LIVRE 1, CHAP
d'adresse que de force , et qu'ils eurent mis en usage tout ce que leur expérience leur avoit enseigné , le prince du Catliay leva son épée pour en frapper sur la tète de son ennemi, pour ^'étourdir du moins s'il ne pouvoit le blesser 5 et il s'y prit d'une telle vigueur, qu'il en seroit venu à bout, si l'adroit Sarrasin ne se (ut glissé sous le coup pour le rendre inutile. Argail ne réussit tlonc pas dans son dessein : au contraire , il donna moyen à l'Espagnol de le joindre, et ils commencèrent à combattre corps à corps.
Dans ce combat périlleux , ils firent cent efforts pour se terrasser : ils y réussirent enfin ; mais il eût été difficile de décider qui des d^ux tomba dessous; car, pendant quelque temps, ils ne firent que rouler l'un sur lautre. Si Ferragus eut le dessus, Argail, doué d'une vigueur extrême , l'eut à son tour. Il sut même le conserver; et se servant de son avantage, il ne laissoit pas, quoique son ennemi fût invulnérable, de lui meurtrir la tête él le visage avec son gantelet de fer. Cependant l'Espagnol, désespérant de revenir dessus, ne songea plus qu'à profiter de sa désagréable situation. D'un bras qu'il a\oit libre , il tira son poignard ; et cherchant de la pointe les endroits par où il pourroit percer son homme, il le lui plongea dans le côté, sous les armes, jusqu'à la garde.
Argail, se sentant mortellement blessé, attacha ses regards mourants sur le Sarrasin , et lui dit d une voix foible : Brave chevalier, puisque tu me donnes la mort, je te conjure , par ce que tu dois à l'ordre de chevalerie , que tu professes avec tant de courage , de jeter dans cette fontaine mon corps tout armé, aussitôt que j'aurai
rendu le derniei' soupii\ Le soin de mon honneur m'engage à te faire" cette prière. Je crains qu'api'ès ma mort on ne m'accuse d'avoir eu peu de valeur , puisque je me suis laissé vaincre avec de.si fortes armes. Je voudrois sauver ma mémoire de ce honteux reproche.
Aces paroles touchantes du frère d'Angélique , Ferragus, quoiqu'il fût le moins compatissant de tous les honnnes, perdit son ressentiment. Vaillant chevalier, lui reDondit-il tout attendri, je syis touché de votre infortune. La crainte que vous faites paroître ne peut partir que d un grand cœur : vous avez tort toutefois de l'écouter j votre mémoire est en sûreté. Hé ! que peut vous reprocher fenvie ? Ne méritez-vous pas plutôt une gloire immortelle pour avoir mis mes jours en péril? Mais puisque vous exigez de moi que je vous satisfasse, je promets d'accomplir ce que vous demandez , à la l'éserve d'une chose. Comme je suis dans un pays de chrétiens , où j'ai quelque intérêt de n'être pas connu , vous me permettrez de garder votre casque jusqu'à.ce que fen aie un autre. Argail ne put répliquer : déjà les pâles ombres de la mort l'avoient environné. Il parut seulement approuver , par un signe de tête, ce qu on proposait, et il expira dans le moment.
Telle fut la fin du vaillant Argail , l'un des meilleurs chevaliers de son temps. Il avoit une valeur exftême, des sentiments nobles et généreux; il ne lui manquoit que de faire profession du christianisme pour être un prince accompli.
Lorsque Ferragus fut assuré que l'infortuné fils de Galafron n'avoit plus de part à la vie , il lui délaça sou casque pour s'en couvrir : ensuite il prit son corps , sui-