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que trop connoître qu il étoit terriblement Espagnol sur le chapitre du beau sexe, fit travailler devant lui son nouveau jardinier, pour juger de sa capacité, étant lui-même assez habile pour cela. Heureusement Ozmin avoit aimé les fleurs, et il savoit aussi bien les cultiver qu'un fleuriste de profession. Don Louis n'eut pas besoin d'un long examen pour être persuadé qu'il avoit fait une bonne acquisition. Il s'en applaudit, et il en demeura si occupé, quil ne put s empêcher d'en parler pendant le diner. Il dit qu'il étoit charmé d'avoir enfin rencontré un jardinier pour ses fleurs; et que. Dieu merci, son parterre seroit désormais bien entretenu. Rien n'est plus plaisant, ajouta-t-il : je remarque parmi mes ouvriers un jeune gaillard qui mène la brouette, je le questionne, et je découvre que ce manœuvre est un garçon consommé dans l'art de cultivei' les fleurs.
Daraxa ne laissa point tomber ce discours ; et ne doutant point que le nouveau jardinier ne fut Ozmin, elle s'en réjouit, dans l'espérance qu'elle auroit occasion de le voir plus souvent et la liberté entière de lui écrire. Après le dîner, cette dame mena dans son appartement Elvire, et se mettant toutes deux à une fenêtre, elles commencèrent à promener leurs regards sur le jardin. Ambroise étoit alors au milieu du grand parterre, visà-vis d elles. La belle Maure layant reconnu, et voulant se divertir, le montra du doigt à son amie : Voilà, lui dit-elle, le jardinier dont votre père a tant vanté l'habileté pendant que nous dînions. Considérez - le bien : votre cœur ne vous dit-il rien pour lui ? ne sentez-vous point quelque émotion ?
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Dona Elvirefit un éclat de rire à ces paroles, qui lui parurent échappes par plaisanterie. Mais regardant cet homme à bon compte avec attention, elle soupçonna la vérité. Cependant la crainte de se méprendre , et d'apprêter à rire à ses dépens, l'empêcha de dire ce qu'elle pensoit, jusqu'à ce que Daraxa la pressant de lui répondre, et l'appelant insensible, confirmât ses soupçons. Ce fut alors du côté d'Elvire un emportement de joie, une évaporation qui marqua bien l'excès de son amour pour don Jaymé. La prudente Maure se sut bon gré de ne lui avoir pas fait plus lon^-temps un mystère de la métamorphose de ce cavalier. Ma chère Elvire, lui dit-elle, j'ai bien fait, comme vous voyez, de vous prévenir. Hélas ! si par malheur don Jaymé se fiit présenté devant vous en présence de don Louis ou de don Rodrigue, votre surprise nous auroit tous perdus : mais maintenant que vous êtes préparée à sa vue, j'espère que vous vous ménagerez de façon que vous ne gâterez point nos affah?es. Dona Elvire le lui promit; après quoi ces deux dames s'entretinrent du faux Ambroise.
La fille de don Louis ne pouvoit assez admirer comment il étoit parvenu à tromper son père, le plus défiant de tous les hommes ; et elle lui tenoit un grand compte de s'abaisser pour l'amour d'elle à un si vil emploi. Si elle eût su tout ce que son amie savoit làdessus, elle auroit bien rabattu de sa reconnaissance.
Dès ce moment les plaisirs et les intrigues commencèrent à régner depuis le matin jusqu'au soir entre ces deux dames et ce galant jardinier. Clarice et Laïda, leurs confidentes, étoient des filles d'esprit, qui les
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scrvoient avec a\itant d'adresse que de zèle. Anibroise , de son côté, raénageoit si adroitement les maîtresses, qu'elles étoient l'une et l'autre très-contentes de lui. Jamais affaire n'a été mieux conduite. Elvire découvroit son cœur à son amie, et son amie lui cachoit le sien avec toute la dissimulation que la conjoncture exigeoit d'elle. Ces rivales avoient chacune leur cache dans le jardin. Les billets alloient et venoient ; c'étoit une poste galante et parfaitement bien réglée. Quand ils en seroient demeurés là , n auroient-ils pas eu lieu d'être contents d'une vie si agréable ? Mais si 1 amour s'arrêtoit lorsqu'il est en si beau chemin, il cesseroit d'être l amour. Les mêmes plaisirs l'ennuient ; il en veut toujours de nouveaux. L'Espagnole trop passionnée voulut des entretiens, et somma par un billet don Jaymé de se rendre à minuit aux fenêtres de la galerie d'en bas , dont Clarice s'étoit chargée d'avoir une clef. Quoique la belle Maure n'approuvât guère ce rendezvous nocturne, elle n'eut pas la force de s'y opposer.
