LIVRE VI , CHAP. XI. 54y
(lustiie, qui étoit telle, qu'il ne laissoit pas d'avoii* encore quelque crédit. Mes diamants lui furent d'un grand secours ; U s en servit pour se tirer d'un embarras où il se trouvoit faute d'argent , et il gagna dessus la moitié , ayant saisi l'occasion de s'en défaire avantageusement au mariage d une fille du duc de Médina Sidonia. Je fis donc un extrême plaisir à ce banquier , sans le savoir. Comme je ne pou vois alors juger de sa fortune que sur les apparences , je m'estimois trop heureux d'avoir lié connoissance avec lui. Je m'accusois même en secret d'avoir une ambition démesurée , et de former un dessein téméraire en élevant ma pensée jusqu'à sa fille unique , qui me paroissoit un parti digne d'un prince.
D'un autre côté , don Andréa ne pouvoit revenir de la surprise que mon procédé lui causoit. Cela fut cause qu il chargea un homme de confiance de s'informer adroitement de mon hôtesse qui j'étois, et de quelle manière je vivois à Madrid. On ne lui fit de moi que des rapports très-avantageux ; car , quoiqu'on ignorât ma naissance, on ne laissoit pas de me croire un enfant de qualité; et pour ma conduite , je ne donnois aucun sujet de penser que j'eusse de mauvaises mœurs. Sur les bons témoignages qu'on lui rendit de moi , il se mit en tête que j'étois l'iionmie que le ciel lui destinoit pour gendre. Il en parla à sa fille , qui lui dit que je l'avois suivie dans la rue depuis l'église des Dominicains jusqu'au logis ; que je passois incessamment devant leurs fenêtres; en un mot , que toutes mes actions faisoient assez connoître que j'avois des vues sur elle. Le père avoit trop d'expérience pour n'en être pas aussi
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persuadé ; il ne douta plus que la confiance que je lui avois marquée , en lui abandonnant mes pierreries sans billet , ne fût un effet de l'amour que j'avois pour sa fille. Ils s'en réjouirent tous deux , en conférèrent ensemble , et me croyant plus riche qu'un juif, ils résolurent de me ménager si bien , qu'il ne me fût pas possible de leur échapper.
Conformément à cette délibération , le banquier vint me rendre visite à l'hôtellerie. Je m'y étois bien attendu, et j'avois mis en étalage dans ma chambre tous mes bijoux , qui firent sur lui beaucoup d'impression. Il fut principalement frappé de ma chaîne d'or ; il en admira le travail, et me dit que si j'étois dans le dessein de la vendre, il me feroit gagner dessus un tiers de ce qu'elle m'avoit coûté. Je le pris au mot , et je la lui lâchai comme j'avois fait de mes pierreries, je veux dire sans billet ; il en fut transporté de joie : il me fit mille caresses 5 et, me regardant déjà en beau-père, il me donna des conseils pour tirer un gros intérêt de l'argent comptant que je pouvois avoir. Peu de jours après il m'apporta la somme qu'il m'avoit promise pour ma chaîne, ce qui augmenta la confiance que j'avois en lui, et m'obligea de reconnoître ses peines par un présent convenable à une jeune dame , que j'envoyai à sa fille après qu'il me l'eut permis. Ce présent , n'ayant pas été mal reçu d'elle , me rendit assez hardi pour oser lui découvrir mes sentiments à l'usage du pays, c'est-à-dire par des mines , et il me sembla qu'elle ne les désapprouvoit point. A l'égard du père , avec qui je m'entretenois tous les jours, je ne lui parfois que de commerce; et cependant je me proposois de profiter de la première