PREFACE
partout , et conserve de la majesté jusque dans son Ijadinage. C'est le seul auteur qui a su marier le sérieux avec le comique , et l'héroïque avec le galant et le naïf. Par là, il est original lui-même; mais on peut dire que c'est un original que personne jusqu'ici n'a pu imiter heureusement. 11 n'y a point de lecteur, pour peu qu'il ait le goût délicat, qui ne sente dans la lecture de Roland le Furieua: ce que je viens de remarquer.
Il y a long-temps que j'ai dessein de traduire ce poème admirable, quelque difficile qu'il me paroisse d'en conserver dans une traduction en prose toutes les grâces et la force; mais , comme ce seroit commencer par la fin , et qu'il est absolument nécessaire de savxDÏr l'histoire de Roland pour bien entendre les aventures qui sont dans l'Arioste , j'ai cru devoir débuter par l'ouvrage du Boyard avant que d'entreprendre l'autre, qui n'en est que la continuation. D'ailleurs, il m'a semblé qu'en cela je ferois d'autant plus de plaisir au public, que Pioland r Amoureux n'est presque connu que des gens de lettres. Nous en avons pourtant une traduction par le sieur de Rosset. Elle ne vaut pas celle qu'il a faite de /ïo/aW/e Furieux. Aussi a-t-on négligé de la réimprimer, et les exemplaires en sont devenus si rares, qu'on les vend fort cher; encore n'en voit-on pas un qui ne soit défectueux.
Ces raisons m'ont déterminé à traduire le Boyard,
DÎJ TRADUCTEUR. .1
mais j'avouerai que je ne l'ai pas toujours suivi. Comme ce n'est pas un auteur grec , je ne crois pas qu'on me chicane là-dessus. Je n'ai pu souffrir, par exemple, qu'il confondît des pays véritables et connus, tels que la Norwége, la Suède, la Russie et l'Arménie, avec d'autres pays qui ne furent jamais, comme la Mongalie,laNormane et laRoaze. Il ne se contente pas même de cette confusion : sans avoir égard à la carte , il place les pays réels à la boulevue. Il rapproche les états les plus éloignés. Il rend les rois de Danemarck , de Suède et de Norwége, vassaux de la Tartarie orientale; et, pour obéir à l'empereur Agrican , il les fait aller tous trois par terre avec de nombreuses armées pour l'aider à faire le siège du château d'Albraque, situé au milieu de la Chine. Je voudrois qu'il n'eût choisi que des royaumes fabuleux pour être en droit de les placer à sa fantaisie ; car il y a dans ce mélange du vrai et du faux, et dans ce renversement du globe de la terre, quelque chose d'extravagant et de monstrueux. J'ai substitué à ces pays imaginaires des royaumes marqués sur la carte , et les rois qui se trouvent devant Albraque n'y sont point en dépit du bon sens ni de la géographie.
Je me suis encore quelquefois écarté de mon original, pour lier les aventures l'une à l'autre, et ôter la contrariété qu'il y a souvent entre elles.