LIVRE VI , CHAP. III
cherez que dix mille francs; mais vous pouvez faire fond sur cinquante mille après ma mort. Cette dot me sembla bien mince pour la fille d'un homme que je croyois bien riche ; néanmoins , faisant réflexion que les marchands n'aimoient point à se dessaisir de leurs espèces, je m'en contentai.
Je pressai don André de ne me pas laisser languir plus long-temps dans l'attente d'être réellement son gendre ; il se rendit à mon impatience , et les noces furent célébrées avec éclat. Mon beau-père me compta les dix mille francs qu'il m'avoit promis , et qui furent bientôt employés. Je fis présent à mon épouse des pierreries que j'avois de reste ; je lui donnai des habits de la dernière magnificence , et je lemmenai dans ma maison , où nous fîmes des réjouissances pendant quinze jours. Je pris des femmes et des valets pour la servir ; en un mot, je me mis en état de me ruiner en fort peu de temps , si je ne trouvois moyen par mon industrie de gagner autant que je dépenserois. Le banquier , à la vérité , me faisoit espérer des mo,nts d'or, pour peu que la fortune secondât les projets qu'il formoit : c'étoit un homme à grands desseins, et son gendre étoit aussi de ce caractère-là. Nous ne nous proposions pas moins que de mettre en mouvement la cour et la ville , et de faire toutes les affaires du royaume. Malheureusement , pour y réussir , nous comptions , lui sur ma bourse , et moi sur la sienne ; ce qui n étoit que pure illusion, comme nous nous en apercîunes dès que nous fiimes obligés de nous communiquer l'un à l'autre l'état de nos fonds. Nous nous désabusâmes tous deux sans en venir aux reproches , puisque nous n avions rien à nous repro-
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clierj au contraire, la mutuelle confidence que nous nous fîmes rendit notre union encore plus étroite ; et nous connoissant pour ce que nous étions, nous nous promîmes , à l'exemple des voleurs , de nous être fidèles.
Notre société fit d'abord un très-grand^bruit , par le soin que don André prenoit de dire , d'un air mystérieux à tout le monde , qu'il avoit choisi pour gendre un homme qui avoit des richesses immenses. Gela se répandit partout, et nous attira de la pratique. Onvenoit à nous préférablement à tous les autres banquiers j et nous aurions , par notre seul crédit , augmenté de jour en jour la bonne opinion que l'on avoit de nos biens; si nous nous fussions bornés à vivre avec les marchands , nous aurions infailliblement fait une grosse fortune ; mais le faible étonnant que mon beau-père avoit pour les personnes de qualité nous empêchoit de nous enrichir: ce qu'il venoit de recevoir d'une main, il le donnoit de l'autre. Il étoit si entêté d'un comte , d'un marquis, d'un chevalier de Saint- Jacques, qu'il nepouvoit rien leur refuser , lorsqu'ils s'adressoient à lui pour le prier de leur prêter de l'argent , pour peu qu'ils lui fissent d'honnêtetés ; ce qu'ils ne manquoient pas alors de lui prodiguer. Qu'un ministre en passant l'eût regardé d'un air gracieux , il lui faisoit dès le lendemain des présents aussi considérables qu'inutiles. Il vouloit toujours suivre les chimères que son esprit enfantoit ; et lorsqu'il m'arrivoit de lui en représenter l'extravagance , il se mettoit à rire , se moquoit de moi , comme si je n'eusse pas eu le sens commun , et me traitoit d'homme neuf en matière d'affaires du grand monde.