LIVRE VI, CHA^P. I. 5l
sonnes de distinction qui passoient par là. Je sentis, sans savoir pourquoi , que ce rapport me faisoit plaisir , soit qu'il réveillât mon inclination naturelle pour le beau sexe , soit que j'eusse un pressentiment de ce qui devoit m'arriver. Quandnous fûmes parvenus à la grande porte, nous sonnâmes et resonnâmes à plusieurs reprises, avant qu'on nous fit connoîtx'e du dedans qu'on nous enteridoit. On vint toutefois nous parler par le guichet , et nous demander ce que nous voulions. L'hôte , que le portier connoissoit, lui dit que nous cherchions un gîte; qu'il n'en avoit point à nous donner, et que par conséquent il nous amenoit à l'abbaye. Le muletier ajouta par mon ordre à ces paroles qu'il s'agissoit de prêter un asile jusqu'au jour à un seigneur étranger qui s'étoit égaré en allant à Saragosse.
Le portier répondit qu'après huit heures on fermoit la porte du couvent , et qu'il en étoit plus de neuf; que néanmoins, quoique ce fût la règle, il alloit, par la considération qu'il avoit naturellement pour les personnes de qualité , informer madame l'abbesse de mon embarras , et qu'il feroit ce qu'elle lui ordonneroit. Il fallut m' armer de patience , et attendre à la porte la réponse qu'on devoit m'apporter; elle fut bien triste pour moi. Le portier revint nous dire que madame l'abbesse refusoit de recevoir à cette heure-là des cavaliers qui lui étoient inconnus. Ce refus m'affligea. Je descendis de ma nmle; je m'avançai vers le guichet, et parlant moi-même au portier, je le conjurai , dans les termes les plus capables de le toucher , de retourner vers madame l'abbesse , et de lui dire de ma part que si elle savoit le plaisir qu'elle me feroit en m'accordant
r)l6 GITZMAX DALFARACHE.
une retraite pour cette nuit, elle cesseroit dêtre inexorable. Le portier , que je croyois avoir attendri , me répondit qu'il étoit inutile de m' obstiner à vouloir obtenir une chose qu'elle ne permettroit point. Ne pouvant engager ce portier par mes prières à faire ce que je souhaitois , je lui offris de l'argent , qu'il méprisa en me fermant le guichet au nez. Tant de dureté m'ôta l'espérance de pouvoir loger dans ce monastère ; et , cédant à la nécessité , je dis à mes valets de mener les trois mules chez le paysan 5 que pour moi , avant que de m'enfermer dans cette vilaine taverne , j'avois envie de demeurer quelques heures dans l'endroit où j'étois , et d'où j'entendois l'Ebre couler avec un murmure qui suspendoit mes ennuis.
Il faisoit la plus belle nuit du monde. Je me promenai aux environs de la maison , en observant d'un œU curieux tout ce que je discernois à la faveur des étoiles , qui brilloient extraordinairement. Je suivis un sentier en pente , qui me conduisit sous un balcon qui avoit vue sur la rivière. Je m'assis au bord de l'eau au pied d'un arbre vis -à- vis le balcon , que je regardai attentivement , et que je m'imaginai bien être de l'appartement de l'abbesse. J'aperçus de la lumière en dedans, et bientôt un bruit confus de voix de femmes frappa mon oreiUe 5 puis tout -à -coup un profond silence fit taire ce bruit , et ce silence , un moment après, fut à son tour interrompu par une chanson espagnole qu'une voix très-délicate chanta. Si la chanteuse donna du plaisir aux dames qui l'avoient écoutée, elle fut en récompense fort applaudie. Une autre personne chanta ensuite un air italien que je savois, et