CHAPITRE PREMIER
De l'entreprise du roi Gradasse , du tournoi de l'empereur Cliarles, et de l'aventure surprenante qui arriva dans sa cour.
Le roi Gradasse étoit le plus vaillant prince de son siècle. 11 est dit de Ini dans l'histoire qu'il portoit un cœur de dragon dans un corps de géant; il étoit maître de la grande Serique, qui contenoit toute la Chine et les royaumes voisins, et il voyoit sous sa puissance la meilleure partie de l'Asie. Cependant ce roi , trop avide de gloire, n'étoit pas content d'avoir acquis par sa valeur des armes enchantées qu'aucun acier ne pouvoit briser ; son ambition n'étoit pas satisfaite : il vouloit avoir la fameuse épée du comte Roland, et l'admirable coursier du paladin Renaud de Montauban.
Durandal et Bayard occupoient tous ses désirs; mais il n'étoit pas aisé de faire de telles conquêtes. Il falloit pour cela vaincre deux paladins qui avoient vaincu mille guerriers de la plus haute réputation. Ce héros nignoroit pas qu'il ne pouvoit entreprendre rien de plus dil-
ficile. Il forma toutefois cette pénible entreprise; et, pour en commencer l'exécution, il fit faire des levées dans toute l'étendue de ses états.
Ce roi trop ambitieux forma le dessein de composer une armée qui fût capable de conquérir la France et tout l'empire romain. On y apporta tant de diligence, qu'en peu de temps elle se trouva prête à partir : elle étoit décent cinquante mille combattants; armée d'autant plus formidable, qu'elle étoit commandée par un grand nombre de princes et de géants dont la valeur avoit déjà fait du bruit dans l'univers.
Il ne falloit pas moins qu'une puissance si redoutable pour causer quelques alarmes aux chrétiens. La fleur de tous les guerriers du monde étoit ordinairement à la cour de l'empereur Charles le Grand , qui , dans les deux cousins Roland et Pienaud , avoit un boulevard capable de résister à tous les efforts du paganisme.
Cependant le courageux Gradasse comptoit moins sur sa nombreuse armée que sur la force de son bras. Il auroit lui seul affronté toutes les forces de l'empereur et les paladins de sa cour ensemble. Il fit monter ses troupes sur une flotte composée d'un nombre infini de vaisseaux plats et d autres bâtiments convenables; et après une fort longue navigation entremêlée d'orages et de calmes, ils arrivèrent enfin sur les côtes d'Espagne.
Comme ils n'y étoient pas attendus , ils jetèrent la consternation dans toutes les provinces. Ils y firent des ravages effroyables. Ils prirent plusieurs villes , dont ils brûlèrent celles qu'ils nevouloient pas garder. Tous les rois espagnols se liguèrent contre cette formidable puissance ; mais leur ligue fut inutile. Ils n'eurent pas le
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temps d opposer une digue à la rapidité du torrent qui inondoit leurs états. Le dessein du nu de Sericane , en s'emparant de ces royaumes, étoit de se jeter sur celui de l'empereur. La France étoit puissante; et pour la réduire il lui falloit un nombre de villes où il pût établir des magasins pour la subsistance de son armée.
Pendant que ce prince prenoit des mesures pour assurer son entreorise , Charles le Grand , fort éloigné de penser à l'orage qui se formoit contre lui , vivoit tranquille dans sa cour. Tout Paris retentis^it du son des trompettes; mais la guerre avoit peu de part à ce bruit éclatant. Le dessein de perfectionner la chevalerie en étoit l'unique motif. L'empereur tenoit cour plénière avec ses barons à l'occasion de certaines joi\tes qu'il avoit assignées aux fêtes de la Pentecôte, temps (ordinairement destiné aux réjouissances publiques. Les princes , les grands seigneurs , les simples chevaliers étrangers ou naturels , tout le monde étoit fort bien reçu de ce bon prince, pourvu qu'on n§ fût ni traître ni renégat.
A mesure que le temps des jointes approclioit, on voyoit augmenter la magnificence dans la ville de Paris. Riches caparaçons, superbes livrées, devises galantes , tout y étoit spectacle. Un grand nombre de princes et de seigneurs sarrasins , les rois Balugant et Grandonio , l'orgueilleux et indomptable Fen^agus, Isolier , Serpentin et plusieurs autres y étoient accourus d Espagne avant l'invasion du roi Gradasse.
La surveille du jour des joutes, l'empereur donna un festin magnifique à toute sa chevalerie. Les rois y occupoient la pla(;e la plus honorable ; ensuite les barons
et les chevaliers y tinrent le rang que chacun niéritoit par son courage ou par sa qualité : Othon d'Angleteri'e, Didier le Lombard et Salomon de Bretagne se placèrent parmi les rois , bien qu'ils tinssent leurs états en fief de l'empereur. Le comte Ganes de Poitiei\s y brilloit avec tous ceux de sa maison ; et parce que le paladin Renaud, qu'ils regardoient comme leur ennemi , étoit assez simplement vêtu , la médiocrité de ses biens ne lui permettant pas de paroître avec autant de magnificence qu'eux, ils afiectoient d^ le railler sur la simplicité de son équipage. Jaloux de la gloire qiiil s étoit acquise par ses hauts faits, ils soulageoient , par leurs railleries , l'envie secrète qui dévoroit leurs cœurs. Le généreux fils d'Aimon , peu patient de son naturel, ne pouvoit entendre leurs discours sans être enflammé de colère. Il eut besoin de tout le respect qu'il avoit pour son roi , et d'un reste de raison, pour ne pas troubler par une querelle , la solennité de cette fêle; mais s il eut assez de pouvoir sur lui pour ^tenir son ressentiment, il ne laissa pas de faire connoître , par un silence où tous les mouvements de son âme étoient peints, qu'il n'oublieroit pas 1 insulte qu on lui faisoit.
Sur la fin du repas , qui fut digne du grand empereur qui le donnoit, les yeux furent agréablement frappés d'un spectacle qui attira l'attention de toute l'assemblée. Au son de plusieurs instruments dont la figure et l'harmonie étoient inconnues aux Français et aux Espagnols, mais qui charmèrent les oreilles par leur douceur, oi! vit entrer dans la salle quatre géants d une mine fière et d'une stature prodigieuse. Ils s ouvrirent pour laisser voir au milieu d'eux une dau^e et un chevalier tous