CHAPITRE VIL
Guziiiau , après la fuile de sa femme, demeure quelque temps avec sa mère. Par quelle ruse il devient ensuite intendant d'une iemme de qualité.-
J ELS ia prudence de tenir cette affaire secrète, pour éviter la honte d'un éclat, sans parler des lardons que les railleurs m'auraient donnés. Je vendis le reste de mon bien, quiconsistoit en quelques meubles et en quelques bardes que ma femme n'avoit pas daigné emporter, et j'employai largent qui m'en revint à me divertir avec mes amis. Ma mère s'accommoda le plus long-temps qu il lui fut possible de la vie que je menois; puis s'en étant enfin lassée, elle se relira dans lu maison où elle avoit laissé Pétronille, en me disant qu'elle vivroit là plus en repos ; et dans le fond cette fille étoit plus propre que moi à servir d'appui à sa vieillesse. Je ne m'opposai pas au dessein de ma mère, et nous nous séparâmes tous deux sans nous brouiller.
Tu ne seras pas surpris si, en dépensant toujouis sans rien gagner, je me trouvai bientôt réduit à mon piemier état; mais tu t'étonnerois si je te disois qu'en me revoyant gueux , je sentis un cliagrin mortel de n'avoir plus rien. Tu aurois raison. Cela seroit indigne d un aventurier qui, dans quelque mauvaise situation ou le mette la fortune, doit toujours trouver des ressources dans son génie. Aussi le mien ne m'abandonna-t-il pas.
6oo GUZilAN D ALFARACHE.
J'appris un jour qu'il y avoit clans Séviile une riche veuve dont le mari étoit mort dans les Indes gouverneur d'une ville , où il avoit amassé de grands biens, dont elle jouissoit en Andalousie j que cette dame, qui vivoit dans une haute dévotion , n'avoit point d" enfants, et que ses héritiers étoient tous des personnes de considération ; qu elle avoit besoin d'un intendant ou homme d'affaires, et qu'elle en faisoit actuellement chercher un qui eût de la probité , n'ignorant pas que ces sortes de places n'étoient pas toujours remplies par d'honnêtes gens.
Ce poste tenta ma cupidité, et je résolus de ne rien épargner pour l'obtenir, comptant ma fortune faite si j'avois le bonheur de l'occuper. Après m'être bien tourmenté l'esprit pour inventer quelque ruse qui pût m'y faire parvenir, je m'arrêtai à celle que je vais te conter. Je découvris que celte dame avoit pour directeur un vieux père de l'ordre de Saint-Dominique. On me dit qu'elle ne faisoit pas la moindre chose sans avoir auparavant consulté ce bon religieux , qui avoit un empire absolu sur ses volontés. Cela me fit songer aux moyens de surprendre l'estime de sa révérence, et c'étoit en effet une voie siire pour arriver à mon but. Voici donc comme je m'y pris. Ma mère m' avoit donné une bourse assez propre; j'y mis huit pistoles et vingt écus d'or; j'y ajoutai une bague de peu de valeur , un cachet d'or et un dé d'argent , dont ma mère avoit fait présent à ma femme le jour qu'elles s'étoient vues pour la première fois ; après quoi j'ôtai mon épée, et pris un habit simple et modeste. J allai dans cet état au couvent des Dominicains, où je demandai à parler au révérend père