LIVRE Iir, CHAP. I
Histoire de Polinde et d' Alharose.
Un brave chevalier, nommé le comte Dorisel, avoit son château et ses domaines dans un pays situé sur les confins du Zagathay. Ce château étoit le plus fort de l'univers : bâti sur un roc escarpé qui avoit environ trois milles de tour, son sommet s'élevoit si haut, que les oiseaux seuls y pouvoient atteindre; et c'est à cause de cela qu'il étoit appelé Montoiseau. Les hommes ne pouvoient y monter que par un sentier fort étroit que le ciseau avoit taillé autour du roc, qui étoit entouré d'un fossé rempli d'eau, si profond et si large, qu'on ne le pouvoit passer qu'en bateau.
L'envieux Trufaldin, roi du Zagathay, prince puissant, et le plus traître de tous les hommes, avoit tenté plus d'une fois de s'emparer de cette forteresse, mais il n'y avoit pu réussir. Outre que la forte situation du lieu la rendoit inaccessible, on ne la pouvoit prendre par famine, parce qu'au sommet du roc, par un privilège du ciel tout particulier, il y avoit un vallon d'une assez grande étendue pour fournir autant de grains et de pâturages qu'il en falloit pour nourrir les hommes et les bestiaux de la garnison pendant toute l'année. Le prudent Dorisel faisoit faire une garde exacte à son château, pour se garantir des surprises d'un voisin si dangereux.
Ce comte avoit une sœur qu'on pouvoit avec justice qualifier de dame parfaite : elle étoit pourvue de toutes les quali^s de l'esprit et du corps qu'on peut souhaiter. Elle se nommoit Alharose. Un chevalier de mérite, et
<Vune condition égale à la sienne, Taimoit et en étoit aimé ; ils n'avoient l'un et l'autre qu'une volonté. Le soleil, qui parcourt chaque jour le monde, ne vit jamais dans son cours deux amants plus accomplis. Le chevalier, qui s'appeloit Polinde, attendoit pour la demander au comte son frère qu'un grand nombre d exploits glorieux l'eussent mis en état de la mériter. Pour y parvenir, il alloit chercher les aventures et les occasions où il pouvoit faire éclater sa valeur.
Un jour qu il parut à la cour de Trufaldin, ce prince artificieux, qui n'ignoroit pas son amour pour la sœur de Dorisel, le reçut avec de gran'des démonstrations d'estime et d'amitié; il l'honora jusqu'à le faire manger à sa table ; il lui parla d'Albarose avec éloge , et le loua beaucoup d'en faire la recherche. Pour lui témoigner plus d'affection, il alla jusqu'à lui faire don d un château considérable qui n'étoit pas éloigné de Montoiseau.
Au sortir de la cour de Trufaldin, Polinde se rendit chez Doi'isel pour porter 1 hommage de ses dernières actions à la charmante Albarose, qu'il bridoit d'impatience de revoir après une longue absence. Le comte, par l'accueil obligeant qu'il lui fit, lui donna lieu de demander sa sœur en mariage. Dorisel agréa sa recherche; et comme s'il fut entré lui-même dans les désirs et les impatiences de ces deux amants, il se pressa de les unir. Cette union se fit dans Montoiseau avec les cérémonies ordinaires, et à la satisfaction générale des deux familles, qui s'y trouvèrent assemblées. Les nouveaux mariés v demeurèrent quelques jours; ensuite ils prii-ent congé du comte leur frère , et fureift s'établir dans le château que Polinde tenoit de la libéralité de