‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 74 sur 311 · LIVRE I , CKAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE I , CKAP. IX

VOUS savez mieux que moi que c'est une loi naturelle. On dit que le fils du bailli s'est mépiis : eh ! qu'importe ? Sa méprise ne justifie point son action, et ne sauroit rendre coupables les personnes qu'il a voulu assassiner.

« Je ne vous en dirai pas davantage, messieurs, de peur de vous ennuyer. Je vous apprendrai seulement ce qui m'oblige à m'intéresser pour votre prisonnier. Ce n'est pas un gentilhomme d'Aragon , ce n'est pas don Jaymé \ivès; c'est le brave Ozmin , dont le nom est si connu parmi vos troupes , et qui s'est rendu si recommandable par un grand nombre d'exploits éclatants ; c'est lui qui le jour des courses tua les deux derniers taureaux , et sauva la vie à don Alonse de Zuniga : mais ce qui m'engage plus que toutes ses grandes qualités à vous venir faire une remontrance en sa faveur , c'est qu'il est mon époux , si j ose appeler de ce nom un homme qui, de l'aveu de nos paients, m'adonne sa foi et a reçu la mienne. Délibérez présentement , messieurs , avant que vous fassiez exécuter la sentence que vous avez prononcée contre un cavalier du sang du roi Mahomet, et que vous ne deviez pas condamner si légèrement. »

La belle Maure n'eut pas achevé de parler, qu'il s'éleva dans la salle un bruit dont les juges furent effrayés , tout le monde disant à haute voix que le prisonnier étoit innocent, et qu'il falloit le relâcher. Alors le chef delà justice fit faire silence^ puis, adressant la parole à la dame, il lui dit au nom de sa compagnie , « qu'ils pouvoient avoir été mal informés de celte affaire; qu'ils l'examineroient de nouveau, et lui rendroient réponse dès ce jour-là même. »Mais les assistants

se récrièrent sur cela, et demandèrent qu on remît sur-le-champ le cavalier en liberté, menaçant d'aller enfoncer les portes de la prison , si l'on refusoit de le faire. Le même juge qui avoit parlé répondit aux assistants, « qu'après un jugement rendu il ne dépendoit pus de sa compagnie d élargir ainsi un prisonnier, et quetout ce qu'elle pouvoir , c'étoit de surseoir l'exécution de la sentence, jusqu'à ce qu'on eût reçu les ordres de leurs majestés , à qui seules appartenoit le droit de détruire son ouvrage. Là-dessus Daraxa pria les juges delui permettre de voir Ozmin ; ce qu'elle obtint d'eux sans peine, à condition qu il n'entreroit avec elle que quatre personnes dans la prison, et qu'elle promettroit qu il n'y seroit fait aucune violence. »

La cavalcade prit le chemin de la prison, dans le même ordre qu'elle étoit venue au palais ; et la belle Maure choisit pour y entrer avec elle don Alonse , don Diego de Castro, Orviedo et l'officier maure. Concevez ^ s'il est possible , l'agréable surprise d'Ozmin , lorsqu'il vit paroître dans sa chambre don Alonse et Daraxa , et qu'il sut ce que cette dame venoit de faire pour lui. On ne pouvoit mesurer sa joie qu'à celle de son amante, dont le cœur nageoit, pour ainsi dire, dans un ravissement qu'elle faisoit briller dans ses yeux. Zuniga , de son côté, partageoit avec ces amants le plaisir qu'ils avoient de se revoir; il embrassoit son ami avec des transports de tendresse, comme s'il n'eût plus été son rival : son amour se confondait avec son amitié. Il ne laissa pas pourtant, en lui donnant des marques de son affection, de lui reprocher le peu de confiance qu'il avoit eu en lui , et de le menacer en souriant d'être

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toute sa vie amoureux de la belle Maure , pour se venger de la dissimulation dont il avoit payé sa franchise. Ce reproche lui attira des douceurs : Daraxa lui dit qu'après Ozmin il seroit toujours l'homme du monde qui auroit le plus de part à son estime ; et Ozmin l'assura qu'après Daraxa il naimeroit jamais personne tant que lui. Zuniga ne manqua pas de réphquer à ces discours obligeants ; ensuite il présenta son ami don Diègue au seigneur maure, comme un cavalier dont le mérite égaloit la naissance ; et là-dessus il se fit des compliments sur nouveaux frais : d'où passant à la chose la plus importante, c'est-à-dire à l'affaire du prisonnier, il fut résolu qu'on enverroit sur-le-champ demander sa grâce à leurs majestés. On dépêcha Orviedo , qui partit pour Grenade avec des lettres pour les parents d'Ozmin et pour ceux de Daraxa.

