LIVRE VI , CHAP. II
pression sur ces dames , je répondis que je n'étois pas moins satisfait d'elles , que la mère me paroissoit encore très-ragoûtante; mais que je ne voyois rien de compa rable à la fille, dont j'entreprendrois volontiers la conquête, si quelque femme d'esprit vouloit bien m' aider à réussir dans cette entreprise. Je vous entends, reprit l'hôtesse, vous souhaitez que je vous y rende service; j'y consens. Par où commencerons -nous cette affaire? Je mènerai ce soir les dames à la promenade , lui repartis-je, et je leur ferai préparer quelque part une superbe collation. Mauvais début! s'écria ma confidente; cela révolteroit la mère, qui, pénétrant d'abord votre dessein, romproit brusquement avec vous, et ne vous verroit de sa vie. Faisons mieux , poursuivit-elle, après avoir rêvé quelques moments; il faut que cette fête se donne sous mon nom : je ferai apprêter une collation , suivant vos ordres, dans un jardin que j'ai sur les bords du Mançanarès, et j'y mènerai les dames passer la soirée. Vous viendrez nous y surprendre , comme si le hasard vous avoit amené là , et nous serons plus librement dans cet endroit que dans aucun autre. J'applaudis à cette idée , et mon hôtesse se chargea du soin d'engager la mère dans cette partie de plaisir.
Ma confidente fut sur-le-champ la proposer dans la chambre des dames, où elle demeura près d'une heure; ce qui me fit juger qu'elle n'avoit pas peu de peine à les persuader : en effet, m'étant revenue joindre, elle me dit que la mère avoit bien fait la difficultueuse. J'ai long-temps, ajouta-t-elle, désespéré de lui faire accepter la proposition ; néanmoins j'en suis venue à bout. Nous avons conclu la partie. Tout ce que je vous de-
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mande , c'est de vous conduire de façon qu'il ne paroisse pas qu'elle ait été faite de concert avec vous : quand vous viendrez au jardin, faites semblant d'être étonné de nous y rencontrer • en un mot , que votre arrivée semble un effet du basard. Je lui répondis qu'elle pouvoit compter que je ne gàterois rien. Nous prîmes ensuite toutes les mesures nécessaires pour rendre la fête agréable.
Nous y réussîmes : le repas fut d'un amant qui vouloit plaire, et les convives le reçurent sans s'apercevoir du motif qui l'avoit fait donner , ou du moins sans le témoigner. Nous nous divertîmes parfaitement bien. Comme la mère n'avoit point là sa harpe , nous nous contentâmes, sa fille et moi, de chanter tantôt ensemble et tantôt tour-à-tour, en nous lançant l'un à l'autre, à la dérobée, les p^us douces œillades. Les siennes redoubloient mon amour , et les miennes le lui faisoient connoître. La nuit insensiblement nous surprit au jardin , et tandis que Ihôtesse, pour me favoriser, entretenoit la mère, je tenois des discours passionnés à la fille, qui ne les écoutoit pas sans plaisir. Il fallut enfin retourner à la ville. Je conduisis les dames jusque dans leur appartement, où, par grâce spéciale, on m'accorda encore une demi-heure d'entretien; après quoi je me retirai plus amoureux, à ce qu'il me sembloit, de ma nouvelle maîtresse , que de toutes ses devancières.
Je fis tenir le jour suivant à cette jeune personne, par mon hôtesse, un billet des plus tendres, et des plus galants ; mais on n'y fit point de réponse : on crut que l'avoir reçu à linsu d'une mère, c'étoit une grande faveur pour moi. Je lui en écrivis un second , que je lui