‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 3)Chapitre 11 sur 227 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Coniliat de Ferragus et d'Argail.

Ces deux princes, qui ne le cédoient en force et en valeur ni au seigneur de Montauban , ni au comte d'Angers même , se joignirent à pied comme ils ëtoient. La fureur éclaloit dans leurs mouvements? Jamais deux fiers lions dans les forêts d'Hyrcanie ne fondirent l'un sur l'autre avec plus d'impétuosité. Ils se frappent sans mesure et sans relâche. L'air autour d'eux pai'oît tout en feu par les étincelles que leurs coups pesants et redoublés excitent et font sortir de leurs armes. Les échos des environs en résonnent. On entendoit le même bruit que font deux nuées grosses de foudres et de tempêtes en se choquant avec fracas.

Le prince du Cathay, qui voit encore sur pied son orgueilleux ennemi qui le brave , en frémit de courroux. Il décharge de toute sa force un coup d'épée sur sa tête nue , et croit avoir terminé sa querelle ; mais il fut bien surpris de s'apercevoir que son épée, au lieu d'être teinte du sang dont il se sentoit si altéré , étoit encore claire et luisante , et quelle trouvoit même une résistance qui la faisoit bondir en l'air. De son coté , Ferragus s'étoit abandonné sur Argail; et ne doutant pas qu'il n'allât le fendre en deux : Chevalier, lui dit-il ,

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je te recommande à notre saint prophète, devant qui je vais t'envoyer. En parlant de cette sorte, il le frappa si rudement sur la crête de son casque , qu'il l'auroit brisé comme du verre s'il n'eût pas été enchanté ; mais les armes du fils de Galafron avoient la vertu d'émousser le fil du plus tranchant acier. ,

Si Argail avoit été mécontent du peu d'effet de ses coups'sur un ennemi presque désarmé, l'audacieux fils de Marsille ne fut pas plus satisfait de la foiblesse de son bras. La surprise où ils étoient l'un et l'autre de n'avoir encore aucun avantage après de si grands efforts, suspendit leurs coups. Ils demeurèrent quelque temps à se regarder sans parler , et à se parcourir des yeux du haut jusqu'en bas* enfin Argail rompit le silence en ces termes:

Cessez , brave chevalier , cessez de vous étonner de ce que vous venez d'éprouver. Je veux bien vous' apprendre que toutes mes armes sont enchantées : ainsi vous finirez, si vous m'en voulez croire , un combat qui ne peut tourner qu'à votre désavantage. C'est plutôt vous, interrompit le Sarrasin, qui n'en pouvez recueillir que de la confusion : car , afin que m^ franchise égale la vôtre , je vous dirai que je ne porte une cuirasse et des armes que pour l'ornement, puisque j'ai obtenu dès ma naissance le don d'être invulnérable dans toutes les parties de mon corps , à la réserve d'une seule , où je porte poui' plastron sept plaques du plus dur acier. Suivez donc vous-même le conseil que vous me donnez. Laissez-moi la libre possession de votre sœur. C'est l'unique moyen qui vous reste d'échapper de mes mains. Le parti que je vous propose , ajouta-t-il , ne vous fait

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point de déshonneur. Je ne vous demande cette beauté que pour lui offrir une couronne qui me doit appartenir après la mort du roi Marsille, mon père. Ainsi, je vous conseille de me l'accorder de bonne grâce.

Prince, lui dit le fils de Galafron , puisque vous n'êtes pas chrétien , ni des amis de l'empereur Charles, j'accepte le parti que vous m'offrez , à condition que ma sœur y souscrira. Je le souhaite; j'en aurai de la joie, parce que j'estime votre valeur ; mais je vous déclare que , si elle me fait voir quelque répugnance pour votre personne , il n'en faudra plus parler. L'amitié me lie encore plus que le sang à ma sœur; je ne veux pas contraindre ses inclinations. Hé bien , dit l'Espagnol , parlez-lui donc tout à l'heure , je suis trop impatient pour demeurer long-temps dans l'incertitude. Le prince oriental , pour le servir avec toute la diligence qu'il désiroit , le proposa sur-le-champ à la princesse.