Ambroise logeoit chez le jardinier, au fond du jardin, dans une maison dont la porte, par ordre de don Louis, se fermoit à l'entrée de la nuit, et ne s'ouvroit ([ue le matin à l'heure qu'il falloit aller au travail. Cette difficulté n'embarrassa point le cavalier, qui eut bientôt fait une échelle de cordes pour descendre de sa chambre dans le jardin , et pour y monter. Il fit réponse aux dames, et les assura que dès la nuit prochaine il se trouveroit au lieu marqué. Avec quelle impatience n'attendirent-elles pas ce moment! et quand il fut arrivé, quelle satisfaction pour elles de pouvoir entretenir en liberté leur cher Ambroise ! Elvire sur-
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tout laissoit éclater la sienne sans modération, et celle de son amie, pour être secrète, n'en étoit pas moins vive. Les fenêtres de la galerie étoient basses, et l'on pouvoit aisément passer le bras entre les gros barreaux de fer qui les grilloient : l'amoureuse Espagnole , que l'obscurité de la nuit rendoit encore plus hardie, avancoit par là ses mains pour se les faire baiser ; ce qui faisoit grand mal au cœur à Daraxa. Ozmin, qui connoissoit la délicatesse des fenunes de son pays sur cette matière, pour consoler cette dame de la nécessité où elle étoit de souffrir ces petites libertés, lui donnoit à la dérobée toutes les marques de tendresse qu'il pouvoit ; de sorte que c'étoit pour la tendre Maure un peu de bien et beaucoup de mal : malgré la possession du cœur de son amant, elle se croyoit fort à plaindre. Elle n'avoit que des plaisirs mêlés ; au lieu que son amie , sans être aimée, goûtoit des plaisirs purs. La première , ne connoissant pas son bonheur, étoit malheureuse ; et l'autre, ignorant son malheur, étoit parfaitement heureuse.
Ils se séparèrent enfin, après deux heures de conversation. Ambroise regagna sa chambre, et les dames se retirèrent différemment affectées de cette entrevue : si la fille de don Louis en désiroit avec ardeur une seconde, il n'en étoit pas de même de Daraxa. Elle avoit vu sa rivale montrer si peu de retenue dans ce premier entretien, quelle avoit raison de craindre que dans la suite cette amante emportée ne poussât les choses encore plus loin ; de manière qu'elle ne put se défendre il'écrire là-dessus à Ozmin. Elle lui manda qu'elle ne souhaitoit plus de lui parler la nuit; que ce plaisir lui
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coûtoit trop. Le fidèle Maure, qui auioit mieux aimé mourir que de justifiei- les alarmes de sa maîtresse , éluda, sous divers prétextes, les nouveaux rendezvous qui lui furent proposés de la part d'Elvire , qui dans le fond étoit trop aimable pour qu'elle Tagaçàt toujours infructueusement.
Cependant les maçons achevèrent leur ouvrage , et don Louis, ayant l'esprit en repos de ce côté-là, permit aux dames de se promener librement dans le jardin. Un jour que don Rodrigue étoit avec elles dans un cabinet de verdure, sa sœur, qui ne gardoit pas de grandes mesures avec lui, et qui vouloit l'accoutumer à la voir parler à Ambroise, appela ce jardinier qui passoit, et lui ordonna de leur aller cueillir des fleurs. Il obéit, et leur en apporta plein une corbeille. Dona Elvire, pour l'arrêter, lui fit des questions sur les ennuis qu'il avoit soufferts dans sa prison de Grenade ; ce qui donna envie à don Rodrigue de prier Daraxa de s'entretenir un peu en maure avec lui, pour voir s'il entendoit bien cette langue. La belle ALiure accorda volontiers cette satisfaction au fils de don Louis, et lui dit que pour un Espagnol, ce garçon ne la parloit point maL
Don Rodrigue, qui s'étoit déjà plus d'une fois amusé à discourir avec Ambroise , lui avoit trouvé beaucoup d'esprit, quoiqu'Ozmin eût affecté de ne lui en laisser guère paroître ; et le jugeant fort propre à le servir auprès de la belle étrangère, résolut de le choisir pour son confident. Dans ce dessein , il étoit le premier à l'appeler sans en demander permission aux dames. 11 le faisoit entrer dans leurs entretiens, et Gu2maj\. 9
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l'engageoit souvent à parler maure avec Daraxa. Par ce moyen, l'heureux Ambroise, devenu bientôt familier avec son jeune maître, ne le voyoit pas sitôt dans le jardin avec les dames, qu'il couroit les joindre sans façon; et quand il y manquoit, Elvire se donnoit la peine de l'aller chercher elle-même, et ne revenoit point sans lui. Don Rodrigue, qui n'avoit que ses propres affaires en tête , ne prenoit point seulement garde à ces petits écarts, étant d'ailleurs bien éloigné de penser que sa sœur fut capable d'aimer un domestique. Mais si Elvire ne regardoit que don Jaymé dans Ambroise , Daraxa ne voyoit qu'Ozmin dans don Jaymé ; et cette jalouse Maure souffroit impatiemment tous les témoignages de l'amoureuse fureur qui dominoit son amie.
