‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 271 sur 311 · LIVRE VI, CHA.P. II. 5dI · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHA.P. II. 5dI

occasion favorable que j'aurois de lui déclarer ma passion.

Ces nouvelles amours refroidirent fort les domestiques. Mes voisines ne s'en aperçurent que trop tôt pour elles : les collations et les présents cessèrent. Je passois les journées hors du logis , et , quand j'y revenois le soir, je rentrois le plus souvent dans ma chambre pour me coucher, ou bien, lorsque je n'évitois pas la conversation de ces dames , j'avois avec elles des entretiens si froids , qu'elles comprirent aisément que j'avois secoué leur joug. Hélène éprouvant que ses bontés , au lieu d'avoir irrité mon ardeur, n'avoient servi qu'à la ralentir , en pleura de dépit. Elle tint un grand conseil avec sa mère et l'hôtesse sur mon changement , qu'elles ne manquèrent pas d'attribuer à un engagement nouveau , et le résultat fut qu'elles mettroient à l'épreuve ma générosité , et que , si elles n'avoient pas lieu d'être contentes de moi , elles auroient recours à quelque artifice pour se venger de mon inconstance. Il se présenta bientôt une conjoncture propre à l'exécution de leur projet. 11 vint demeurer dans mon hôtellerie deux jeunes seigneurs qui avoient de l'argent frais. Ils m'engagèrent à jouer avec eux , et je leur gagnai en trois séances deux cent cinquante pistoles; ce que les dames n'eurent pas plus tôt appris, qu'elles m'entraînèrent à la promenade , sans que je pusse m'en défendre. En revenant , nous passâmes devant la boutique d'un marchand d'étoffes d'or et de soie. Notre hôtesse , qui étoit avec nous, m'y voulut faire entrer malgré moi, et m'obliger à faire l'emplette d'un habit pour dona Helena , en me disant que j'avois assez gagné poiu^ lui faire

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ce petit présent. Je laissai parler l'hôtesse tant qu'il lui plut , et , me moquant de ses instances, je trompai l'attente de ces dames , qui avoient compté qu'elles feroient à ma bourse une copieuse saignée , et cette action acheva de leur persuader que je n'étois plus dans leurs filets.

J'avois un meilleur usage à faire de mon argent. On venoit de bâtir dans le quartier une maison que j'avois vue plusieurs fois en passant , et qui m'avoit paru fort jolie j j'étois tenté de l'acheter. Je consultai sur cela don André , qui approuva cette acquisition. Il se mêla même de cette affaii-e , et fut cause que j'eus cette maison à bon marché. Elle ne me coiita que trois mille ducats, que je payai devant lui en espèces sonnantes, et d'un air aussi froid que si j'eusse eu cent mille écus dans mon coffre-fort. Tu peux bien t'imaginer que cela produisit un effet admirable chez mon futur beaupère qui étoit un homme fin. Il crut, pour le coup , avoir rencontré le gendre qu'il lui falloit , et ne songea plus qu'à me faire tomber ^nement dans la nasse. Je fis meubler ma maison assez proprement , et je me disposai à l'aller occuper. Le jour que j'y devois coucher, jugeant que je ne pouvois me dispenser honnêtement de dire adieu à mes voisines, je pris congé d'elles en leur faisant des compliments qu'elles récurent avec beaucoup de civilité , et d'un air si gai que j'en fus surpris. Je m adiessai ensuite à l'hôtesse pour la remercier de toutes les attentions qu'elle avoit eues pour moi , et l'assurer que je m'en souviendrois jusqu'au dernier moment de ma vie. Elle répondit à mes politesses d'une manière flatteuse , et me pria le plus obligeamment du

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monde de lui permettre, en quittant sa maison, de me donner à dîner. Gonnoissant l'hôtesse pour une femme d'un assez mauvais caractère , et voulant me séparer d'elle à l'amiable , je n'osai lui refuser la satisfaction qu'elle me demandoit.

Je dînai donc avec mon hôtesse , qui me fit servir trois plats qu'elle savoit que j'aimois passionnément j mais elle m'en gardoit un autre qui n'étoit nullement de mon goût. Il me fut apporté par un alguazil de la cour et six archers , qui entrèrent dans la salle avec un décret de prise de corps contre moi. A cette apparition, qui me troubla extraordinairement , je ne doutai point que je ne fusse perdu. Tous mes parents s'offrirent à ma mémoire , et je m'attendois à chaque instant à voir paroître quelqu'un de leur part ; car je ne croyois pas que d'autres personnes qu'eux pussent avoir à Madrid action contre moi. Je me levai de table sans savoir ce que je faisois : je voulus enfiler la porte , que je trouvai gaidée par trois archers : je gagnai ensuite une fenêtre dans le dessein de me sauver par là ; mais les trois autres archers m'en empêchèrent. L'alguazil , qui étoit un des plus raisonnables de ses confrères , remarquant le désordre où je me trouvois, s'approcha de moi en souriant , et me dit tout bas : Seigneur cavalier , rassurezvous j il ne faut pas tant vous effrayer. L'affaire dont il s'agit n'est qu'une bagatelle : vous en sortirez avec honneur pour quelques pistoles. Tenez , ajouta-t-il en me donnant le décret , lisez ; vous verrez que vous vous alarmez mal à propos. Ces paroles , qui me parurent d'un railleur qui , bien instruit de mes tours , se divertissoit à me faire prendre le change , ne diminuèrent pas

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ma crainte. Je m'assis d'un air tremblant, et parcourant des yeux ce papier , j'y lus le nom de dona Helena de fMelida. Je respirai un peu , et m' adressant à l'alguazil : Que signifie ceci? lui dis- je. Quoi! c'est cette dame qui me fait arrêter ? que lui ai-je donc fait.'' Elle prétend, me répondit-il en riant encore , que vous avez obtenu d'elle par la force ce que sa vertu refusoit à vos désirs.

Qu'entends-je ! m'écriai-je avec une extrême surprise. Hélène seroit-elle assez effrontée pour soutenir que je suis coupable d'un pareil crime.»' Pourquoi non ? repartit l'alguazil. Elle peut avoir ses raisons pour vous accuser de l'avoir commis : il est vrai qu'il faudra qu'elle le prouve , et qu'il vous sera permis de vous défendre. Ce qu'il y a de fâcheux pour vous, continuat-il , c'est que le devoir de ma charge m'oblige à vous mener en prison. Alors devenu un peu plus tranquille , je lus le décret d un bout à l'autre ; et après avoir rêvé à ce que je devois faire, je me levai, je tirai à part l'alguazil : Monsieur l'officier , lui dis-je , vous me paroissez un très-honnête homme. Considérez , je vous prie , l'injuste persécution qu'on me fait. Je vous proteste que , bien loin d'avoir employé la violence pour parvenir au comble de mes vœux , la belle Hélène a fait plus de la moitié du chemin. Si vous saviez combien d'argent j'ai dépensé Je n'en doute pas, interrompit-il ; je ne connois que trop cette nymphe et sa friponne de mère : elles demeurent depuis dix ans à Madrid , où elles ne font pas d'autre métier que celui d'attraper les jeunes étrangers. Vous êtes le troisième à qui elles font le tour dont vous vous plaignez; et,

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