Quoique Je Sarrasin fût jeune, il n'en étoit pas plus aimable. Son visage rouge et basané. ressembloit à celui d'un cyclope. Toujours dansles combats, couvert de sang et de poussière , il étoit peu soigneux de se laver. Ses cheveux courts ,^t plus noirs que l'encre , paroissoient grésilles comme ceux des nègres; des yeux étincelants lui rouloient dans la tète, et sembloient vouloir sortir de leur place naturelle, pour aller percer le cœur de ceux qui le regardoient. Il avoit la parole rude et brusque, la voix élevée, l'esprit impérieux. Tel qu'on vient de le peindre, il n'étoit guère propre à faire une tendre impression sur Angélique. Aussi dit-elle à Argail avec douleur : Ah ! mon frère , quel parti nje proposezvous? Voyez, de grâce, à quel mortel vous voulez me

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sacrifier. Je ne me serois donc conservée jusqu'à ce jour que pour être la proie d'un furieux. Jetez , précipitezmoi plutôt dans cette fontaine ; j'aime mieux y perdre la vie que d'approuver une union si cruelle pour moi.

Argail reprit la parole, et se mit à vanter sur nouveaux frais le mérite du prince sarrasin. 11 s'étendit particulièrement sur sa naissance, et ne manqua pas de faire biùUeraux yeux d'Angélique la couronne qu'il devoit un jour posséder; mais elle l'interrompit : Non , mon frère, lui dit-elle, vous perdez le temps à me vouloir persuader. Toutes les coui^onnes du inonde ne sauroient à ce prix me tenter. Faisons-mieux, poursuivit-elle; quittons ce séjour, qui ne peut nous, être (jpe funeste, malgré toute la prudence du roi notre père. Il semble que. le ciel veille sur les chrétiens , et qu il les ait pris sous sa protection. Jugez-en par le péril que m'a fait courir l'enchanteur français. Quoique j'en sois heureusement sortie , je n'en puis tirer un bon augure. Encore une fois, mon frère, éloignons-nous d ici promptement. Ah ! ma sœur, s'écria le prince, mon courage peut-il consentir à ce que vous me proposez? Puis-je quitter avec honneur un combat commencé , et nie pardonneroit-on d'avoir cédé à un seul ennemi.^^ Demeurez donc, dit Angélique, mais dispensez-moi de voua tenir compagnie. La présence de ce chevalier me fait frémir ; et , pour m'épargner l'horreur de le voir, souffrez que je vous laisse. Je vais aux Ardennes. Je vous attendrai cinq jours dans cette forêt. Si vous ne pouvez vous y rendre dans ce temps-là , je me servirai du livre de ce magicien qui me vouloit outrager. Je me ferai porter par ses démons auprès du roi, mon père. Adieu, je ne veux pas

Do r,OLA\D L AMOUREUX.

être la victime d'un combat où la douleur de vous voir vaincu ne feroit peut-être pas ma plus grande peine. En achevant ces mots , elle courut se jeter «sur son cheval ; et, le poussant à toute bride, elle s'éloigna bientôt des combattants.

Ferragus, qui la vit partir, comprit, par cette fuite si précipitée, la réponse qu'Argail avoit à lui rapporter. Une nouvelle fureur trouble ses sens. Il se prépare à recommencer !e combat • et de peur que son ennemi ne lui'échappe pour courir après sa sœur, il va détacher Rabican qu'il voyoit attaché à l'un des pavillons. Il le chasse dans la prairie. Ce bon cheval , se sentant libre , part aussitôt comni^ un trait ; il disparoît dans le moment, et délivre le Sarrasin de sa crainte. Quand Argail, qui revenoit d'un air triste annoncer à ce prince les refus d'Angélique, se vit ainsi démonté, il fut piqué de cette action. Chevalier, lui dit-il, quel procédé est le vôtre.'' Lorsque je m'emploie pour vous avec ardeur, et que je viens vous éckircir.... Oh! je vous tiens quitte de cet éclaircissement , interrompit l'Espagnol. Je n'en ai que trop vu , et je ne songe qu'à me venger. Si j'ai détaché votre cheval, je ne veux ni ne dois vous en faire des excuses : comme il faut qu'un de nous deux laisse ici sa vie , un seul cheva^ous suffit.

Avec un homme aussi extraordinaire que toi , reprit fièrement le frère d'Angélique, la raison et l'honnêteté sont inutiles ; et puisque tu sais mieux combattre que parler, il est juste de l'employer à ce qui te convient davantage. Alors ils commencèrent k se charger plus furieusement qu'auparavant.

Après qu ils se furent long-temps tâtés avec autant

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