‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 49 sur 311 · LIVRE I, CHAP. IX. lo · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. IX. lo

toute la place étoit éclairée. Il ne fut pas peu surpris de ce qu'il voyoit ; et pour être encore plus assuré qu'il ne se méprenoit point , il aborda Ozmin , qui ne lui sembla qu'un homme du commun : Mon ami , lui dit-il d'un air fier mêlé de chagrin , qui peut vous avoir donné ce bouquet? Quoique le Maure jugeât bien de l'intérêt que ce cavalier qui lui parloitypouvoit prendre, il lui répondit sans s'émouvoir : Il me vient de fort bonne part, mais je ne le dois qu'à la fortune. Je ne sais que trop d'où il vous est venu , répliqua don Alonse d'un ton de voix plus élevé ; rendez-le moi tout à l'heure , il n'a point été fait pour vous. Je n'accorde rien par force , lui repartit Ozmin sans s'échauffer. Encore une fois , dit Zuniga , donnez-moi ce bouquet , ou je vous apprendrai, mon petit compagnon , à qui vous avez affaire. Je suis fâché , lui dit Ozmin avec quelque agitation, que nous soyons ici devant le roi; si nous étions ailleurs , je ne me conlenterois pas de vous refuser le bouquet , je vous arracherois ce nœud de rubans que je vois à votre jupon. C'étoit ce même nœud dont la belle Maure avoit fait présent à don Alonse, en le recevant pour son chevalier, et qu'Ozmin, qui l'avoit envoyé à cette dame, ne reconnoissoit que trop : et ce seigneur Maure voyant par là que le cavalier qui lui parloit devoit être le plus redoutable de ses rivaux , cette découverte le mettoit dans une fureur qu'il n'avoit pas peu de peine à retenir. Don Alonse , encore plus emporté que lui , perdit patience en s'entendant menacer part un homme qu'il croyoit d'une condition fort au-dessous de la sienne ; il le traita d'insolent, et poussant entre les nœuds des rubans du

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bouquet un bâton pointu qu'il avoit , et dont les champions se servent pour irriter les taureaux , il alloit enlever le bouquet et le chapeau, si l'adroit et vigoureux Ozniin ne lui eût pas en même temps ôté le bâton comme à un enfant.

Qui pourroit exprimer la rage dont le fier Zuniga fut saisi après avoir reçu un pareil affront aux yeux de sa maîtresse et devant le roi même? Il ne se posséda plus; et sans avoir égard à ce qu'il devoit à la présence de leurs majestés , il tira son épée ; mais dans le moment qu'il se préparoit à fondre comme un lion sur son ennemi, qui de son côté l'attendoit sans le craindre, le taureau arriva sur eux et les obligea bien à se séparer. Cet animal attaqua don Alonse , et le jeta d'un coup de corne à quatre ou cinq pas de lui , blessé cruellement à la cuisse ; ce qui excita dans la place un cri général de teiTCur. Pour comble d infortune, la bête, plus en furie que jamais , ne s'attachant qu'à ce cava- Uer , se disposoit à retourner à la charge ; mais Ozmin , par une générosité digne des guerriers de ce temps-là , ne balança point à voler au secours de son rival , malgré ce qui venoit de se passer entre eux. Avec le même bâton qu il lui avoit arraché , il piqua rudement le taureau , qui , tournant toute sa fureur contre lui, baissa la tête pour lui enfoncer ses cornes dans le corps. Le Maure saisit cet instant pour lui décharger sur le cou un revers de son épée dont il connoissoit la trempe; et telle fut la force du coup , que l'animal en tomba roide mort sur la place , au grand étonnement de tous les spectateurs.

Ce que le cavalier à l'écharpe bleue avoit fait ne

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