LIVRE III, CHAP. I
lui, si elle n'eût pas eu 'le cœur prévenu. Le jour, qui s'augmentoit, veiuintà frapper les yeux du chevalier, le réveilla; il eut quelque honte de voir Fleur-de-Lys sur pied la première ; il lui en fit des excuses, après quoi ils se remirent en chemin.
Ils n'eurent pas fait cent pas, quils entendirent un assez grand bruit , et ce bruit augmentoit à mesure qu'ils avançoient. Ils découvrirent bientôt d'où il provenoit : ils aperçurent dans un grand espace vide d'aibres et plein de roches, une caverne, à l'ouverture de laquelle on voyoit de chaque côté un griffon enchaîné. Un démesuré géant, tout couvert d acier, et dun regard terrible, en défendoit l'entrée; il tenoit en sa main une pesante massue, garnie de pointes de fer, avec quoi il combattoit contre plusieurs chevaliers, dont il avoit déjà tué la plus grande partie ; il n'en restoit plus que deux; encore étoient-ils si blessés et si fatigués, qu'ils ne tardèrent pas à succomber sous ses coups ; le fils d'Aymon, en arrivant à cet endroit, les vit écraser. Il s'avança, Flamberge à la main, pour venger ces malheureux ; mais Fleur-de-Lys demeura derrière pour ne pas s'exposer à tomber au pouvoir du géant, en cas que le succès du combat ne fût pas heureux p^ur son conducteur.
Il faut savoir que ce géant redoutable gardoit en ce lieu le bon cheval Rabican ; ce coursier avoit été fait par enchantement; il n'étoit entré dans sa composition aucune autre matière que de la flamme et du vent, et il ne se repaissoit que d'air; il avoit pris naissance dans cette caverne, d'où il n'étoit sorti que par les charmes d'un magicien, qui l'en avoit tiré pour en faire présent au roi
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Galafrou; et il y etoit revenu après la mort du généreux Argail.
Renaud s'avança donc à pied vers le géant, qu'il ne vouloit pas combattre avec avantage, et dont il ne pouvoit approcher à cause des roches qui i'environnoient; ils s'attaquèrent tous deux presque en même temps ; leurs boucliers fuient en pièces dès les premiers coups qu'ils se portèrent. Celui du géant fut coupé en plusieurs morceaux par Flamberge, et celui de Renaud ]yrisé par la massue. Le chevalier reçut une blessui^e à l'épaule 5 mais il atteignit son ennemi au côté, et lui fit une plaie profonde; le géant s'en vengea en lui déchargeant sur la tête un coup si terrible, que, si l'annei enchanté de Membrin ne la lui eût conservée, elle en auroit été éciMsée : le paladin en fut tout étourdi; il chancela plus d'une fois, et fit croire à Fleur-de-Lys qu'il alloit tomber; néanmoins son grand courage- le soutint, et il eut assez de promptitude et de légèi-eté pour prévenir un autre coup plus dangereux, que son ennemi lui donnoit pour l'accabler dans son désordre. La tranchante Flamberge en rendit l'effet inutile, en rencontrant la terrible massue, qvi'elle coupa par le milieu. ,
Le monstre, privé de son arme, voulut se jeter sur Renaud pour l'écraser du poids de son corps; mais le chevalier, qui prévit son dessein, lui alongea une estocade avec tant de force, au défaut de la cuirasse, qvi'il lui perça le ventre de part en part. Le géant sentit à ce coup inoi tel qu'il alloit perdre la vie; et, povn- ne pas mourir sans vengeance, il se hâta de délier les deux griffons. Ces furieux animaux s'élevèrent en l'air, puis
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1 un des deux fondit sur le cheval du paladin, le saisit de ses griffes crochues, et l'emporta si haut qu'on le perdit de vue; 1 autre en voulut faire autant du vaillant fils d'Aymon; mais ce vigilant chevalier prit sihien son temps, qu'il coupa la pâte de l'oiseau comme il descendoit rapidement sur lui. Le griffon fit un effroyable cri, s'éloigna, et perdit, en s'élevant jusqu'aux nues, fenvie d'attaquer Renaud. Ce dernier, ne se voyant plus d'ennemis, car le géant n'étoit déjà plus, s'approcha de la caverne, fort chagrin d'avoir perdu le bon cheval qu'il
avoit oaorné.
Cette caverne paroissoit profonde, l'ouverture en étoit grande, et l'on voyoit au-dessus ces mots écrits en gros cgractères d'or sur une table de marbre noir : Cest ici qiiest gardé V excellent Rahican, qui fut le cheval du prince Argail. Que personne n espère le monter, s'il ne contraint , par sa valeur, le géant et les deux griffons qui défendent Ventrée de cette caverne à lui en laisser la libre disposition. S'il ne faut rien davantage, dit en riant le paladin, j'ai des droits sur ce cheval. En achevant ces paroles, il entra dans la caverne, malgré la secrète horreur qu'elle inspiroit.
Après avoir marché environ deux cents pas le long d'une voiite qui recevoit du jour par des crevasses disposées de distance en distance dans le roc, il rencontra une riche porte de marbre bien travaillée, sur laquelle il y avoit une lame de cuivre qui contenoit cette inscription : Que celui qui aura été assez couragçux pour entrer ici s^ attende d^y mourir d\ine mort cruelle, s'il ne jure de -venger la mienne. Pour prix de ce serment, s'il est assez généreux pour le faire, il gagnera Fadmircd^le coursier
Rahican, qui passe le -vent à la course. Le paladin, sans balancer, jura de venger la mort de la personne dont il étoit parlé dans l'inscription, pourvu qu'elle eût été injustement procurée. Ensuite il entra par cette porte dans une grande salle voûtée, au milieu de laquelle il y avoit un magnifique mausolée de marbre noir, posé sur quatre piédestaux d'airain. Sur ce monument étoit couchée une grande figure de marbre blanc, qui représentoit une dame fort belle ; et aux quatre coins, quatre autres figures de même matière désignoient les Vertus qui pleuroieut. Une lampe de cristal pendoit au plafond de la voûte, et remplissoit tout ce lieu d'une lumière trèsvive. Après que le guerrier eut admiré la magnificence du tombeau, il aperçut au fond de la salle le beau cheval Rabican, lié d'une chaîne d'or à une colonne d'airain, et très-richement enharnaché. Le feu sortoit par ses yeux; son action vive, son mors d'or, son poitrail tout blanc d'écume, et son pied qui frappoit impatiemment la terre, marquoient assez qu'il étoit ennuyé d'une si longue oisiveté. Nul cheval n'étoit comparable à celui-là pour la légèreté. Bayard avoit à la vérité plus de force que lui, mais il surpassoit Bayard en vitesse.
Dès que Renaud approcha de ce coursier, la chaîne d'or tomba d'elle-même, et avec elle un petit manuscrit de vélin qui y étoit attaché. Le chevalier le ramassa, l'ouvrit, et remarqua qu'il contenoit le récit de la mort tragique de la dame du mausolée. Voici dans quels termes cette histoire étoit écrite.