‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 37 sur 311 · LIVRE I , CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE I , CHAP. IX

tifié de 1 alarme qu il lui causoit , mais qu en même temps il s'estimoit trop heureux que le sort l'eût conduit auprès d'elle pour la sauver des malheurs qui la menaçoient ; qu'il la supplioit seulement de prendre une entière confiance en lui , et de souffrir qu'il 1 emmenât promptement pour prévenir la fureur du soldat , qui , dans ces occasions , ne reconnoissant aucune autorite, pourroit le mettre hors d'état de la préserver de toutes sortes d'outrages.

A ces mots , dont elle ne sentit que trop la force , elle accepta le secours qu il lui offroit ; aussitôt il ordonna aux gens de sa suite d avoir soin des autres femmes , et de leur laisser emporter tout ce quelles jugeroient pouvoir leur être utile : après quoi il présenta la main à sa captive, qui, malgré le trouhle où étoient ses esprits , ne laissoit pas d être un peu rassurée par la politesse et par la vue de ce jeune cavalier ; il est vrai que , tout armé qu'il étoit , à voir son beau visage et ses longs cheveux qui flottoient par boucles sur sa cuirasse , on l'auroit plutôt pris pour une llUe que pour un homme de guerre.

La charmante Maure, qui, sans contredit, étoit la plus piquante beauté du royaume de Grenade , se nommoit Daraxa ; c'étoit la fille du gouverneur de la place : dès qu'elle avoit appris que l'on repoussoit les Maures jusque dans le faubourg, elle avoit voulu legagner la ville ; mais en ayant trouvé les portes fermées , elle avoit été obligée de revenir au jardin.

Quoique ce fût une grande consolation pour elle d'être tombée entre les mains de don Alonse, néanmoins elle ne pouvoit penser qu'elle devenoit esclave

y6 GuzMAN d'alfarache.

des chrétiens , sans en être pénétrée de douleur. Malgré toute sa fermeté, cette réflexion lui arrachoit des larmes ; elle n'eut pas la force de répondre au discours obligeant de son généreux ennemi ; elle lui donna seulement la main pour lui marquer sa confiance. Le jeune guerrier , attendri par les pleurs de sa prisonnière , n'oublioit rien de tout ce qu'il croyoit propre à la consoler ; et comme il parloit de l'abondance du cœur , ce qu'il disoit avoit un caractère de tendresse qui auroit fait plus d'impression sur sa belle captive , si elle eut été moins accablée de son malheur ; mais quoiqu'elle fût sensible aux efforts qu'il faisoit pour adoucir son infortune , les marques de reconnoissance quelle en donnoit ne répondoient guère à la vivacité du consolateur.

D'abord qu'il fut averti qu'on battoit la retraite par ordre du roi , et que déjà les chrétiens commencoient à défiler pour regagner leur camp , il céda son cheval à la dame, qui monta dessus légèrement, sans le secours de personne , et fit bien voir qu'elle savoit manier un cheval : il l'assembla ensuite à la hâte la meilleure partie de ses cavaliers, au milieu desquels il plaça la belle Maure avec ses femmes; puis, s'éiant mis à la tète de ce petit corps, qui avoit plutôt l'air d un cortège que d'une escorte , il suivit les autres troupes qui défiloienl

Il n'étoit pas encore arrivé au camp , que le roi savoit déjà son aventure ; il l'avoit apprise avec d'autant plus de joie, qu il affectionnoit particulièrement ce cavalier, qui lui paroissoit un jeune homme d'une grande espérance. Ce monarque, impatient de voir une prisonnière de la race des rois de Grenade , et pour ha

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faire plus d'honneur, alla au-devant d'elle aussitôt qu'il sut qu'elle s'approchoit de sa tente avec don Alonse , qui l'amenoit pour la lui présenter. Elle aborda le roi d'un air si majestueux et avec tant de grâce , qu'elle charma tous ceux qui en furent témoins : elle voulut se prosterner devant lui; mais il s'y opposa si poliment, et la reçut d'une manière dont elle fut tellement satisfaite , qu'elle lui dit avec une espèce de transport: Ah! seigneur , que l'honneur de saluer le grand Ferdinand auroit de charnjes pour moi , si le ciel ne l'eût point attaché au plus cruel de tous les malheurs qui me pouvoient arriver ! Madame , lui répondit le roi d'un air gracieux, vous ne devez point regarder comme un malheur d être devenue prisonnière de don Alonse de Zuniga : c'est un aimable cavalier qui aura pour vous tous les égards qu'on vous doit ; il n'épargnera rien pour vous consoler de votre disgrâce ; et de mon côté , je vous prépare de si bons traitements , que vous cesserez peut-être bientôt de vous plaindre de la fortune.

Le monarque , après lui avoir parlé dans ces termes , ajouta qu'il lui permettoit d'écrire au gouverneur son père , pour l'assurer qu'elle seroit toujours traitée avec toute la considération que méritoit une fille de sa naissance. Ensuite il dit à don Alonse en souriant : Continuez d'avoir soin de Daraxa , menez-la sous ma propre tente , qu'elle s'y repose cette nuit avec ses femmes , et demain vous la conduirez vous-même à Jaën ; elle sera plus agréablement auprès delà reine que dans un camp.

Tous les officiers de l'armée qui avoient vu la belle Maure en parlèrent aux autres si avantageusement,

^8 GUZMAN DALFAnACIIE.

qu'ils leur donnèrent envie de la voir ; pour cet effet , ils s'adressoient tous à Zuniga , de qui cela dépendoit , le roi lui en ayant confié la garde : mais don Alonse . jaloux de son bonheur, rcfusoit de satisfaire leur «i*riosité, et les écartoit de la tente royale par des défaites. Ils le persécutèrent vivement pour obtenir de lui cette satisfaction , et il n'avoit pas peu de peine à se défendre de la leur accorder ; heureusement la persécution ne dura que ce jour-là. Dès le lendemain , suivant l'ordre de Ferdinand , il partit pour Jaën , où il arriva le soir avec sa charmante captive, qu'il alla présenter à la reine. Cette princesse , à qui le roi avoit envoyé un courrier la nuit précédente, étoitdéjà informée de tout: elle fit un accueil très- gracieux à Daraxa , et prit un extrême plaisir à la voir ; elle lui trouvoit dans les yeux un feu brillant qu'on avoit de la peine à soutenir , et elle n'admira pas moins son esprit que sa beauté lorsqu'elle l'eut entretenue quelque temps , de sorte qu'elle ne pouvoit se lasser de la regarder ni de l'entendre.

Cependant don Alonse, s'étant acquitté de sa commission , se vit obligé de s'en retourner à l'armée : il sentit alors, pour la première fois, que si l'amour a des douceurs , il est aussi accompagné de chagrins , et que ce dieu fait payer bien cher ses moindres plaisirs : il ne pouvoit penser sans une extrême douleur qu'il alloit se séparer de sa belle Maure ; mais ce qui faisoit sa plus grande peine , c'étoit de ne lui avoir pas encore découvert ses sentiments , quoiqu'il en eût eu plus d'une occasion favorable , soit par une timidité qu'ont quelquefois les amants les plus hardis, soit que , faute

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