‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 2)Chapitre 93 sur 311 · I.IYKE H, CIIAP. IV · texte numérisé non relu

I.IYKE H, CIIAP. IV

oueux , qui prend cela pour du cuivre! Allons, Tanu , continua-t-il , marchons , je suis presse ; il faut que l'aille payer un marchand étranger qui m'a vendu des drogues.

G'étoit bien là son dessein; mais j'en formai un autre dès que j eus entendu prononcer ces mots charmants : Ouvre ton cabas. La nouvelle de la naissance d'un fils unique cause moins de joie à un tendre père que je n'en ressentis à ces douces paroles , qui se gravèrent en lettres d'or dans mon cœur, si l'on peut parler ainsi. Je regardai ces trois sacs comme im présent que la forlune me faisoit pour me mettre en état de jouer un beau rôle à Gênes : je croyois déjà les tenir en ma possession. Mon homme, qui ne se déficit point de moi, ayant fait plus d'une épreuve de ma fidélité , prit les devants , et je commençai à le suivre, feignant de temps en temps d'avoir besoin de m'arrêter un instant pour me reposer, comme si j'eusse trouvé la charge un peu trop forte , au lieu que dans le fond je l'aurois voulue encore plus pesante. Je mourois d'envie de rencontrer une foule de peuple ou bien quelque détour qui me donnât moyen de disparoître subitement aux yeux de lapothicaire , lorsque nous passâmes justement devant une maison que je connoissois , et qui avoit une porte de derrière. J'entrai dedans avec précipitation , et , après l'avoir traversée sans trouver personne sur mon passage , j'enfilai deux ou trois rues en moins d'une minute , avec autant.de légèreté que si j'eusse eu des ailes aux pieds ; mais quand je jugeai que mon homme avoit perdu mes traces , je ne marchai plus qu'au petit pas , et d'un air tranquille en apparence , afin de ne

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donner aucun soupçon du coup que je venois de faire. J'allai de cette façon jusqu'à la porte la Vega , c'està-dire de la plaine , d'où, faisant toujours bonne contenance, je gagnai le bord du Mançanarès ; de là, traversant la maison ciel Campo , je fis une bonne lieue au travers des buissons et des ronces. A l'entrée de la nuit je me glissai parmi des "peupliers , et m'arrêtai dans un endroit des plus couverts, et fort voisin de la rivière, pour penser mûrement au parti que j'avois à prendre ; car il ne suffit pas, disois-je, d'avoir bien commencé, il faut continuer et finir de même. De quoi me serviroit d'avoir fait une si bonne prise , si je ne pouvois la conserver? Si je venois à être pincé, je serois obligé de rendre gorge et de perdre avec cela mes deux oreilles ; cherchons donc autour d'ici quelque lieu où ma proie puisse être en sûreté.

Après avoir rêvé long-temps à cela, je m'avisai de faire un trou de deux pieds de profondeur au fond de la livière , et d'y mettre mon cabas avec mes trois sacs dedans ; puis , l'ayant couvert de deux grosses pierres , j'enfonçai tout auprès dans le sable un long bâton , pour mieux me faire reconnoître l'endroit qui recéloit mon cher trésor. Cette grande opération finie , je me couchai au pied d'un arbre , vis-à-vis de la balise , et j'y passai la nuit, non sans inquiétude, quoique fort satisfait de me voir si bien dans mes affaires. Le jour étant venu , je me cachai dans un hallier , où j'eus la patience de demeurer jusqu'au soir. Alors la faim , qui chasse le loup hors du bois, me fit sortir de mon gîte pour aller acheter des vivres , non dans les villages des environs, où l'apothicaire pouvoit avoir envoyé

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t\es alguazils et des archers pour me chercher , mais à Madi'id même, comme en effet c'étoit le pkis sûr. Indépendamment de mon magot, j'avois dans ma poche assez d'aigent pour faire cette dépense. Je retournai donc le long du Mancanaiès à la ville, d'où je revins trois heures après par le même chemin, avec un panier où il y avoit des provisions pour huit jours. J'employai , en homme affamé , la meilleure partie de cette nuit à me bourrer l'estomac de pain et de viande, et le reste à dormir.

Le lendemain, en me réveillant au lever de l'aurore, je me sentis violemment agité du désir curieux de savoir ce qu'il y avoit dans les trois sacs. J'eus beau faire réflexion que c'étoit le diable qui me tentoit , et que je ne pouvois contenter ma curiosité sans m' exposer à être vu de quelqu'un, il n'y eut pas moyen d'y résister. Jétois comme cela; je ne triomphois de mes tentations qu'en m'y abandonnant. Il fallut pour mon repos me donner ce plaisir, qui sans doute étoit le plus grand que j'eusse eu depuis que jétois au monde. Je m'approchai de la rivière, et après avoir regardé à droite et à gauche pour voir si je n'apercevrois personne, je tirai de l'eau mon cabas, que j'emportai tout mouillé dans ma cage; et là j'ouvris mes sacs. Il y avoit dedans deux mille cinq cents réaux, le tout en bon argent, à la réserve de trente pistoles d'or, que je trouvai enveloppées d'un petit linge dans un des sacs. Je passai la journée entière à compter et à recompter mes espèces avec une extrême satisfaction ; et lorsque la nuit fut arrivée , je les renùs dans mon cabas , que jallai reporter dans son trou.

GrzMAN. 14

:^IO GL"ZMA?I DALPARÂCHE.

N'ayant pas dessein de faire un journal, je te dirai, lecteur, qu'après avoir été caché de cette sorte dans le bois du Prado deux semaines entières, je m'imaginai ({uil n'y avoit plus rien à craindre pour moi, et que tous les lévriers de la justice s'étoient lassés de me poursuivre. J allai repêcher mes sacs, que je mis au fond de mon panier sous de nouvelles provisions que j'avois été encore acheter à Madrid. Pour mon cabas, je le laissai dans l'eau sous les deux pierres. Je coupai ensuite deux bâtons, dont 1 un me servit à porter mon panier sur mon cou, et je fis de l'autre une manière de bourdon, avec quoi, nouveau pèlerin, je pris la route de Tolède tout au travers des champs, croyant devoir par piécaution m'éloigner des grands chemins.

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