‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 34 sur 311 · LIVRE I , CHAP. VIII. 6g · texte numérisé non relu

LIVRE I , CHAP. VIII. 6g

habitant de 1 Olvmpe n Usenùt s opposer à ta volonté : il n est pas moins de linierèt de tous les dieux en général que du tien, que les mortels ne paient pas d'ingratitude les grâces et les bienfaits qu'ils reçoivent de nous tous les jours. Mais , après tout , je ne puis m'empêcher de te remontrer que si tu fais périr les humains, c'est ton propre ouvrage que tu détruis. Ce inonde , que tu as créé et embelli de mille choses admirables que tu y as fait naître, ne sera plus d'aucune utilité; nous ne quitterons pas le ciel pour aller Ihabiter. De détruire les hommes pour en faire de nouveaux, cela ne te fera point d'honneur; on dira que tu ne peux ([u'en deux fois rendre tes oeuvres parfaites : laisse le genre humain tel qu'il est ; il y va de ta gloire de le maintenir comme lu l'as créé : je ne sais pas même s'il seroit de lititérèt des dieux (jue les hommes n'eussent aucune imperfection : s ils n étoient pas foibles et pleins de misères, auroient-ils besoin de nous ?

<• Cependant, poursuivit-il, ce sont des ingrats qu il faut punir; tu leur as fait présent du dieu du plaisir, et ils s y sont trop attachés: hé bien! il n'y a qu à le leur arracher, et leur envoyer à sa place le dieu du déplaisir son frère; ce sera les cliàtier pai- le mèmti endroit qu'ils tont offensé : ils reconnoitrout bientôt leur faute, et tu les verras recourir à ta bonté, poiii la stqiplier de leur pardonner leur aveuglement ; lu seras alors pleinement vengé, et tu pourras leur faire grâce, ou les abandonner à la tyrannie de leur nouvelle divinité. Voilà, granil Jupiter, ce qui me semble convenir à ta gloire en cette occasion; mais le maître

GUZ.MAN DALFARACHE.

du ciel et de la terre sait mieux que moi quelle résolution il doit prendre.

« Apollon cessa de parler, et Momus, qui avoit préparé un discours que sa haine pour les hommes lui avoit suggéré, voulut aggraver leur faute; il ne laissa pas toutefois d'être la dupe de sa mauvaise volonté : tous les autres immortels , qui connoissoient son aversion pour les humains , rejetèrent son avis , et furent de celui d'Apollon. Mercure, suivant le résultat de l'assemblée céleste, fendit l'air aussitôt, et descendit sur la terre , où il trouva les hommes occupés , charmés , possédés du dieu du plaisir ; mais quand il se mit en devoir d'exécuter l'ordre qu'il avoit de le leur enlever , ce fut un soulèvement général , tant du côté des femmes que de celui des hommes; on ne vit jamais une telle fureur : ils se rangèrent tous autour de leur divinité chérie, en protestant qu'ils mourroient tous plutôt que de souffrir qu'on la leur ôtât.

« Mercure remonta au ciel en diligence, pour informer de ce désordre Jupiter, dont la mauvaise humeur contre les hommes fut augmentée par cette nouvelle ; néanmoins Apollon, qui les aimoit toujours, intercéda pour eux encore auprès de lui, et fit si bien, qu'il l'empêcha de lancer la foudre sur ces malheureux: Maître de l'Olympe , lui dit-il , ayez pitié de ces foibles créatures. Au lieu de laisser tomber votre tonnerre sur ces insensés, permettez que je vous propose un moyen de les rendre plus raisonnables; trompons-les par un tour d'adresse : arrachons-leur le dieu du plaisir sans qu'ils s'en aperçoivent , en mettant à sa place et sous sa figure le dieu du déplaisii'.

MVRE I , CHAP. VIII.

«. Le stratagème fut approuvé, et Apollon voulut luiinème s'employer à le faire réussir : il descendit sur la terre avec le déplaisir déguisé ; il trouva les femmes et les hommes en armes auprès du plaisir , pour le défendre envers et contre tous: il leur fascina les yeux, et fit aisément l'échange qu'il avoit dessein de faire ; après quoi il retourna vers les immortels pour rire avec eux de l'erreur où il venoit de jeter les humains, qui depuis ce temps-là , croyant avoir encore le dieu du plaisir, sacrifient à son frère sans le connoître. »

Cette, fable fut applaudie du bachelier, qui convint, avec l'ecclésiastique qui venoit de la conter, qu'effectivement les plaisirs de la vie nous séduisent par de belles apparences sans avoir aucune réalité. Hélas! disois-je en moi-même pendant qu'ils raisonnoient làdessus, cela n'est que trop véritable. Quand je me suis mis en tête de voyager , je me formols une idée charmante de mon voyage, je me repaissois l'esprit de mille agréables images dont je ne connois déjà que trop la fausseté. Après que les ecclésiastiques eurent assez long-temps moralisé sur cette matière, le bachelier dit à son compagnon : Pour égayer un peu l'entretien, et nous desennuyer sur la route, je vais, si vous voulez bien me le permettre , vous l'aconter une histoire du temps de nos guerres avec les Maures. L'autre ecclésiastique parut curieux de l'entendre, et , autant qu'il m'en peut souvenir, le bachelier en fit le récit à peu près de cette manière. ,

GUZMAN DAI>FARACHE.

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