CHAPITRE III
Guzman quitte enfin le séjour de Rome. Il arrive à Sienne, et va descendre chez son ami Pompée, qui lui apprend de mauvaises nouyelles.
Le lendemain de cette triste catastrophe, qui faisoit l'entretien de tout Rome, je sortis de cette ville monté comme un prince , moins riche que je ne pensois , affectant un air galant, et la tête remplie d'idées qui me promettoient beaucoup de plaisir. Je m'avançai vers Sienne, où je m'imaginois mon ami Pompée dans la plus vive impatience de me voir. En arrivant , je demandai où il demeuroit, et je me rendis tout droit chez lui.
Il étoit au logis. Il me reçut assez civilement , et toutefois d'un air embarrassé. Seigneur Pompée , lui dis-je en l'embrassant , vous voulez bien que Guzman votre ami vous témoigne l'extrême joie qu'il a de vous voir , et de vous connoître enfin personnellement. Mon homme ne put sans pâlir entendre prononcer mon nom. Qui ? vous , me répondit-il avec surprise , vous seriez ce même Guzman à qui j'ai mille et mille obligations ? Je frémis à ces mots , sans savoir pourquoi , et j'en tirai un mauvais augure. D'où vient, repris-je avec émotion , d'où vient cet étonnement que vous faites paroître à ma vue ? C'est ce que vous saurez bientôt , repartit le marchand. Je vois bien que j'ai été dupe , et que vous êtes véritablement ce Guzman d'Alfarache que j'attendois.
3^8 GU/MAN DALFARACHE.
Je fus frappé de ces paroles comme d'un coup de foudre , et je pressentis dans ce moment qu'il étoit arrivé quelque malheui' à mes hardes. Impatient de l'approfondir , je priai Pompée de s'expliquer plus clairement. Hé bien , me dit-il , vous saurez qu'il a passé par Sienne un cavalier , soi-disant gentilhomme de l'ambassadeur d'Espagne , venant de Rome avec deux valets , et allant à Florence par ordre de son maître. Ce cavalier se donnoit pour ce Guzman d'Alfarache qui m'a rendu service dans une affaire que j'ai eue à Rome , et il avoit les clefs de vos coffres. Je pensai tomber en convulsion quand je l'entendis parler de cette sorte j et un détail circonstancié qu'il me fit de toute l'aventure acheva de me mettre au désespoir. Je témoignai au marchand que je souhaitois devoir mes coffres. Aussitôt il me conduisit à l'appartement qu'il m' avoit fait préparer j et là , me montrant mes deux grands coffres : Voilà , me dit-il , ceux qu'ils n'ont point emportés ; mais ils les ont eus en leur pouvoir , aussi bien que le troisième. Je soupirai amèrement, en me souvenant que mon or et mes bijoux étoient justement dans celui qui me manquoit. Je ne laissai pas d'ouvrir les autres j et c'eut été pour moi une grande consolation , si les voleurs , satisfaits d'avoir mon argent , n'eussent pas touché à mes habits : je les aurois , je crois , reconnu* pour honnêtes gens.
Il faut rendre cette justice à Pompée ; il ne fut pas moins affligé que moi quand je lui appris qu'on m'avoit volé la valeur de deux mille écus. Après tout , son affliction pouvoit être l'effet de la crainte qu'il avoit que je ne l'obligeasse à répondre des effets volés , quelque bonnes raisons qu il pût alléguer pour sa justification.
TjIvre IV , CHAP. m. 3jg
Cependant c'est ce qu'il ne devoit nullement appréhender. Au lieu de penser à l'inquiéter là-dessus, j'affectois de lui cacher le chagrin qui me dévoroit : il me sembloit qu'un homme qui vouloit trancher du petit seigneur ne devoit pas se montrer fort sensible à la perte de ses hardes. Néanmoins je l'étois infiniment ; et j'avois d'autant plus sujet de l'être , que je n'avois point d'autre habit que celui dont j'étois revêtu , ni d'autre linge que deux chemises qui étoient dans mon porte-manteau.
Je me tourmentois vainement l'esprit pour deviner qui pouvoit avoir pris des empreintes ou des modèles de mes clefs ; je ne savois sur qui je devois faire tomber mes soupçons; car, pour Sayavedra, je l'estimois trop pour me défier de lui. Ce n'étoit pourtant pas la faute de Pompée si j'avois tant de peine à découvrir l'auteur du larcin, puisqu'en me contant toute l'histoire, lorsqu'il me fit le portrait du faux Guzman, il me dépeignit trait pour trait Sayavedra , sa taille , ses cheveux , son air et sa voix. J'étois si prévenu en sa faveur , que je me serois fait un crime de le soupçonner sur ces ressemblances. Je dirai plus : quoiqu'il me souvînt que je l'avois laissé seul dans ma chambre, le jour que le messager de Sienne y vint voir mes coffres, ma prévention pour Sayavedra fut à l'épreuve de ce souvenir.
Tandis que nous faisions, mon hôte et moi, des réflexions très-inutiles sur ce vol , il arriva un domestique qui nous dit que le souper étoit prêt. Nous descendîmes à l'instant dans une salle où l'on avoit servi, et nous nous mîmes à table sans appétit et d'un air assez triste. Pompée , s apercevant que les morceaux me demeuroient dans la bouche , me dit : Seigneur Guzman ,
VOS effets ne sont pas si bien perdus qu'ils ne puissent se retrouver. J'ai fait mes diligences. J'ai mis aux trousses de nos voleurs le bargelio, qui est de mes amis , et je vous avoue que je compte fort sur lui ; il reviendra ce soir ou demain ; j'espère qu'il nous apportera quelque bonne nouvelle. Je le soubaite , lui répondis-je ; mais , entre nous, je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de fond à faire sur ces sortes de gens , surtout lorsqu'il s'agit de restitution.
Quoique la table fût couverte de mets délicats , et que nous eussions d'excellent vin , nous étions si peu en liumeur de boire et de manger , que nous eûmes bientôt soupe ; ensuite , comme je fis semblant d'être fatigué , mon bote me reconduisit à mon appartement , où un instant après il me laissa seul ; ce qui me fit plaisir , car sa conversation m'ennuyoit. Je passai une partie de la nuit à me promener dans ma cbambre en rêvant , et je ne me mis au lit que vers la pointe du jour. J'avois l'esprit si accablé des pensées différentes qui m'agitoient successivement , que je m'endormis à la fin. Ce ne fut pas pour long-temps. Un grand bruit qui se fit entendre sur l'escalier me réveilla presque dans le moment. Jentendis plusieurs personnes qui crioient à la fois : f^oici le TJoleur! 'voici le -voleur!
Je tirai les rideaux de mon lit, ne pouvant croire les paroles qui frappoient mes oreilles; et j'allois me lever pour savoir ce que j'en devois penser, lorsque je vis entrer dans ma cbambre la femme , les enfants et les domestiques du marchand , lesquels, continuant de parler tous ensemble , me répétèrent ce que j'avois entendu. Je priai la femme de m expliquer ce que cela signifioit.