‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 32 sur 311 · LIVRE I , CHAP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE I , CHAP. VIII

étrillés j ils nous fouillèrent exactement; et, ne trouvant pas ce qu'ils cherchoient, ils nous lièrent les mains avec des cordes , dans le dessein de nous mener en laisse à Séville. Nous étions déjà tous deux attachés comme des lévriers, lorsque celui des archers qui m'avoit lié les mains dit avec surprise à son compagnon : Holà , ho ! camarade , nous faisons les choses avec bien de la précipitation ; je crois , Dieu me pardonne , que nous nous sommes trompés : le drôle que nous poursuivons n'a point de pouce à la main gauche , et il ne manque pas un doigt à celui-ci. L'autre archer sur cela s'avisa de tirer de sa poche leurs instructions, et de les lire à haute voix : le voleur après lequel ils couroient y étoit peint d'une façon qui ne s'accordoit point avec ma figure; outre qu'il y étoit marqué qu'il lui manquoit un pouce, il étoit dit qu'il avoit dix-neuf à vingt ans , et des cheveux noirs et longs qui lui tomboient sur le dos en queue de 'cheval ; au lieu qu'on ne pouvoit me donner tout au plus que quatorze ans , et que j'avois des cheveux très-courts, roux et crêpés. Ils virent bien qu'ils avoient fait un quiproquo; ils nous délièrent, prirent pour leurs vacations quelques réaux que l'ànier avoit dans sa poche, nous firent des excuses en nous riant au nez, et remontèrent sur leurs mules , laissant les battus tout roués de coups , principalement mon ami l'ânier, dont les épaules épaisses et robustes avoient été moins ménagées que les miennes : en récompense, j'avois la bouche pleine de sang, et les dents ébranlées des coups de poing que j'avois reçus.

Cela ne nous empêcha pourtant pas de nous remettre sur nos ânes et de continuer notre route, mais aussi GrzMiN. 5

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tristement que tu le pourrois faire clans une semblable conjoncture ; quand nous fûmes à un quart de lieue du village del Pedoso, nous aperçûmes et joignîmes nos deux ecclésiastiques , qui marchoient pas à pas en nous attendant.

Je leur appris le sujet de notre retardement; car dans l'état où étoit l'ânier , il n'avoit pas le courage de desserrer les dents. Les bons prêtres nous plaignirent fort; la dernière de nos aventures surtout leur parut la plus fâcheuse , et donna occasion à un de ces messieurs <le dire : Dieu garde tout honnête homme de trois saintes qui sont en Espagne; savoir, la sainte Inquisition, la sainte Hermandad et la sainte Cruzada! Dieu préserve un innocent particulièrement de la sainte Hermandad ! Il y a encore quelque espérance de justice avec les deux autres ; mais tout ce que je puis dire de celle-là : Bienheureux sont ceux qui ne tombent point entre ses mains !

L'ecclésiastique, qui m avoit régalé d'un sermon le jour précédent , et qui se sentoit une grande démangeaison de prêcher encore , fit adroitement rouler la conversation sur les plaisirs du monde , pour avoir occasion de nous dire qu'il n'y en a que de faux sur la terre , et que, si l'on en vouloit trouver de véritables, il falloit les aller chercher au ciel ; que toutes les fêtes même où l'on se promettoit les plus grands plaisirs, étoient toujoui's accompagnées ou suivies de quelques chagrins. Monsieur le bachelier, ajouta-t-il en s'adressant à son camarade , souhaitez-vous que je vous raconte à ce propos une fable qui me semble digne d'être écoutée ? Vous ne serez pas fâché de la savoir ; la voici.

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En même temps il lu di-bita dans ces termes , sans attendre la réponse de son compagnon.

> Jupiter n'étant pas content d'avoir créé pour les hommes tout ce qui se voit sur la terre , par un excès d'amour pour eux , envoya dès les premiers temps le dieu du plaisir résider dans ce bas monde, uniquement pour les réjouir. JMais les hommes , et encore plus les femmes , s'attachant à ce nouveau dieu qui les charmoit par ses attraits , résolurent de ne reconnoître que lui pour leur divinité ; ils se flattèrent qu'il avoit de quoi combler tous leurs vœux : ainsi, croyant pouvoir se passer de tous les autres dieux du ciel , ils commencèrent aies oublier : les prières , les sacrifices , les victimes, tout ne fut plus que pour le dieu du plaisir. Jupiter , comme le plus offensé, fut si sensible à l'ingratitude de ses créatures, qu'il crut devoir se venger d'elles: il assembla les immortels pour les consulter , de peur qu'on ne l'accusât de n'avoir écouté que sa colère.

« Tous les dieux en général blâmèrent le procédé des hommes plus ou moins , selon les sentiments que chacun avoit pour eux. Les plus débonnaires représentèrent à Jupiter que des mortels n'étoient que des mortels , c'està-dire des créatures foibles, pleines de défauts, et desquelles on ne devoit attendre que de l'imprudence et de lindiscrétion ; que le maître des dieux , bien loin de voir leur foiblesse d'un œil irrité , il lui convenoit plutôt d'eu avoir pitié , et de leur pardonner , au lieu de songer à les punir. Si nous étions hommes comme eux, ajoutèrent-ils, nousne nous conduirions pas autrement, peut-être même ferions-nous pis; d'ailleurs, considérez quel dieu vous leur avez donné ; voyez de quelle sorte il en use ave.'

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