LIVRE I , CHAP. IX. I
passa plus que pour un petit exploit en comparaison de celui-ci , que le désavantage de combattre à pied rendoit plus glorieux ; aussi les acclamations en durèrent plus long-temps. Ozmin se déroba par une prompte retraite à la curiosité des personnes qui cliercbèrent à le connoître. Le roi même eut beau demander à le voir , on fut obligé de lui dire qu'il venoit de disparoître , et qu'on ne savoit qui il étoit.
Parlons à présent de Daraxa. Cette dame , attentive à la querelle des deux rivaux , avoit été sur le point d en avertir leurs majestés , pour en prévenir les suites , au hasard de faire perdre la liberté à son cher Maure ; mais la frayeur dont elle avoit été tout-à-coup saisie, en voyant le taureau prêt à se jeter sur eux, lui avoit ôté la parole et le sentiment. Cependant les nouvelles acclamations qui se faisoient entendre dans la place la tirèrent peu à peu de cet état ; c'est ainsi que cette tendre amante passoit successivement de la joie à la douleur , et de la douleur à la joie. L'amour n'en fait pas d'autres , il se plaît à faire sentir ses peines aux cœurs qu'il comble de plaisirs.
Comme l'aventure du bouquet étoit arrivée presque sous les yeux de la reine , cette princesse y avoit pris garde ; et , curieuse d'en savoir toutes les circonstances, elle en demanda dès le soir même le détail à la belle Maure et à dona Elvire de Padilla , qui avoient été toutes deux l'une auprès de l'autre pendant la fête. Daraxa , jugeant à propos de laisser parler Elvire , quoiqu'elle eût pu mieux qu'une autre rendre raison de ce différend , dit qu'elle y avoit fait peu d'attention. Dona Elvire fut donc obligée de raconter ce qu'elle avoit vu
lo6 GUZMAN DALFARACHE.
et entendu ; mais comme elle laissoit plu^ ;i la reine à souhaiter d'apprendre qu'elle ne lui en apprenoit , cette princesse , espérant que don Alonse pourroit entièrement satisfaire sa curiosité , envoya chez lui le vieux marquis d'Astorgas , aussitôt que la blessure de ce jeune seigneur lui permit de voir du monde. Yoici de quelle manière le marquis , homme de bonne humeur , s'acquitta de sa commission.
Hé bien ! seigneur chevalier sans peur , dit-il à Zuniga en entrant dans sa chambre , que pensez-vous de ces vilains animaux cornus qui ont si peu de respect pour les beaux garçons ? Vous m'avouerez qu'il ne fait pas bon d'avoir affaire à eux ? Il y a long-temps, lui répondit en souriant don Alonse , que vous le savez aussi bien que moi. Mais, reprit le marquis d'un air sérieux , ne me direz-vous point qui est le vaillant homme qui vous a secouru si à propos ? Il est étonnant que de tant de braves qu'on voit à la cour , aucun ne se soit montré assez de vos amis pour vouloir lui disputer cet honneur ; cependant on assure que vous étiez prêt à vous battre contre un cavalier si généreux. Je sais mieux que personne ce que je lui dois , répondit Zuniga , et le peu de sujet que je lui avois donné de me tirer d'un si grand péril. Tout ce qui me fâche, ajouta-t-il , c'est que je ne le connois point ; je suis si charmé de sa valeur et du procédé qu'il a eu avec moi, que je ne puis être content que je n'aie trouvé l'occasion de découvrir qui il est , et de m'acquitter envers lui.
Si vous n'avez pas d'autre chose à m'apprendre , dit alors le marquis, la reine auioit bien pu se passer de