Tandis que ces choses se passoient chez don Louis , le jeune don Alonse de Zuniga , plus amoureux que jamais, et guéri de sa blessure, commençoit à sortir. Il avoit appris avec douleur que sa maîtresse étoit, par ordre de la reine, entre les mains du marquis de Padilla, tant par rapport à l'aversion qu'il avoit naturelrellement pour don Rodrigue, qu'à cause de la jalousie qui régnoit depuis long-temps entre leurs maisons. Il sentoit pourtant qu'il falloit pour son repos qu'il reçût des nouvelles de sa dame, et qu'il la vît même, s'il étoit possible. Pour y parvenir, il mit en campagne de très-habiles gens, qui trouvèrent moyen de gagner une femme de doua Elvire, pour certaine soimne qui lui fut payée d'avance. Cette soubrette obligeante étoit cette même Clarice dont j'ai fait mention, fille née pour les intrigues d'amour, et fort propre à faire prospérer
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les affaires des amants. Don Alonse, poiii son argent, ne lui tlemantloit qu'un service j c ëtoit de lui procurer par quelque stratagème le plaisir de pailer à Daraxa. Clarice lui promit des merveilles; et, sans que cela fut nécessaire, elle lui fit confidence des amours d Elvire avec don Jaymé \'ivès, qui de seigneur aragonais s'étoit fait jardinier par un excès de passion pour elle.
Cette histoire, que don Alonse écouta de toutes ses oreilles, l'ëtonna : il en voulut savoir toutes les circonstances. Clarice les lui apprit, à la réserve de celles •qu'elle ignoroit. Ainsi elle ne put lui dire la part que la belle Maure avoit à cette aventure. Zuniga cherchoit en vain dans son esprit quel homme c'étoit que ce don Jaymé Vives, dont il n'avoit jamais entendu parler à la cour non plus qu'à l'armée. Il souhaitoit de le connoître, pour agir de concert avec lui et faire la partie carrée, puisqu'ils avoient tous deux leurs maîtresses dans la même maison. Cette pensée fut la cause d une infinité d'autres. Il se reprochoit de n'avoir pas autant d'adresse que don Jaymé, pour s^'introduire aussi chez <lon Louis sous quelque forme qui pvit lui donner oci^asion d'entretenir quelquefois Daraxa. Il s'échauffoit sur cela 1 imagination, et rouloit dans sa tète mille desseins qui le divertissoient.
Revenons à nos dames. La fille du marquis de Padilla, persuadée qu'on ne s'aimoit pas pour nourrir son amour d'éternels soupirs, et qu'il y avoit un terme à toutes les choses du monde, prit la résolution de s'unir avec son cher don Jaymé, qui lui paroissoit si digne de la posséder; mais elle sentoit quelque peine à faire ellemême cette proposition ; c étoit une démarrhc (jui blés-
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soit trop la biei\séaiice pour la hasarder. Elle fit réflexion qu'il valoit mieux se servir pour cela de lentremise de son amie, dont elle se croyoit assez aimée pour attendre d'elle un pareil service. Ellle s'adressa donc à la belle Maure, et la pria, dans les termes les plus forts, de vouloir bien se charger de la commission.