Orviedo fit une si grande diligence , qu'au bout de trois jours il fut de retour à Séville avec la grâce de son maître , et un ordre aux magistrats de faire à ce seigneur tous les honneurs dus à la noblesse de son sang , et dignes de l'époux de la belle Maure. Aussitôt que cette dame apprit qu'Ozmin étoit libre, elle se rendit à la prison avec un cortège encore plus nombreux que la première fois et bien plus magnifique, attendu que les cavaliers avoient eu un peu plus de temps pour s'y préparer. Tout ce qu'il y avoit d'hommes de distinction dans la ville étoit de la cavalcade. Don Rodri<ruc de Padilla s'y faisoit remarquer par sa magnificence; il voulut en être. Il s'empressa même de témoigner à Daraxa qu'il étoit ravi de cet événement , malgré le chagrin qu'en pouvoit avoir le vieux marquis, dont il

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n'approuvoit point la conduite ; et quand il vit Ozniiii ^ il lui fit toutes sortes d'honnêtetés.

Ainsi donc le seigneur maure sortit de prison avec autant d'honneur et de joie qu'il avoit eu de honte et de j tristesse en y entrant. Le même peuple , qui avoit de- ■ mandé sa mort quelques jours auparavant , suivoit la cavalcade en remplissant l'air d'acclamations , pour marquer jusqu'à quel point il étoit ravi de voir en liberté le fameux vainqueur des taureaux. Le seul don Louis, gardant son ressentiment et sa fierté, n'alla pas visiter Ozmin , qu'il regardoit toujours comme un homme qui avoit déshonoré sa maison par l'éclat qu'avoit fait l'amour de sa fille pour don Jaymé. Mais ce qui tenoit encore plus au cœur du vieillard , et ce qu'il ne poiivoit pardonner au faux Ambroise, c'étoit de l'avoir dupé , lui qui se croyoit incapable d'être surpris. Il s'attendoit bien qu'à la cour on feroit des railleries sur son compte; ce qui fut cause qu'il feignit d'être malade pour ne point accompagner la belle Maure à Grenade, et qu il n'osa paroitre à Séville qu'après son départ.

Pour Elvire , outre qu'elle eut à essuyer toute la mauvaise humeur de son père , elle ne put se consoler d'avoir été trompée par les deux personnes qu'elle avoit le plus aimées, quoique dans le fond elle ditt moins leur imputer son malheur qu'à elle-même. Le regret qu'elle en eut lui causa une langueur qui termina bientôt ses tristes jours. Les chagrins de don Louis et ceux de sa fille n'empêchèrent pas qu'on ne fit de grandes réjouissances dans la maison de don Alonse , où Ozmin et DaraxaallèrenL loger jusqu'au lendemain quils prirent

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le chemin de Grenade avec Zuniga et Castro, qui voulurent absolument les accompagner pour assister à leurs noces. Elles furent d'une magnificence extraordinaire ; leurs majestés catholiques les honorèrent de leur présence. Il y eut des tournois et des courses, où les Maures et les chrétiens montrèrent à l'envi leur courage et leur adresse. Enfin les deux époux, pour mieux mériter que le ciel répandît ses grâces sur leur hyménée , embrassèrent notre religion, et devinrent la noble origine d'une des plus illustres maisons qu'il y ait aujourd'hui en Espagne.

L'ecclésiastique qui nous racontoit cette histoire , la finit en cet endroit ; après quoi son compagnon et lui commencèrent à s'entretenir des guerres de Grenade. Pendant ce temps-là, mon ânier, voyant que nous étions sur le point d'ai'river à Gacalla, voulut avoir une conversation particulière avec moi. Depuis nos dernières aventures il n'avoit pas dit un mot j mais comme nous approchions des portes de la ville, et que nous allions nous séparer pour ne plus nous rejoindre , il rompit le silence , et me demanda trois écus , tant pour m'avoir voiture que pour ma part de la dépense que nous avions faite à i hôtellerie où nous avions si bien soupe le soir précédent, et déjeûné le matin. Ce fut une autre histoire pour moi que ces trois tvcus, que je le défiai de me faire payer, n'en ayant pas seulement la moitié dans ma bourse. Nous nous échauffâmes sur cela tous deux de façon que je m'armai de deux cailloux , que je lui aurois fait voler à la tête, si les ecclésiastiques, par pitié , ne m'eussent empêché de me faire battre. Ils prirent connoissance de notre différend, s'érigèrent

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d'eux-mêmes en juges, et, partie ouïes, me condamnèrent à donner à l'ânier le quart de ce qu'il demandoit. J'obéis à cet arrêt, qui, tout favorable qu'il m'étoit, me mit si bien à sec, c£u'à peine me resta-t-il de quoi faire les frais de mon souper et de mon gîte dans une hôtellerie où j'allai loger après avoir pris congé des ecclésiastiques et du malheureux ânier, qui ne sut pas, je crois, trop bon gré de ma rencontre à son étoile.

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