‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 276 sur 311 · LIVRE VI, CHAP. iir. jor · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. iir. jor

Cependant, avec toute son expérience, il dissipoit tout ce que nous avions de plus liquide , et nous étions réduits à nous servir de toutes sortes de moyens pour nous faire de nouveaux fonds. Que ne mettions-nous point en œuvre pour cela ! Nous nous mêlions d'acheter et de vendre , nous troquions , nous prêtions à gros intérêts : il n'y avoit aucun commerce que nous ne fissions. Outre ce que je savois déjà, mon industrie , que je raffinois tous les jours en l'exerçant , me fournissoit de nouvelles idées pour le bien de la société. J'avouerai pourtant qu'avec tout cela je n'étois qu'un ignorant en comparaison du beau-père. Les profits que nous faisions auroicnt suffi |;our nous entretenir agréablement, pour peu que nous eussions été capables d'user d'économie ; et nous n'aurions pas été obligés de faire de méchantes affaires , qu'avec toute notre adresse nous avions quelquefois assez de peine à cacher : mais nos dépenses domestiques étoient excessives. Si don André aimoit le luxe et la bonne chère , sa fille le surpassoit encore en cela : elle ne trouvoit rien de trop riche et de trop beau pour elle. Nous avions une table de seigneur , une fois plus de domestiques qu'il ne nous convenoit d'en avoir, et notre maison ne déscmplissoit point de parentes et d'amies qu'il falloit réiraler à grands frais.

Ce train de vie ne flattoit pas moins mon humeur que celle de ma femme , et je m'en accommodai à merveille , tant que l'état de nos affaires fut florissant. Je ne m'en lassai que deux ou trois années après notre mariage , et lorsque je m'aperçus que notre fortune , pommençoit à prendre une nouvelle et vilaine face, nt'7Mv?r. 36

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tant par notre mauvaise conduite, que par quelques coups de malheur qu'il nous fallut essuyer. Frappé du péril de nous voir bientôt à sec , je voulus, d'un air de douceur , représenter ma crainte à Eugénie : Dieu sait de quelle façon elle me reçut , et comme elle me traita ! Je m'en plaignis à don André , qui lui fit des reproches ; toute sa famille même m'appuya. Cependant mes plus douces paroles , les remontrances de son père , et les prières de ses parents ne servirent qu'à l'aigrir davantage contre moi. En un mot, elle me déclara quelle ne prétendoit point que l'on fit la moindre réforme dans notre maison. Après cet arrêt , que le caractère de ma femme rendoit définitif, je pris sagement le parti de ne plus la contredire , et de m' armer d'imo nouvelle patience.

Je ne laissois pas pourtant de voir avec une extrême douleur fondre ainsi mon argent d'Italie , et s'en aller au bruit du tambour ce qui m'étoit venu au son de la Hùtc. Je ne pouvois penser aux suites de mon mariage sans soupirer amèrement de regret d'avoir été assez insensé pour me marier. Quelquefois , pour m' excuser d'avoir fait cette sottise , je me rappelois la figure brillante que faisoit don André lorsque je devins son gendre , et je me disois à moi-même : Qui se seroit jamais imaginé que tu trouverois ta ruine dans un établissement qui sembloit te répondre de la plus solide fortune ? Quand je remarquai qu'il n'y avoit plus d'espérance de me soutenir encore long-temps sur le même pied où j'étois , je m adressai au beau-père pour lui demander conseil dans une conjoncture si délicate.

C'est dans cette occasion qu'il me fit voir qu'il étoit

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consommé dans toutes sortes de rubriq^ues. 11 s'agit ici , me dit-il, de faire ce que j'ai fait moi-même en pareil cas ; il s'agit de sauver le bien qui vous reste aux dépens de celui du prochain. Alors, sans perdre de temps, il composa des contre-lettres , des transports , de faux contrats , et je ne sais combien d'autres actes semblables , tous également dignes d'une récompense publique, si Ion rendoit justice aux honnêtes gens qui en font usage. n n'en demeura pas à ces prudentes précautions : pour remettre en vigueur mon crédit , qui lui étoit nécessaire , il me fit acheter une rente de cinq cents ducats que son frèi-e possédoit : quand je dis acheter, je veux dire en apparence; car nous n'avions pas, le beau-père et moi, à nous deux, la sonmje d'ai'gent que nous devions montrer au notaire, afin qu'il pût témoigner que la rente avoit été payée. Il ne nous en coûta que cinquante écus d'intérêt pour avoir cette somme, que nous empruntâmes pour un jour seulement, et cette vente se fit par ce moyen : bien entendu qu'en même temps je remis au vendeur un écrit, par lequel je déclarois formellement que ladite rente desdits cinq cents ducats ne m'appartenoit point , et qu elle étoit réellement à lui , à qui j'en abandonnois la jouissance , comme une chose à laquelle je n'avois aucune prétention. Jétois très-content de ces tours de passe-passe, parce qu'ils m'étoient avantageux. De plus, je savois qu'on les faisoit sans scrupule dans toutes les villes marchandes, et les contrelettres surtout me paroissoient une belle invention pour le commerce.

Grâce à mon beau-père, je me vis donc assuré de quelque chose , en cas que la fortune me devînt tout-à-

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fait contraire; et pouvant négocier de nouvel argent sur ces cinq cents ducats de rente, je continuai mon train ordinaire. Malheureusement il n étoit pas possible que ce fflt pour long-temps. Les gens qu'on trompe se désabusent ; et d'ailleurs ma femme , dépensant toujours plus que je ne gagnois , me réduisit enfin à la cruelle nécessité de succomber sous le poids dont j'étois chargé. Don André fut encore assez heureux pour se tirer d'intrigue. Pour moi , je ne pus éviter les griffes d'un maudit alguazil , qui m'arrêta de la part de mes créanciers , et me conduisit en prison ; mais ils furent bien sots , lorsque, s' apprêtant à se saisir de mes effets, ils apprirent qu'ils étoient à couvert. J'eus pourtant la conscience assez bonne pour ne vouloir pas qu'ils perdissent tout ; je leur donnai la dixième partie de leur dû , et je m'en- . gageai à leur payer le reste dans dix ans. C'est ainsi que je me tirai de leurs mains.

L'orgueilleuse Eugénie conçut un si grand déplaisir de mon emprisonnement et de ma banqueroute, dont elle s'imaginoit que toute la honte ne tomboit que sur elle, qu'il n'y eut pas moyen de la consoler. Elle en mourut de chagrin ; et comme elle ne laissa point d'enfants , je me trouvai dans l'obligation de rendre sa dot ; ce qui , dans l'état où j'étois , ne pouvoit que m'incommoder, ou plutôt achever de m'abîmer. Aussi, pour dire la vérité , les larmes que sa mort me fit répandue ne furent pas l'effet du regret d'avoir perdu ma femme , je ne pleurois que l'argent qu'elle m'avoit dépensé follement, et celui que j'avois à remettre au beau-père. Je ne manquai pas toutefois de faire le bon mari par bienséance , et j'ordonnai des funérailles si superbes ,

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