MVUE II, CHAP. IV
comble de tourment, je me remis dans la tête mon voyage de Gênes. Me voilà plus que jamais pressé de l'envie de voir mes parents , auprès de qui je ne doutois pas qu'une fortune brillante ne m'attendît, puisqu'ils étoient tous puissamment riches , et quelques - uns même sans enfants. Je m'imaginois surtout que ces derniers seroient charmés d'avoir un héritier de mon mérite. Il est vrai qu'à cette agréable pensée , j'en faisois succéder de tristes : Pourrai-je bien , disois-je , avoir le front de m' aller présenter devant de nobles Génois sous un misérable habillement ? et quand je leur apprendrai que je suis leur parent , ajouteront-ils foi à mes discours ? Je veux qu'ils soient assez simples pour le croire ; ils ne manqueront pas de me traiter de fourbe et d'imposteur, pour garder le deconun de leurs excellences. Peut-être même n'en serois-je pas quitte à si bon marché. Mon père , à qui le génie de sa nation étoit bien connu, disoit souvent qu'on ne devoit point se fier aux Génois quand il s'agissoit de leur intérêt ou de leur réputation. Mais un moment après je jugeois plus favorablement de mes parents : ils me paroissoient d honnêtes gens comme feu mon père, dont j étois persuadé que la mémoire leur étoit en trop grande vénération pour me refuser leur assistance dans l'état où ils me verroient. Ils n'oseront dire, ajoutois-je, que je suis un menteui- : ils sont trop prudents pour me traiter de la sorte sans m' avoir auparavant interrogé sur les affaires de notre famille , et c'est où je les attends. Je leur en dirai des particularités qui leur feront bien connoître qu'il n'y a qu'un fils de mon père qui puisse les savoir. De plus , ces choses particulières
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sont telles , qu il ne seroit pas honorable pour eux qutje les allasse rendre publiques ; ce qui les obligera sans doute à me ménager.
Je flottois de cette manière entre la crainte et l'espérance ; tantôt il me sembloit que je me flattois trop , et tantôt que je m'alarmois mal à propos. Je m'arrêtai à cette dernière pensée , à laquelle mon esprit trouvoit le mieux son compte; et vérifiant le proverbe qui dit : Si tu veux être pape , mets-toi-le bien dans la tête , je résolus de profiter de l'occasion favorable que m'offroient ces nouvelles levées de faire le voyage d'Italie. Un jour que j'étois assis près d'une boutique , dans mon poste ordinaire , et que je revois aux plaisirs infinis que j'aurois à Gênes , j'entendis une voix qui me tira de ma rêverie, en m'appelant deux ou trois fois. Je jetai les yeux de toutes parts pour voir qui savoit si bien mon nom , et je remarquai que c'étoit un vénérable > apothicaire que j'avois déjà servi. Il me fit signe d aller à lui ; j'y courus : mais deux de mes camarades , qui en étojent plus proches, me prévinrent et s'empressèrent à lui faire agréer leurs services avant que j'arrivasse. Cependant il les repoussa d'un air brusque, en leur disant : Non, non, tirez , oiseaux de mauvais augure; ce n'est pas viande pour vous , c'est pour mon fidèle Guzman. Il ne croyoit pas si bien dire. Puis, madrés- | sant la parole , quand je fus auprès de lui : Ouvre ton * cabas , ajouta-t-il. Je l'ouvris , et aussitôt il jeta trois sacs d'argent qu'il tenoit enveloppés dans un coin de son manteau. A quel chaudronnier faut-il porter ce cuivre ^ lui dis-je alors avec un souris. Ce cuivre , répondit l'apothicaire en souriant à son tour; voyez ce