LIVRE I , Cil AV. IX
bien montés et bien équipés iiiarchoient les preiineis , avant à leur tète Orviedo et l'officier dont j'ai parlé; la dame les suivoit immédiatement entre don Alonse et don Diego de Castro; et toute la noblesse venoit ensuite six à six en fort bon ordre. Quoiqu'on eût employé fort peu de temps à préparer cette cavalcade , <-ela n'empêcha pas que le bruit n'en courvit par toute la ville. Le peuple, aussi curieux de voir passer la belle Maure que d'apprendre ce qu'elle alloit faire au palais , se répandit à grands tlots dans les rues pour se trouver sur son passage. Elle avoit un habit magnifique à la maure , et elle n avoit rien négligé de tout ce qui pouvoit relever sa beauté dans une occasion si importante. Tous les spectateurs en furent éblouis; mais ce qui les surprenoit davantage , c'étoit la grâce et la facilité qu'elle montroit à manier son cheval ; ce qui n'étoit pas ordinaire aux dames d'Espagne.
La cavalcade étant arrivée à la place qui est devant le palais , don Alonse rangea ses cavaliers tout autour , et les jusfes envoyèrent recevoir la belle JMaure par deux huissiers , qui la conduisirent jusqu'à la porte de la première salle , où deux magistrats qui fattendoient lui tirent tous les honneurs qu'ils auroient pu faire à une princesse , et la menèrent «\ l'audience. Don Alonse et tous les principaux cavaliers qui avoientmis pied à terre en même temps que Daraxa , la suivirent , et entrèrent aussi dans la salle où les juges étoient assemblés; ce qui surprit un peu ceux-ci, et leur causa quelque inquiétude. Néanmoins , faisant bonne contenance , ils parurent donner toute leur attention à la dame maure, (jui charnja tout le monde par l'air libre et niajostueux
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dont elle se présenta devant le tribunal de la justice. On lui avoit préparé un fauteuil avec un carreau et un tapis de pied. Elle s'assit; et après avoir attaché sa vue pendant quelques moments sur les juges , elle éleva la voix , et fit entendre ces paroles :
« Messieurs , il n'y a qu'une raison aussi forte que celle qui m'amène ici qui puisse justifier la démarche que je fais. Je sais les règles que la bienséance prescrit aux personnes de mon sexe ; mais il y a des occasions où l'on doit passer par dessus ces règles : telle est la conjoncture où je me trouve. Je viens, messieurs, implorer votre justice contre vous-mêmes. On prétend exécuter demain une sentence de mort que vous avez rendue aujourd'hui contre un homme qui a repoussé la force par la force. Des assassins vouloient lui ôter la vie, il s'est défendu; voilà tout son crime. C'est un fait constant. J'en ai moi-même été témoin, ainsi que dona Elvire , et deux femmes quiétoient avec nous dans le bois. Quoi ! deux paysans viendront traîtreusement attaquer par derrière, et assommer de coups de bâton deux cavaliers qui ne songent point à eux , et il ne sera pas permis à ces cavaliers de chercher à se garantir par leur courage du sort funeste qu'on leur prépare ^ Quand le fils du bailli, avec deux autres armés comme lui de longues épées , est venu fondre sur deux hommes qui n'avoient que de simples bâtons , quels crimes ont commis ces derniers en se mettant en défense contre ces scélérats "^ Qui d'entre vous , messieurs , se trouvant dans le même danger , ne feroit pas tous ses efforts pour tuer son ennemi, s'il ne voyoit pas d'autre moyen de conserver sa vie ? Mais pourquoi m'étendre là-dessus ^