LITRE IV, CHAP. VI. /^1<J
jour suivant sans avoir pris un moment de repos. J'ailois envoyer chez ma veuve pour savoir à quelle heure je pourrois l'entretenir, lorsque mon hôte vint m'annoncer deux cavaliers que je connoissois, et qui souhaitoient, dit-il, de me parler d'une affaire delà dernière conséquence. Je répondis qu'ils pouvoient entrer. Ces messieurs se présentèrent devant moi d'un air très-sérieux ; et l'un des deux , m'adressant la parole , me dit : « Nous venons ici, comme vos amis, vous avertir qu'il s'est répandu, tant à la cour que dans la ville, d'étranges bruits de votre seigneurie. Vous n'êtes, dit-on , rien moins qu'un homme de quaUté. On vous accuse d'avoir joué à Rome de très-vilains personnages. En un mot, vous avez été domestique de l'ambassadeur dont vous voulez passer pour parent. Nous ignorons, poursuivit-il, si le grand-duc est informé de tout ce qu'on dit de vous; mais nous vous conseillons de ne point paroître au palais que vous n'ayez fait vos diligences pour avoir des attestations qui prouvent la fausseté de ces bruits qui vous déshonorent. »
Tandis que ce cavalier me tenoit ce discours mortifiant, j'étois dans un état pitoyable ; je pensai m'évanouir, et la voix me manqua lorsque j'entrepris de faire mon apologie. Je répondis pourtant que je n'aurois jamais cru que mes ennemis eussent poussé si loin la calomnie; que je prendrois la poste avant la fin de la journée , et que j'irois moi-même chercher à Rome plus de témoignages qu'il n'en falloit pour confondre la malice de mes envieux. Les deux cavaliers applaudirent à ma résolution , et se retirèrent, pour aller rapporter cet entretien au duc ; car c'étoit par ordre de ce prince qu'ils
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m'ëtoient venus voir, quoiqu'ils m'eussent témoigné que c étoit par amitié pour moi. Ils ne furent pas hors de ma chambre , que mon confident y entra : il lut sur mon visage les affligeantes nouvelles que j'avois à lui apprendre , et il fut dans la dernière désolation quand je lui contai mon malheur. Cependant, loin de se laisser abattre comme moi à la mauvaise fortune , il se roidit contre elle , et s armant d une fermeté qui m'étonna : Mon maître, me dit-il, cest à présent qu'il faut montrer du courage : devez-vous être surpris qu'en jouant un rôle si délicat aux yeux de tout le monde , il airive im contre-temps qui rende triste le dénoûment de la comédie.^ Pour moi, je m'y suis bien attendu. Mais après tout , notre chute n'est pas si grande que nous ne puissions nous relever : on nous laisse la campagne libre , cela est heureux. Profitons du temps ; sortons prompteinent de l'Etat de Florence, et allons faire ailleurs à loisir , sur ce revers de fortune , des réflexions qu'on pourroit nous faire faire ici plus désagréablement.
Ces raisonnements sensés retirèrent mon esprit de l'accablement où il étoit : je pensai qu'en effet j'étois moins malheureux que je ne devois l'être. Je dis à Sayavedra que ses conseils étoient trop prudents pour ne pas les suivi'e j et que si nous pouvions partir dans une heure par la poste, nous ferions un coup de partie. La chose est très-possible , me répondit-il ; nous avons | vendu votre cheval; nous ne sommes point sans ai'gent; il n'y a qu'à louer des chevaux et nous mettre en chemin : reposez-vous sur moi du soin de tout préparer pour notre départ. Hé bien, repris-je, mon ami, fais donc tout ce que tu jugeras à propos de faire. Hélas!