Daraxa ne put apprendre qu'Elvire avoit dessein de se faire enlever, et méditoit un mariage clandestin , sans être violemment émue : néanmoins, s'étant remise de son trouble , elle dit à son amie : Je suis disposée à faire ce que vous souhaitez ; mais avant que je parle à don Jaymé, je ne puis, sans trahir notre amitié, me dispenser de vous demander si vous avez fait toutes vos réflexions sur ce que vous osez entreprendre? Non, non, ajouta-t-elle, vous n avez pas songé sans doute à tous les malheurs où vous allez vous jeter : souffrez que je vous représente ce que vous devez à votre famille et à vous-même. Vous voulez vous livrer à un homme dont vous ne connoissez ni le bien ni la naissance. Pouvezvous prudemment vous y fier jusqu'à lui faire des avances qui ne conviennent point du tout à ime fille de qualité ? et si par malheur, ce qui n'est pas impossible, elles nétoient pas reçues de la façon que vous le désirez, quelle honte et quels regrets ne suivroient point cette démarche indiscrète .•'
Quoique ces remontrances fussent très-judicieuses , la fille de don Louis ne les écouta qu'avec chagrin ; et ne pouvant les combattre par de bonnes raisons, elle répondit, en fille qui avoit pris son parti, que l'excès de son amour ne lui permettoit pas de suivre d'autres conseils qxie ceux de son cœur. Quand Daraxa eut perdu
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toute espérance de la détourner de son dessein, elle eessa de la contredire , et lui promit que dès cette nuitlà même elle feroit à don Jaymé la proposition dont il s'agissoit. Mais ce qui embarrassa un peu la belle Maure, c'est qu'Elvire, soit par défiance, soit pour juger par elle-même des sentiments de l'objet aimé, dit qu'elle vouloit , à l'insu de ce cavalier, se tenir cachée derrière un l'ideau pour enten dre cet entretien.il ne fut donc plus question que d'avertir Ambroise de se trouver à minuit aux fenêtres de la galerie d'en bas j ce que les dames firent par une lettre qu'elles lui écrivirent en commun , et par laquelle on lui manda qu'on avoit des choses de la dernière conséquence à lui communiquer.
Il ne manqua pas de s'y rendre à l'heure marquée , et il fut assez surpris de ne point voir là El\ire. Seigneur don Jaymé, lui dit Daraxa, j'ai d'abord une mauvaise nouvelle à vous annoncer, c'est que je suis seule ici : votre maîtresse veut que j'aie avec vous une conversation particulière d'où dépendent votre bonheur et le sien. En parlant de cette sorte, la fine Maure glissa une de ses mains entre les barreaux, et serra fortement une de celles du cavalier, qui comprit aussitôt que ce rendez- vous n'étoit pas sans mystère : peu s'en fallut, même, tant il avoit la pénéti-ation vive, qu il ne devinât ce que c'étoit; et dès que Daraxa eut entamé la proposition délicate qu'elle avoit à lui faire, il ne vit que trop de quoi il s'agissoit : mais, loin d'en être embarrassé, il ne fit que tourner en plaisanterie tout ce qui lui fut proposé. La belle Maure eut beau lui protester qu'elle parloit sérieusement, et le presser de répondre de même, il ne quitta point le ton railleur.
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Ainsi se termina cette entrevue à la satisfaction de Daraxa, qui auroit été fâchée qu'elle eût fini d'une autre manière, et qui, croyant avoir fait son devoir, s'attendoit à des remerciments de la part de son amie ; mais Elvire auroit été plutôt capable de lui faire des reproches. Dans sa mauvaise humeur, elle imputoit à cette Maure toutes les railleries de don Jaymé; d'où concluant qu'en amour il y avoit de l'imprudence à se servir de procureur quand on pouvoit faire ses affaires soi-même, elle résolut de ne se fier désormais à personne, et de tout mettre en usage pour engager Yivès à l'enlever.
Elle n'en fit pourtant pas plus mauvaise mine à Daraxa le lendemain. Elles se revirent comme à l'ordinaire, sans toutefois entrer dans aucun éclaircissement, sans se dire un seul mot sur ce qui s'étoit passé. Le soir eUes se promenèrent ensemble, dissimulant toutes deux, et chacune occupée de ses intérêts. U arriva dans cette promenade une aventure qui eut de grandes suites, comme vous allez l'entendre.
J'ai déjà dit que don Rodrigue avoit jeté les yeux sur Ambroise pour en faire son confident auprès de Daraxa, qui, jusquà ce joiu', n avoit payé que d'indifférence l'amour que ce seigneur espagnol avoit pour elle. Cela ne le rebutoit point, grâce à la froideur de son tempérament : incapable d'aimer avec violence, il voyoit presque sans cliagrin le peu de progrès qu'il faisoit dans le cœur de la belle Maure, ou bien il s'en consoloit par le plaisir de voir et dentretenir cette dame quand il vovdoit, avantage qu'il avoit sur ses rivaux, et qui lui tenoit lieu du bonheur d'être le galant