LIVRE V, CHAP. I
t'acquitteras à mei-reille. En même temps je lui ordonnai de mettre sous son bras la cassette que j'avois achetée et remplie de balles de plomb. Outre cela je le chargeai d un sac où il y avoit de l'argent. Ce sac étoit lié d'un ruban rouge et taché d'encre au milieu , parce que, suivant mon mémoire , il y en avoit un semblable dans le coffre-fort. Nous sortîmes ensuite tous deux de ma chambre , comme pour aller porter tout cela chez le banquier. Quand nous fiunes dans la rue, je dis à mon écuyer : Entre un moment dans la cuisine, sous prétexte de demander à l'hôte à quelle heure nous dînerons, et ce qu'il nous prépare pour dîner. En un mot, fais si si bien que sa femme et lui remarquent et considèrent attentivement cette cassette. Il nous importe fort qu ils en soient frappés l'un et l'autre j ensuite tu reviendras me joindre ici.
L'homme du monde le plus propre à s'acquitter d'une pareille commission , c'étoit Sayavedra. Il alla dans la cuisine, où, faisant à l'hôte les questions que je l'avois chargé de faire, il lui montra sans affectation la cassette et le sac. L'hôte et l'hôtesse les regardèrent avec de grands yeux. La cassette surtout parut si jolie àla femme, qu'elle ne put s'empêcher de la prendre entre ses mains et de l'examiner. L'hôte fit la même chose à son tour , et s'écria : Vive Dieu ! qu'elle est pesante ! Elle doit l'être , dit alors Sayavedra , puisqu'elle est toute pleine de pièces d'or , tant d'Espagne que d'Italie. Il y en a làdedans , ajouta-t-il , pour plus de douze mille francs. Nous allons les déposer, avec ce sac, chez un banquier. Chez un banquier! interrompit l'hôte d'un air brusque; quand il V en auroit pour cent mille écus , cette cassette et ce
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sac seroient aussi sûrement dans ma maison que chez le plus riche marcliand de la ville. L'hôtesse, aussi chatouilleuse que son mari sur le point d'honneur , dit : Nous avons eu aussi quelquefois des dépôts, et grâces à Dieu et à la sainte Vierge , nous les avons fort bien gardés. J'en suis persuadé , reprit Sayavedra. Si vous n'étiez pas d'honnêtes gens , mon maître ne seroit pas venu loger chez vous avec tant d'argent ; ne croyez donc pas qu'il ait mauvaise opinion de votre maison. Il est sur le point de partir pour Venise j il a besoin d'une lettre de crédit pour cette ville , et nous allons mettre en gage ces douze mille francs chez le banquier | ([ui la lui doit fournir.
Cela change la thèse, répliqua l'hôte apaisé; je n'ai plus rien àdire. Eh!commentnommez-vous ce banquier? Jérôme Plati, repartit mon confident. Peste! reprit l'hôte, c'est un Crésus ; c'est dommage qu'il soit juif comme un chien. Il vous fera bien payer ce dépôt, sur ma parole. Si vous m'en eussiez seulement dit un mot , je vous aurois enseigné des gens plus raisonnables. Il n'est plus temps , dit Sayavedra ; mon maître est déjà convenu de tout avec ce banquier , il en faut passer par là. Mais je ne songe pas , poursuivit-il , que je m'amuse trop avec vous ; mon patron m'attend. Je ne suis venu dans la cuisine que pour m'informer si nous aurions le temps de faire notre affaire avant de dîner. L'hôte lui dit qu'il n'étoit pas nécessaire de nous presser, et que nous trouverions toujours dans sa maison de quoi faire bonne chère.
Mon confident vint me rendre compte de cet entretien ; puis nous allâmes tous deux nous promener hors