa pitié et sa miséricerde dans les termes les plus forts que l'amour de la vie lui put inspirer. Prières inutiles! Il avoit affaire à un ennemi inexorable, à un époux qui avoit sans cesse devant les yeux son épouse mourante. Dorido , bien loin de se laisser attendrir , coupa les deux mains de ce misérable, et le fit étrangler par ses valets , auxquels il ordonna de porter à minuit le cadavre à l'entrée de la ruelle avec ses deux mains pendues à son cou. Pour lui , ne pouvant se consoler de la perte de sa femme , il est sorti ce matin de Rome. On ne sait quelle route il a prise, et l'on vient de m'assurer que Glorinia est morte quelques heures après son départ.

Le gentilhomme napolitain acheva de parler en cet endroit. Une histoire si tragique toucha l'ambassadeur et sa compagnie , qui déplorèrent le sort infortuné de cette dame. Ils plaignirent aussi Dorido ; mais ils conclurent , après avoir fait bien des réflexions sur cette aventure, qu'il y avoit dans la conduite de ces deux cavaliers un esprit de vengeance qui ne convenoit guère à des chrétiens.

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