‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 225 sur 311 · LIVRE V, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. I

seulement quelquefois, lorsque je suis avec lui clans son cabinet, et que, pendant qu'il écrit, quelqu'un vient demander le paiement d'une lettre de change. Il me jette la clef poiu' prendre un sac dont il m'indique le numéro; et tandis que je compte l'argent, il a un œil sur ce qu'il écrit et l'autre sur ce que je fais. Gela étant, repris-je, il sera bien difficile de prendre l'empreinte de cette clef. Beaucoup moins que vous ne pensez, repartit Aguilera. Jai, Dieu merci, la main subtile : je promets de vous apporter l'empreinte de la clef du coffre-fort, et même, si vous le jugez à propos, celle de la clef d'une petite armoire où mon bourgeois serre ses livres de compte, et 1 argent qu'il emploie à ses dépenses ordinaires. A ces mots , qui me firent tressaillir de joie, je lui dis que s il pouvoit prendre ces deux empreintes , nous serions encore plus sûrs de notre fait.

Je n'oubliai pas de nlinformer de la disposition du cabinet, de la manière dont les sacs étoient faits, des marques qu'ils avoient , en un mot, de toutes les particularités, tant du dedans que du dehors du coffrefort. Jeu fis un mémoire circonstancié , que le commis me dicta; ensuite je renvoyai Aguilera chez son maître, en lui disant que je l'instruirois, quand il en seroit temps, du personnage qu'il auroit à jouer. Après son départ , je dis à mon confident que je venois de mettre son ami à une grande épreuve ; que je doutois fort qu'il m'apportât les empreintes. Mais Sayavedra, qui avoit une haute opinion de son industrie, m'en fit un nouvel éloge, qui fut justifié deux jours après. Aguilera me tint parole, et m'enseigna où je trouverois un serrurier

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qui me feroit deux fausses clefs, pourvu qu'il fût payé grassement. Je nai plus qu'une question à vous faire , dis-je à notre commis : à quelle heure votre maître est-il dans sa boutique? car les banquiers ont coutume d'en avoir une en Italie. Aguilera me lépondit que son patron s y tenoit ordinairement le matin, depuis dix heures jusqu'à midi. C'est assez, lui répliquai-je; retournez chez vous, et retenez bien ce que je vais vous dire : demain je ne manquerai pas d aller sur les dix heures à la maison du banquier ; faites en sorte que vous y soyez aussi, et ne perdez pas une parole de ce que je lui dirai , afin que vous en puissiez rendre témoignage , s il le faut.

Tout étant ainsi réglé, je portai sur-le-champ mes empreintes à 1 honnête serrurier à qui l'on m'avoit dit de m'adresser; et il se trouva qu'en effet c'étoit un homme de bonne composition. Il me promit de faire incessamment les deux clefs pour deux pistoles , dont il en toucha une d'avance. Gomme je revenois de chez ce bon ouvrier à mon hôtellerie, j'aperçus dans la boutique d un marchand une espèce de cassette à bijoux fort propre. Il me prit envie de la marchander , et, après l'avoir bien examinée, je l'achetai. Sayavedra, qui m accompagnoit , me parut un peu surpris de cette emplette. Je ne pus m'empêcher de rire de son étonnement. Ami, lui dis-je, cette jolie cassette de cuivre doré ne sera pas inutile à notre dessein. Je m'en doute bien , me répondit-il en souriant; vous ne l'avez pas achetée comme un sot; vous savez l'usage que vous en ferez, et je m'en rapporte fort à votre seigneurie.

Je me rendis le lendemain, sur les dix heures, à la

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boutique du banquier. Aguilera y étoil avec deux ou trois messieurs qui etoient là pour affaire. Je saluai en entrant le maître , et lui dis , à haute et intelligible voix , ([lie je venois d'arriver à Milan dans lintention de faire (les emplettes pour un mariage ; que j'avois une somme assez considérable d'argent, que j'étois bien aise de mettre en sûreté; qu'au lieu de la laisser dans mon hôtellerie , où il y avoit toutes sortes de gens , j'avois pensé que je ferois beaucoup mieux de la confier à un homme tel que lui , dont j'avois ouï vanter la probité : j'ajoutai que j avois un petit voyage à faire à Venise , ce qui m'obligeroit à prendre chez lui une lettre de crédit. Le banquier , avide de gain , me fit làdessus mille offres de service , accompagnées de profondes révérences, et me demanda combien j'avois d'argent à déposer chez lui. Je lui répondis que j'avois douze mille francs en or , et un sac T-emph d espèces d'argent, que dans une .heure je viendrois lui mettre tout cela entre les mains. Il me répliqua que ce seroit quand il me plairoit ; puis ayant tiré son journal de farmoire où étoient ses livres de compte , il me pria de lui dire mon nom. Je lui dis que je m appelois don Juan Osorio. Il récrivit aussitôt sur son journal , avec la date du jour et du mois , de sorte qii il ne restoit plus qu'à marquer la somme et les espèces, quand il les auroit reçues , comptées et pesées. Il faisoit ce lazzi pour mieux m'engager à ne lui pas manquer de parole.

Après cela , n ayant plus rien qui m'arrêtât dans sa boutique , j'en sortis lui faisant dos civilités qui furent bien réciproques, et en le priant à haute voix de ne point s éloigner de sa maison , attendu que j'allois rêve-

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nir. Cette scène finie, je retournai chez moi, très-content d'avoir si heureusement commence cette intrigue. Sayavedra , qui ni'attendoit avec d'autant plus d'impatience qu'il y étoit plus intéressé , ne fut pas peu étonné quand je lui appris ce que je venois de faire. Mais , monsieur , me dit-il , où prendrez- vous , s'il vous plaît , ces douze mille francs en or que vous devez dans une heure porter à ce banquier? Je suis en peine de savoir cela. C'est ce qui ne doit point t inquiéter , lui répondisje 5 il les a déjà. Je sais bien que je te parle hébreu ; j'ai mes raisons pour cela. Dispense -moi de t'en dire davantage présentement , et m'apprends si ton Aguilera compte parmi ses talents celui de contrefaire une écriture. Comment, contrefaire ! s'écria-t-il avec transport j il contrefait comme un ange toutes sortes de caractères: c'est son fort. Plût au ciel que j'eusse seulement le tiers de l'argent qu'i#a touché sur les fausses lettres de change qu'il a faites. S'il n'exçelloit pas dans cet art , il seroit encore à Rome à l'heure qu'il est ; mais il a été obligé d'en décamper brusquement , de peur de tomber entre les mains d'un brutal de marchand , lequel ayant eu avis qu'il avoit contrefait sa signature , vouloit le faire arrêter. Puisque cela est ainsi , repris-je , notre entreprise réussira infailliblement.

Le fonds que Sayavedra faisoit sur mon adresse ne lui permettoit pas de douter d'un succès dont je l'assurois , quoiqu'il ne comprît rien encore à mon dessein. Ce qui le fâchoit , c'est que je ne lui donnois aucun rôle à jouer dans cette comédie. Il s'en plaignit à moi , et me demanda s'il n'y feroit qu'un personnage muet. Oh ! que si , lui dis-je; et je t en destine un dont tu

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